mercredi 31 décembre 2014

Vie de Saint Séraphim de Sarov.

SAINT SERAPHIM DE SAROV
Par le Père SAINT JUSTIN POPOVIC.
Traduit du Grec par Presbytéra Anna.


L’auteur.

Le Père Justin Popovic fut un Théologien Orthodoxe de renommée mondiale. Il a marqué son époque, notamment en tant que professeur à l’Académie de Belgrade, dans la formation de plusieurs générations de prêtres et de théologiens.
Ses Œuvres principales, un Traité de Théologie Dogmatique et une Vie de Saints en douze volumes, constituent une véritable somme théologique.
Son attachement à la Doctrine des Saints Pères lui coûta très certainement de hauts postes de responsabilité qu’il avait la stature d’assumer.
Sa Défense de l’Orthodoxie comme exclusivité de la Révélation Divine le classe parmi les Moines Zélotes. A l’âge de quatre-vingts ans, sa seule « promotion » fut d’être assigné à résidence dans le Monastère de Tchélié, près de Valiévo en Yougoslavie. Jusqu’à sa naissance au Ciel, il desservit avec zèle un petit Monastère de Moniales dont il fut l’aumônier.
Au milieu de la tourmente des idées qui gagne le monde moderne et secoue dangereusement tout secteur d’activité spirituelle, le Père Justin Popovic s’est affirmé à maintes reprises comme le gardien de l’Orthodoxie, faisant parfois face à ceux qui ont pour mission de la défendre. La gravité des problèmes posés au monde Orthodoxe, tant dans l’Eglise serbe qu’ailleurs, l’ont conduit à diverses reprises à faire appel à la Conscience Orthodoxe universelle.
L’œuvre du Père Justin reste toujours d’actualité. Sa sûre réfutation de l’esprit scolastique qui avait vu le jour en Russie au XIXème siècle nous rend pur et brillant le joyau de la Sainte Orthodoxie qu’avait quelque peu terni le voile de spéculations théologiques étrangères à l’Eglise, et auxquelles le temps aurait pu donner une fallacieuse authenticité.
Témoin et Zélote de la Foi Transmise, il écrivit de brillantes réfutations de l’œcuménisme. Cette pan-hérésie des temps modernes, qu’est l’oecuménisme, l’aura vu comme l’un des vaillants Défenseurs de la Sainte Orthodoxie. Il quitta ce monde le jour de la Sainte Annonciation, le 25 mars 1979. Que sa mémoire soit éternelle.


Avant-propos.

La Vie des Saints est, avec l’Ecriture, la première lecture du Chrétien Orthodoxe, et le prolongement naturel de l’Evangile. Les Saints sont, en effet, l’Evangile vécu, accompli, la Vie divino-humaine du Christ perpétuée de génération en génération.
Aussi la Vie des Saints est-elle, pour les Orthodoxes, la véritable encyclopédie, celle des Vertus divines, celle de la prière, celle des dogmes pour lesquels les Saints ont lutté, celle de la confession de la Foi Véritable.
Les Saints ne vivent pas hors de l’Histoire, comme on le croit parfois. Ils sont les pédagogues appropriés de chaque génération, et c’est autour d’eux que la Vie Authentique de l’Eglise se déroule : ils illuminent le peuple des Chrétiens, car ils ont fait, comme Saint Séraphim, l’expérience de la Gloire divine et révélée, de la Lumière Incréée.
Les Saints ne manquent jamais dans l’Eglise de Dieu, mais parfois ils demeurent obscurs durant leur vie terrestre, parce que le peuple Chrétien, ne cherchant plus la perfection, n’a plus comme critère, comme mesure de la vie personnelle et publique, la Révélation divine.
A certaines époques, la vie sociale, la vie publique était centrée sur la Prière et sur l’ascèse. Au Sénat de Constantinople, l’empereur n’interrompait pas le père de Saint Grégoire Palamas qui pratiquait la Prière perpétuelle ; dans la « Sainte Russie », le peuple entier participait, durant le Grand Carême, à des journées et à des nuits entières d’offices, et aucune activité sociale et économique ne venait troubler le rythme liturgique de l’Eglise.
Parfois aussi, la vie extérieure de l’Eglise semble se scléroser, se figer dans le formalisme, le rationalisme, ou aujourd’hui le modernisme. Ce fut le cas en Grèce vers le milieu du XIXème siècle, quand les idées hérétiques d’un Koraïs ou d’un Pharmakidès faisaient passer l’organisation nationale et l’occidentalisation avant la vie de l’Eglise : un Saint Nectaire vécut méprisé, méconnu, et ce n’est qu’après sa mort que le Seigneur manifesta Son Saint par une multitude de miracles.
Dans les époques où les Hommes de Dieu se font rares, il semble que la Vie Spirituelle authentique devient comme souterraine, telle une rivière qui coule en secret et laisse le rocher stérile et pesant à sa place, pour reparaître plus loin. Une telle résurgence a eu lieu en Russie à partir du XVIIème siècle.
Pierre le Grand, puis, au XVIII7me siècle, Catherine II ont persécuté l’Eglise Orthodoxe, le premier en voulant calquer l’organisation de l’Eglise sur celle de l’anglicanisme, pour faire du Christianisme un rouage d’Etat au service du pouvoir ; la seconde, en s’appliquant à détruire le Monachisme, et en protégeant les jésuites, dont même l’Europe catholique-romaine ne voulait plus.
Mais le rôle le plus néfaste des deux souverains a sans aucun doute été de changer l’esprit de l’épiscopat. Jusque -là, l’Eglise choisissait ses Evêques parmi les Hommes de Dieu, parmi les « Déifiés », pour que le peuple puisse être illuminé et conduit par ses hiérarques à travers les tempêtes de ce monde jusqu’au port paisible du Royaume. A partir du XVIIIème siècle en Russie, les évêques ont été trop souvent de purs et qimples fonctionnaires de l’Etat, qui n’étaient moines que de nom, n’ayant pas l’expérience Orthodoxe de l’ascèse, de la sainte obéissance, et encore moins de la Gloire divine incréée.
C’est pourtant à cette même époque que s’est opéré, discrètement, le retour à la Tradition Patristique et véritable de l’Orthodoxie : un Moine, un grand Saint, Païssius Vélichkovsky, va à la Sainte Montagne de l’Athos et en rapporte l’enseignement de la Philocalie, de la Prière du Cœur et de l’Hésychasme. Les Saints sont théodidactes : ils sont enseignés directement par l’Esprit Saint. Ainsi, les disciples de Païssius Vélichkovsky vont faire fleurir, au XIX7me siècle, le renouveau spirituel et dogmatique de l’Eglise russe. C’est le Starets Dosithée de Kiev, un ami de Païssius, qui orienta le jeune Prochore vers le Monastère de Sarov, où il devait devenir le plus grand luminaire de son Eglise, Saint Séraphim de Sarov. En 1804, en outre, vivait à côté de Sarov un des principaux disciples de Païssius Vélichkovsky, l’Ancien Nazaire. Et cc’est encore de la même source que devait surgir, un peu plus tard, la lignée admirable des Staretz d’Optina.
Saint Séraphim de Sarov n’est donc pas un phénomène « à part », une sorte de mystique « sauvage », de « spirituel » qui aurait dépassé les cadres d’une « Eglise », d’une « Tradition », d’une « histoire » ; il est encore moins l’origine d’une spiritualité « russe », nouvelle, différente du Monachisme ancien « grec ». Non, il n’y a pas un Saint Esprit « grec » et un Saint Esprit « russe ». Et il est facile de voir que c’est à toute la Tradition dogmatique et monastique de l’Eglise Orthodoxe qu’il se rattache pleinement.
Quelle fut son Œuvre propre ? Il a renouvelé, fait revivre en plein siècle des « Lumières », en pleine époque « napoléonienne », l’ascèse des Pères du Désert : Semblable aux stylites d’autrefois, il est resté mille jours et mille nuits sur un rocher ; comme Saint Athanase de l’Athos, comme Saint Maxime le « brûleur de cabanes » - le Cavsokalyvite-, il a été jugé digne de voir la Très Saints Mère de Dieu ; comme Hosios Loukas au Xème siècle, il s’élevait au-dessus du sol pendant sa Prière ; comme Saint Grégoire Palamas, il a fait l’expérience la plus haute de la Lumière Incréée et l’a transmise au monde moderne : son disciple Motovilov a vu le Saint dans cette Gloire divine.
Saint Séraphim de Sarov s’enracine de même pleinement dans la Tradition dogmatique de l’Eglise Orthodoxe : il affirme à propos du Raskol – schisme des Vieux-Croyants) qu’il n’y a pas de Salut hors de l’Eglise ; il recommande l’enseignement des trois hiérarques, Saint Basile le Grand, Saint Grégoire le Théologien, Saint Jean Chrysostome ; il conseille, à la suite de Saint Macaire de Corinthe et de Saint Nicodème Haghiorite, la communion fréquente. Aussi Saint Séraphim est-il un chaînon parfait de la longue lignée des Pères Saints.
Si Saint Séraphim n’avait pas été pleinement uni à la Tradition spirituelle et dogmatique de l’Eglise Orthodoxe, il n’aurait pas été pleinement reconnu par elle. Or l’autorité de Saint Séraphim est pan-Orthodoxe. L’on sait que la Sainteté d’un Déifié ne se répand pas par les « médias ». Pour que l’Eglise entière reconnaisse un Saint et se mire en lui, il faut une intuition plus secrète des Eglises locales, qui, les unes après les autres, allument le flambeau de sa vénération. Comment expliquer autrement la vénération d’un Saint Nicolas devenue universelle ?
Il en est de même pour notre Saint Séraphim : toutes les Eglises locales le vénèrent extraordinairement. Dans la Russie des Nouveaux Martyrs, il est le guide, le gardien et le consolateur des Saints et du peuple Chrétien affligé. En Grèce, Photios Kontoglou, le grand iconographe, a écrit sa vie ; le théologien Alexandre Kalomiros le cite comme une autorité dogmatique. L’entretien avec Motovilov a été publié dans une multitude de langues et plusieurs fois en anglais et en français. Certains Orthodoxes de notre pays ont reçu son nom. Puissent de nombreuses églises lui être consacrées sur notre sol dans les années à venir !
Seuls les Saints ou les Hommes de Dieu sont capables d’écrire la Vie des êtres sanctifiés, parce qu’ils partagent avec eux l’expérience des Choses Divines. Mais tous les Saints n’ont pas un biographe digne d’eux. Saint Séraphim a trouvé le sien, le Bienheureux Père Justin Popovic, qui a été la conscience de l’Eglise serbe en notre siècle et qui est l’une des colonnes contemporaines de la Vraie Théologie.
La Théologie du Père Justin est, en effet, apparue comme un miracle de l’Orthodoxie actuelle : nourri de l’enseignement des Pères de l’Eglise et de la Vie des Saints de l’ancien temps, il a pourtant enseigné et dogmatisé d’une façon unique et personnelle. En cela, il ressemble aux grands docteurs de l’Eglise. En lui ont convergé la Tradition patristique hellénophone et l’héritage ascétique et spirituel de la Sainte Russie, purifiés de toute influence du rationalisme occidental, qui est anti-orthodoxe.
Toute son Œuvre montre que la Vie en Christ, que l’union au Christ, la déification, et que ce qu’il appelle « se christifier » -devenir Christ- n’est possible Ue dans la Sainte Eglise Orthodoxe : celui qui devient Christ dans le Saint Esprit, devient Eglise, « s’ecclésifie », voit sa pensée et sa perception totalement renouvelées dans et par l’Eglise.
L’Eglise est une dimension nouvelle de l’existence, non simplement humaine, mais divino-humaine. Celui qui ne connaîtrait que deux dimensions imaginerait à peine la troisième dimension. Il en nierait sans doute l’existence et ne pourrait jamais y pénétrer. Seul le Christ, Dieu et Homme, pouvait nous introduire dans cette dimension nouvelle, divine et humaine, que l’Eglise perpétue et que les Saints, comme Saint Séraphim de Sarov, expérimentent.
Au Christ notre Dieu, à Son Père éternel et au Saint Esprit soit la Gloire dans les siècles des siècles.
Le lecteur trouvera dans le livre du Père Ambroise Fontrier, « Saint Nectaire d’Egine », publié par les éditions l’Age d’Homme (Paris 1985), l’admirable préface du Père Justin Popovic à ses « Vies des Saints », dont nous nous sommes inspirés et qui résume à merveille le sens de la Sainteté Orthodoxe.
Nous tenons aussi à remercier la Fraternité Orthodoxe Saint Grégoire Palamas, et tout particulièrement son Président Laurent Ambroise Motte, pour nous avoir aidé dans la préparation et la correction du texte.
Que la Grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit sur la Presbytéra Anna, qui a traduit ce texte. Elle a donné à notre fils le nom de Séraphim en mémoire du Saint de Sarov. C’est à ce petit Séraphim que ce livre est dédié. Puisse son nom être le programme de sa vie.

Père Patric Ranson.
(1989).



Tropaire de Saint Séraphim.

Dès ta jeunesse, ô bienheureux Séraphim,
Tu as aimé le Christ.
Pour Lui tu es parti au Désert,
Afin de lui plaire par la Prière,
L’Ascèse et la Contrition du Cœur.
Comblé de la Grâce Incréée du Saint Esprit,
Elu de la Mère de Dieu,
Prie pour le Salut de nos âmes !

VIE DE SAINT SERAPHIM DE SAROV.
(19 juillet 1759-2janvier 1833).

Saint Séraphim, le Starets de Sarov, naquit le 19 juillet 1759 dans la ville russe de Koursk, de parents pieux et aisés, Isidore et Agathe Mosnine. Le 19 juillet de l’année 1759, il reçut, avec le saint baptême, le nom de Prochore. Son père était marchand. Bien qu’il brulât pour la maison de Dieu d’un zèle que rien ne pouvait lasser, la mère de l’enfant dépassait encore son époux en piété et en oeuvres bonnes. A l’âge de trois ans, Prochore perdit son père. Sa pieuse mère, demeurée son seul pédagogue, lui montra la Foi Chrétienne et l’amour de la vie liturgique.
Dès sa tendre enfance, il fut manifeste que s’exerçait sur le bienheureux une protection divine incomparable, qui montrait assez, par avance, qu’il serait un jour l’élu de la Grâce de Dieu. Il arriva donc que, devant veiller à la construction d’une église, dont son époux avait posé les fondements, et qui achevait de se construire, sa mère fit monter avec elle, au sommet du clocher, le petit Prochore, alors âgé de sept ans. Soudain l’enfant, par inadvertance, glissa et tomba du haut du campanile. Agathe, épouvantée, croyant que son fils avait fait une chute mortelle. Mais – ô stupeur et joie ! – voici qu’il se tenait debout, sain et sauf. C’est ainsi que, sur l’enfant plein de Grâce, s’accomplissaient les paroles de l’Ecriture : « Les maux ne t’atteindront pas et les fléaux n’approcheront point de ta tente, car il ordonnera aux anges de te garder dans toutes tes voies ; ils te porteront sur leurs mains, de peur que tes pieds ne heurtent une pierre ». ( Ps. 90, 10-12).
Son instruction commença dès l’âge de dix ans. Bientôt le petit garçon posséda à fond la langue des gens d’Eglise, laissant paraître au grand jour le brillant de son esprit et l’agilité de sa mémoire, tandis que dans le même temps aussi il se parait de douceur et d’humilité. De manière fortuite, cependant, il tomba si gravement malade que les siens désespérèrent de pouvoir le sauver. Il était en danger de sa vie, lorsque la Toute Sainte Mère de Dieu lui apparut en songe et lui promit de le guérir lors d’une visite prochaine. Et il fut fait selon sa parole. Il advint en effet qu’on fit à Koursk une procession à la Vierge dite de Znamenska, dont l’icône était miraculeuse. Comme la pluie avait détrempé le sol qui n’était plus que boue, le cortège, coupant au plus court, vint à passer auprès de la maison de Prochore. La dévote Agathe se hâta de descendre dans la cour afin que le petit malade pût vénérer l’image sainte ; après quoi, le pieux enfant recouvra une parfaite santé.
Celui-ci s’adonnait à l’étude avec beaucoup d’ardeur ; outre l’Ecriture Sainte, il lisait pour le Salut de son âme une foule de livres spirituels ; c’est ainsi que, brûlant pour Dieu d’un amour de feu, il s’abîmait en esprit dans la méditation de Ses Mystères.
Cependant, son frère aîné, qui était marchand, entreprit peu à peu de l’initier au négoce. Or bien loin que cette besogne endormît le cœur de Prochore – car il ne lui était plus guère possible d’assister en semaine à la liturgie – il ne se passait presque pas de jour – tant son âme était désireuse de gagner un trésor qui ne pût ni s’altérer ni tarir – qu’il ne se rendît à la Maison de dieu pour l’office des matines, si tôt fût-il. Et lorsque c’était dimanche ou fête, il se plaisait surtout à l’étude des livres divins. Aussi n’était-il pas rare qu’il fît à haute voix la lecture pour ses compagnons. Le plus souvent, néanmoins, c’était en solitaire, et dans le plus profond silence, qu’il prenait à la tâche le plus vif plaisir.
Sa mère avait bien deviné ce que désirait l’âme de Prochore. Elle-même n’y était point du tout hostile. Et lorsque le pieux jeune homme fut dans sa dix-septième année, il résolut fermement de renoncer au monde et d’embrasser la profession monastique. Mais il n’omit pas de demander d’abord à sa mère de bien vouloir bénir ce vœu ; ce que faisant, elle lui fit don d’une croix de bronze dont il ne se sépara jamais plus.
Après qu’il eut donc quitté le monde, le bienheureux se rendit d’abord en pèlerinage à la Laure de Kiev. Il y rencontra un reclus qui répondait au nom de Dosithée. Discernant aussitôt en Prochore le vaillant ascète du Christ, l’ermite clairvoyant l’exhorta à gagner le Désert. « Va, enfant de Dieu », lui dit-il, « et si tu veux être sauvé, demeure au Monastère de Sarov. C’est en ce lieu que tu feras ton Salut, avec l’aide de Dieu. C’est là aussi que tu achèveras ton exil sur la terre. Le Saint Esprit, le trésor des bons, te mènera jusqu’à la Sainteté. »
Prochore, ne manquant point de se rendre au conseil du Starets, auquel son charisme de clairvoyance donnait sur toute chose de si grandes lumières, fit le voyage jusqu’au couvent de Sarov. Il y fut reçu avec amour par le Père Pachôme qui en était l’higoumène. C’était un homme doux et humble de cœur qui, jeûnant et priant, pliait son être à une si rude ascèse, qu’il était pour ses frères un exemple vivant, toujours proposé à leur imitation. Il ne tarda pas à remarquer Prochore pour son heureux naturel et accepta de bonne grâce de le compter au nombre des novices à l’obéissance. Il le plaça donc sous la gouverne d’un Ancien, le hiéromoine Joseph, qui joignait à ses fonctions celle d’économe du Monastère. Mis à l’obéissance de ce père, Prochore s’acquittait avez zèle de tous ses canons, de ses « typika », ce qui est dire de sa règle de prière, et de ses diverses diaconies qui allaient de la confection du pain ou des prosphores pour la liturgie, jusqu’à la corvée du bois. Et, à ces tâches s’ajoutait encore le soin de veiller à l’entretien de l’église. Bien loin de demeurer jamais sans ouvrage, il prenait soin de se tenir toujours occupé, jusqu’à briser son corps. C’était afin, disait-il, de se garder de la dépression de l’acédie, tentation qu’il regardait comme la plus insidieuse de celles qui viennent éprouver le moine, et dont il enseignait plus tard, se fondant sur son expérience propre, qu’il n’est pour la guérir d’autres remèdes que la prière, le silence, l’ouvrage, l’étude de la Sainte Ecriture et la patience, car c’était là, selon lui, un mal né de la pusillanimité, de la négligence et du bavardage.
A l’église, Prochore précédait tous les autres et, tout le temps de l’office, il demeurait immobile. Le service achevé, il aimait à se retirer en sa cellule pour se livrer à une quelconque obligation ou à toute sorte d’ouvrage qui, s’il lui occupait les doigts, laissait son intelligence s’appliquer à l’aise à la Prière du Cœur qui consiste à répéter sans cesse : « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ». Car toujours il la gardait présente à l’esprit, enfouie au plus profond de son cœur ; et il émanait d’elle une force telle que sa puissance lui suffisait à repousser les assauts de l’ennemi. Cependant, comme il ne trouvait pas à Sarov le calme tranquille de l’hésychia qu’il eût souhaité d’y voir, et à l’imitation de certains ascètes de la communauté qui, avec la bénédiction de l’higoumène, fuyaient les hauteurs du Monastère pour s’enfoncer dans les bois, en quête d’absolue solitude, il demanda à Joseph, son Ancien, de bénir le dessein qu’il avait formé de se retirer à la première occasion dans la profondeur de la forêt afin de s’y adonner à l’hésychasme. Enfin, à la prière, il alliait encore l’abstinence et le jeûne : le mercredi et le vendredi, il ne prenait absolument aucune nourriture ; pour le reste de la semaine, il se contentait à l’ordinaire d’un seul et unique repas dans la journée.
Tous nourrissaient amour et vénération pour cet ascète extraordinaire qui ne pouvait plus désormais, quelque profonde que fût son humilité, tenir cachés les exploits d’une ascèse si haute, qu’elle ne connaissait nul répit et plongeait autrui dans une stupeur plus grande qu’il ne se peut dire. Les Anciens Pachôme et Joseph lui vouaient cette confiance et cet amour tout particuliers qui sont ceux d’un père pour son enfant selon la chair. Or un évènement survint l’année 1870 qui rendit plus éclatant ce respect et cette admiration dont, à l’unisson, les Moines de Sarov honoraient le jeune athlète du Christ. Car Prochore se vit affecté d’un mal qui lui fit enfler tout le corps, de sorte que, souffrant d’atroces douleurs, il demeurait sans mouvement sur l’inconfortable planche qui lui servait de lit. Point de médecin à la ronde ; nul remède prompt à le soulager. C’étaient là les signes funestes d’une hydropisie dont, trois longues années, il fut affligé. Et il fut près de deux ans sans pouvoir du tout se lever. Mais, durant tout ce temps, pas une plainte ne sortit de sa bouche ; corps et âme, il s’était tout entier remis au Seigneur et, sans cesse, il priait, baignant sa couche de larmes.
Aussi longtemps que dura la maladie de Prochore, son père spirituel, qui était aussi le plus précieux des guides, le servait comme un simple moine à l’obéissance, imité en cela des Anciens, dont le père Isaïe ; secondé par d’autres frères, ce dernier l’assistait du même zèle attentif. L’higoumène non plus, le père Pachôme, ne quittait point son chevet. A la fin cependant, celui-ci, craignant pour la vie même du malade, lui soumit avec insistance son dessein de faire quérir un médecin. Mais le bienheureux refusa avec la même fermeté ce recours aux lumières de la science. «  Père saint, » lui dit-il, « pour moi, je me suis voué à notre Seigneur Jésus Christ et à Sa Très Pure Mère. Si votre amour y consent, donnez-moi pour viatique le céleste remède, la divine communion. » Sur cette requête que lui faisait le jeune Moine – requête dont l’objet n’était pas sans lui offrir un aussi vif plaisir qu’à ce dernier – le père Joseph se mit en prière. Et ce fut à l’origine d’une veille qui se prolongea toute la nuit pour s’achever au petit matin, en une liturgie où les frères assemblés ne cessaient de prier pour cette âme de douleur. C’est ainsi qu’il fut donné à Prochore, toujours alité, de se confesser et de communier aux Purs Mystères du Christ. Et voici qu’après avoir reçu la Divine Communion, la Toute Sainte Mère de Dieu lui apparut dans une indicible Lumière. Les Saints ApôtresPierre et Jean le Théologien lui faisaient cortège. Alors tournant vers ce dernier son visage tout divin, elle lui désigna Prochore : »Celui-ci », lui dit -elle, « est de notre race. » Et sur sa tête, elle appuya sa main droite. Au même instant, comme un fleuve, l’eau qui lui emplissait le corps commença à jaillir d’une incision ouverte sur sa cuisse droite. Bientôt, il guérit tout-à-fait, et il ne lui resta plus, à jamais marquée sur le corps, que l’entaille que lui avait laissé la plaie d’où l’humeur s’était écoulée.
Peu après ce prodige, Prochore fit élever, sur le lieu de l’apparition, une église haute de deux étages et, non loin de là, sur l’emplacement même de sa cellule, il fonda un hôpital. Chargé par l’higoumène de rassembler les fonds nécessaires à l’édification, il confectionna encore de ses propres mains un autel en bois de cyprès, destiné à orner la partie basse de la chapelle. En mémoire du miracle qui avait sanctifié cet endroit, ce fut cette église qu’élut Saint Séraphim pour y communier jusqu’au dernier jour de sa Vie, car il désirait se remettre chaque fois en mémoire l’immense gage de miséricorde qui s’y était manifesté à ses yeux.

Après avoir vécu huit ans à l’obéissance dans le Désert de Sarov, Prochore fut jugé digne, le 18 août 1786, dans la vingt huitième année de son âge, de recevoir, avec la tonsure monastique, le nom nouveau de Séraphim, dont la signification même lui imposait de garder toujours à la mémoire – à supposer que l’habit monastique n’y eût point suffi – la diaconie de feu que les Anges ineffablement purs accomplissent devant le Seigneur ; ainsi son saint zèle et son désir enflammé de servir Dieu se trouvaient sans cesse affermis. Redoublant donc de peines et de luttes, il désira de vivre une hésychia plus parfaite encore. Et déjà, il commençait de s’enfoncer dans la contemplation intérieure.
Une année se passa. Et, au mois de décembre de l’année 1787, le Saint fut ordonné Diacre. Dès lors, près de six années durant, il ne cessa plus de célébrer la liturgie. Augmentent labeurs et combats, il vivait dans l’Esprit ( Rom. 12, 11), consumé de l’Amour Divin. Les veilles de dimanches et de fêtes, sans accorder de repos à ses paupières, il passait la nuit, jusqu’à l’heure de la liturgie, en une brûlante Prière. Et, après l’office, il restait longtemps encore sans sortir de l’église ; il s’y affairait, attentif à ce que les objets sacrés fussent en ordre et le sanctuaire immaculé. En dépit de tout cela, le bienheureux Séraphim ne ressentait presque pas ses peines et ne voyait pas même la nécessité de se reposer, si bien qu’il n’était pas rare qu’il en oubliât le manger et le boire. Et lorsque la nature le contraignait à prendre quelque repos, il s’affligeait de ce qu’il n’était point donné aux hommes de servir leur Dieu sans répit, tels des anges.
A grandes envolées maintenant, l’Ame de Séraphim s’élevait sur l’échelle des Vertus et de la Contemplation divine ; et le Seigneur, paraissant répondre à son zèle ardent et saint, se découvrait à lui en de célestes Révélations qui, venues telle une douce rosée le rafraîchir en ses luttes, lui procuraient un réconfort ineffable. S’y abymant, le Saint, dont l’Ame était si pure, acquérait une tempérance parfaite, ainsi qu’une constante élévation vers Dieu en laquelle il obtenait de tenir son âme. C’est ainsi qu’il lui advenait – certaines fois même en plein office- de voir l’église peuplée d’Anges Saints qui, fort semblables à de splendides jeunes gens revêtus de vêtements blancs où couraient des fils d’or, resplendissaient parmi les frères, concélébrant avec eux, et mêlant à leur psalmodie d’ineffables chants que nulle mélodie terrestre ne rappelait. Plus tard, lorsqu’il se ressouvenait de l’indicible Joie que lui mettaient au Cœur les Apparitions célestes, c’étaient les paroles du Psalmiste qui lui venaient d’abord sur les lèvres : « Mon cœur a fondu comme la cire ». ( Ps 21.15). Et l’excès même de cette Joie était cause qu’il ne pouvait se souvenir de rien, sinon qu’il était entré dans l’église avant d’en sortir.
Un jour de la Grande Semaine – c’était le Grand Jeudi – une sublime Vision fut donnée au Saint, au cours de la sainte liturgie que célébraient avec lui les pieux Anciens Pachôme et Joseph – Tous deux en effet se plaisaient en la compagnie du jeune homme auquel les unissaient les liens d’un amour profond, mêlée d’une sincère admiration pour ce Moine qui avait une expérience consommée du Spirituel : elle arriva lors de la Petite Entrée, après que Saint Séraphim se fût écrié : « Seigneur, sauve les pieux. » Au sortir de la grande poret royale, il devait élever vers l’assemblée des fidèles sa main qui tenait l’étole. Alors, sur ces mots –« et aux siècles des siècles »- une clarté sans pareille l’enveloppa, comme irradiée de rayons de soleil. Levant les yeux, Saint Séraphim vit le Seigneur jésus Christ sous la forme du Fils de l’Homme qui resplendissait d’une lumière indicible. Telles des abeilles essaimées ça et là, les puissances célestes lui faisaient cortège. Et l’on voyait se presser alentour les Anges, les Archanges, les Chérubins et les Séraphins. Le Christ était venu par la porte qui s’ouvrait au fond du sanctuaire. Arrêté devant l’ambon, Il éleva les mains afin de bénir l’ensemble des célébrants et le peuple des Fidèles qui priaient avec eux. Puis Il rentra dans l’Icône qui, sur l’iconostase, touchait aux Portes Royales. L’Ame du bienheureux fut inondée d’une Joie telle qu’il n’en avait point connue jusqu’alors. Baigné d’une infinie douceur, son cœur se prit d’amour pour le Seigneur, tandis que lui-même ne pouvait plus bouger ni proférer une parole. Beaucoup le comprirent, mais nul ne pouvait assigner à l’évènement sa cause véritable. Deux hiéromoines s’approchèrent alors, qui emmenèrent Séraphim dans le sanctuaire, où il fut deux heures immobile à la même place. Son visage seul subissait de continuelles métamorphoses ; lors qu’il était d’une blancheur de neige d’abord, l’on voyait s’y répandre l’instant d’après comme une vivante couleur de rose. Les Anciens, Pachôme et Joseph en l’occurrence, crurent à un trouble d’ordre physique, qui eût été fort naturel un grand Jeudi après un long jeûne, surtout si l’on songeait au zèle que l’ascète déployait d’un bout à l’autre du Grand Carême. Mais ils durent bien se rendre à l’évidence : il s’agissait sans aucun doute d’une vision. Aussi, lorsque Saint Séraphim eut repris ses sens, les Anciens s’enquirent-ils de ce qui lui était arrivé. Avec une douceur et une confiance enfantine, celui-ci leur conta le prodige qui s’était présenté à sa vue. Mais eux, qui avaient l’expérience de la Vie Spirituelle, l’avertirent de se garder de tout orgueil et de ne point laisser insinuer en son âme la mortelle pensée qu’il avait désormais trouvé grâce devant le Seigneur. Et bien qu’ils gardèrent son récit gravé dans leur cœur, ils ne découvrirent à personne l’extase sublime que Dieu avait octroyée au bienheureux Séraphim. Or ce dernier, après qu’il eût été ainsi visité du haut des Cieux, loin de tirer vanité des charismes tout spirituels dont sa personne était douée, ne fit que s’abymer plus encore dans sa modestie. Et fort de cette puissante humilité, il montait de « gloire en Gloire » ( Ps 83 ,8) ; et, tandis que, sans cesse, il s’exerçait à se blâmer soi-même, « portant sa croix » ( Luc 14,27), il suivait la voie droite, en toute fidélité et fermeté. Dès lors, il commença de rechercher une hésychia toujours plus parfaite. Aussi, c’était plus souvent maintenant qu’on le voyait s’enfoncer dans le bois de Sarov où se cachait son ermitage. Ses journées, du matin jusqu’à la tombée de la nuit, il les passait au monastère ; là, il était de tous les offices, entre lesquels il s’acquittait encore de ses canons de prière et des tâches qui sont le lot de la vie commune. Mais, sitôt le soir venu, il se retirait dans la solitude de sa cellule afin d’y veiller dans la Prière.
L’année 1793, Saint Séraphim, qui avait atteint la trente cinquième année de son âge, fut ordonné Prêtre, ce qui dire qu’il devint Hiéromoine. De ce moment, chaque jour, comme auparavant, mais avec un amour toujours plus ardent, il communiait, dans la foi et dans la crainte, aux Saints Mystères.


Quelque temps plus tard, Saint Séraphim, s’essayant à une ascèse plus grande, s’éloigna volontairement au Désert. Cela, il le fit après la dormition de son higoumène bien-aimé, le bienheureux Pachôme qui, peu avant sa fin, avait béni le désir qu’avait le Saint de se mortifier de la sorte. Après que, versant sur son cercueil d’amères larmes, il eut accompagné son Ancien jusqu’à sa dernière demeure, Séraphim s’était rendu auprès de l’Ancien Isaïe – que sa place d’higoumène désignait pour devenir, en place du défunt, son père spirituel – et il avait sollicité sa bénédiction pour cet exercice nouveau. Ce fut alors que, laissant derrière lui le Monastère, Séraphim gagna le Désert, en quête de la sainte hésychia. Pour sa cellule, perdue au sein d’une impénétrable forêt, il avait élu le site d’une colline qui s’élevait non loin du fleuve Sarovka, à quelque six ou sept kilomètres de là. C’était une simple pièce boisée avec, pour tout mobilier, un unique poële. Auprès de son ermitage, le Père Séraphim entreprit de cultiver un jardinet. Plus tard, il aménagea même une ruche. Alentour d’autres ermites menaient la Vie Solitaire. Toute la campagne environnante, coupée de petites collines que venaient piqueter ça et là des bois, des fourrés et des grottes peuplées d’ascètes, rappelait étrangement le Mont Athos. Aussi le Saint baptisa-t-il sa nouvelle demeure du nom de Sainte Montagne. Il y avait encore dans le bois d’autres endroits bien faits pour la vie des ermites. Séraphim les dota d’appellations prises aux saints lieux, aussi diverses que Jérusalem, Béthléem, Jourdain, torrent du Cédron, Golgotha, Mont des Oliviers et Thabor ; c’était afin de rappeler partout de façon sensible et de la manière la plus aiguë possible les vénérables instants qu’avait ici-bas vécus le Sauveur. Sa Vie, qu’il avait, comme son vouloir, vouée tout entière à son Seigneur, Saint Séraphim la passait d’ailleurs à lire sans répit le Saint Evangile. Et pour y prendre plus de plaisir encore, toujours il venait au lieu du même nom, se donner lecture de chacun des moments évangéliques : au jardin de Béthléem, il psalmodiait l’antique doxologie : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes. » (Luc 2, 14). Sur les rives du fleuve – elles étaient pour lui les rives mêmes du Jourdain -, il entendait en esprit la voix de Saint Jean le Baptiste proclamer son indignité et sa crainte de baptiser le Sauveur. Quant au sermon sur la Montagne et aux Béatitudes, c’était sur une collinette sise non loin du fleuve qu’il avait l’habitude de les dire. Sur une autre éminence, qu’il nommait Mont de la Transfiguration, il participait en la présence des Saints Apôtres – à la Gloire du Seigneuur transfiguré sur le Thabor. S’enfonçant au cœur du bois le plus touffu, il se remémorait la Prière du Christ au jardin de Gethsémani et, bouleversé jusqu’au tréfonds de son âme par la très douloureuse agonie de son Seigneur, il priait avec larmes pour son propre Salut. Enfin, au lieu-dit Mont des Oliviers, il contemplait la Gloire de l’Ascension du Christ et de Son siège à la droite du Père.


***
Le Saint portait continuellement le même habit grossier – si vilain qu’il pût paraître- fait d’un kalymafque passé, dont il coiffait sa tête, et d’une tunique blanche toute rapiécée qui lui couvrait le corps. Il avait pour se réchauffer les doigts une vieille paire de gants de cuir ; quant à ses pieds qu’enveloppaient des bas de peau, ils étaient chaussés de tsaroutes. Sur sa courte soutane, se détachait la Croix qu’il avait passée à son cou, don béni d’une mère laissant comme à regret son fils partir pour le Monastère. A son épaule pendait une besace, dont il usait pour resserrer son nécessaire, réduit au seul Evangile. C’était afin de n’oublier jamais qu’il se devait de porter le doux, le salutaire joug du Christ ( Matt. 11, 30). Outre qu’il priait sans cesse, le fervent ascète du Seigneur partageait encore son temps entre la psalmodie, la lecture des Livres Saints et les labeurs destinés à briser le corps.
Les jours de gel, Séraphim, prenant sa hache, coupait de menus branchages et, après avoir amassé du feuillage avec du bois sec, il en faisait un feu dont il chauffait son humble petite cellule. L’été, il travaillait au petit jardin qu’il cultivait lui-même, et dont les légumes faisaient presque tout son ordinaire ; et quand au dehors régnait la canicule, il gagnait les marécages ; là, il cueillait une herbe dont il fumait sa terre. Et c’était nu qu’il pénétrait ces marais, ceint seulement autour des reins. Aussi les moustiques et les autres insectes qui y pullulaient le dévoraient-ils au point que souvent son corps enflait, couvert de plaies auxquelles le sang collait. Mais c’était de son plein gré, pour l’Amour de son Seigneur, que l’ascète de Dieu supportait cette épreuve dont il se réjouissait même, car, selon ce que, plus tard, il avait accoutumé de dire lui-même : « IL faut que les passions se passent, extirpées à la racine dans les peines et les tribulations, que celles-ci soient volontaires ou suscitées par la Divine Providence. » Ainsi, sa personne se plaisait à ces maux, pour l’entière et sûre purification de son Ame. Cueillant donc cette herbe que nous avons dite, il en usait comme fumure, puis, après avoir semé et arrosé son potager, il en arrachait l’ivraie ; et, tout à la récolte de ses légumes, il ne se lassait pas cependant de rendre grâce à Dieu, exhalant sa Sainte Joie en des hymnes sacrées qu’il avait toujours sur les lèvres.
De ces hymnes, il rafraîchissait et cultivait son esprit, qu’il élevait ainsi au-dessus de ce monotone labeur qui lui brisait le corps. Séraphim était doué d’une brillante mémoire que, dès son âge le plus tendre, il avait exercée aux saints offices que sa piété aimait. Il savait donc par cœur une foule d’hymnes liturgiques qu’il aimait à psalmodier tandis qu’il travaillait dans la solitude de son jardin. Or un grand nombre de personnes, parmi ses familiers, découvrirent que ces hymnes correspondaient aux lieux et aux modes de son ascèse. Il reprenait sans cesse certains chants, tel le Théotokion qu’aux Vêpres du samedi l’Eglise chante en l’honneur de la Mère de Dieu, celle qu’il regardait comme la Protectrice de sa solitude. Il aimait aussi le premier antiphone des Anavathmi du Ton 1 : « Pour les solitaires du Désert qui vivent hors de la vanité du monde, le désir de Dieu est ininterrompu » - qui, dépeignant la Vie de l’ermite, enflamme l’esprit du désir des choses divines. Il s’enthousiasmait encore pour ces hymnes qui élèvent l’Ame jusqu’à cette grande œuvre d’Amour qu’est la création du monde et de l’homme : et c’était l’hirmos de la IIIème ode du Canon de la Résurrection du Ton 3 : « Tu as tiré du non-être toutes les créatures, Tu les as structurées par Ton Verbe et achevées par Ton Esprit », ou bien cet autre hirmos, celui de la IIIème ode du canon de la Résurrection du Ton V : « Toi qui as posé, par Ton seul ordre, la terre pesante dans le vide. » C’est ainsi qu’au prix de mille peines et de prières incessantes, travaillant à son jardin, à ses ruches, à son bois, il commençait à s’enfoncer si avant dans la contemplation des mystères spirituels que, sans qu’il y prît garde, les outils lui échappaient des mains ; sur son visage s’attardait un air d’étrange recueillement qui, flottant en son regard, y faisait comme un lointain reflet des merveilles que lui soufflait l’Esprit. Et, tandis que de la sorte le Saint descendait parmi les profondeurs de son Ame, dans le même temps, s’élevant en esprit jusqu’au Ciel, il se tenait suspendu dans la contemplation de Dieu. Et s’il arrivait qu’en ces instants sublimes quelqu’un se trouvât ou vînt à passer auprès de lui, il n’osait troubler sa bienheureuse hésychia et sa solitude bénie, et, sans mot dire, il passait bien vite.
Chaque objet qu’il voyait, chaque ouvrage qu’il faisait donnait au Saint l’occasion de diriger vers En Haut les yeux de son intelligence. Car il savait en toute chose distinguer le lien qui l’unissait au Spirituel. S’il sciait du bois, coupait une ou trois branches, il s’abymait dans la contemplation de ce grand Mystère du Dieu de Gloire, Un en Trois Personnes. Et, aux labeurs qui épuisaient le corps, Saint Séraphim, désireux de s’acheminer toujours plus avant vers la perfection spirituelle, alliait encore les nobles travaux de l’esprit, lisant beaucoup de Livres Saints, et de préférence la Bible, les Œuvres des Saints Pères de l’Eglise et les livres liturgiques. Mais surtout, il affectionnait l’étude du Saint Evangile, dont jamais il ne se séparait. Et cette vie ascétique qu’il menait afin de purifier son Cœur, ces entretiens avec Dieu qui étaient toute sa Prière, ce recueillement qui lui dilatait le Cœur jusqu’à le rendre accessible au commerce sans pareil qu’il entretenait avec la Sainte Ecriture comme avec les Livres Spirituels, tout cela venait baigner son esprit d’une telle lumière que son Ame entière pénétrait dans la claire conscience et dans l’intelligence de la Parole de Dieu.
Au Désert, il s’était donné cette règle d’étudier et de commenter chaque jour quelques péricopes de l’Evangile et de l’Apôtre Paul. « Il nous faut nourrir l’Ame », disait-il, « de la Parole de Dieu, ce pain évangélique dont se nourrissent les Ames qui ont faim du Seigneur. Avant toute chose, il convient de s’adonner à l’étude du Nouveau Testament et des Psaumes. Chez celui qui fréquente la Sainte Ecriture, l’entendement divinement changé s’illumine. Notre devoir est de faire chacun l’éducation de notre personne. C’est par là qu’il nous sera donné de savoir nager librement au sein de cette immense mer – car tel est bien le mot- qu’est la Vie en Dieu, pour nous abandonner à elle et lui remettre le gouvernail de notre Vie dont elle rythmera jusqu’au moindre battement. Il n’est rien de plus profitable que la Parole de Dieu, et que l’immersion dans la Bible entière. Un tel effort, s’il est joint aux autres bonnes œuvres, se voit bientôt couronné par le Seigneur qui, dans sa grande pitié, loin d’abandonner l’homme, lui donne le charisme de l’intelligence des Ecritures. »
Et le Saint qui, jour après jour, s’affermissait dans cette Sainte Etude, méritait bien aussi de se voir décerner ce charisme. Aussi, Dieu le lui octroya-t-il, tout comme il lui fit don de ces sublimes charismes que sont la paix de l’Ame et la contrition du Cœur. Dans la Sainte Ecriture, il ne se mettait point en quête de la seule vérité, mais le désir aussi le dévorait de cette contrition qui fait au Cœur et à l’esprit comme une brûlure. Que de fois, à la lecture des Livres Sacrés, les larmes avaient roulé de ses paupières – ces mêmes larmes dont il disait que l’homme en est comme réchauffé et qu’elles font accéder à ces Grâces spirituelles qui impriment au Cœur et à l’esprit la marque de leur infinie douceur.
Chaque jour, Séraphim lisait le Psautier et s’acquittait de sa règle de prière, à l’imitation des anciens ermites de la Chrétienté. Au temps marqué par la règle, il psalmodiait les offices de Prime, Tierce, Sexte, None, des Vêpres, des Complies et des Vigiles, et l’office de Minuit. Parfois, en place du canon de vêpres, il faisait mille métanies. Enfin, après qu’il se fût exercé à toutes les formes d’oraison , le Saint parvint à la Prière du Cœur perpétuelle, qui consiste à répéter incessamment sur le souffle « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi. » ; Plus haut encore, il parvint à ce degré de perfection qu’est la Contemplation – au-dessus duquel, sur la terre, il n’en est point d’autre. C’est alors, lorsque la Prière unit l’Esprit au Cœur, faisant cesser l’errance des pensées et embrassant l’Ame d’une ferveur toute spirituelle, c’est alors que soudain, en une Paix, en une Joie ineffables, telle une lumière, se lève le Christ, venu illuminer l’homme intérieur qui tout entier resplendit.
Les veilles de dimanche ou de fête, l’Hésychaste qui, la semaine, avait lutté au Désert, s’en revenait au Monastère de Sarov. Là, il suivait les Vêpres, les Vigiles et les Laudes. Et, au petit matin, lors de la Liturgie, il participait aux Immaculés Mystères du Christ. Dès lors, et jusqu’aux Vêpres, il admettait à son entretien les frères qui venaient à lui, pressés de mille maux.
Puis, prenant avec lui assez de pain pour une semaine, il s’en retournait à sa cellule d’ermite. La première semaine du Grand Carême cependant, il demeurait au Monastère. Alors seulement, après une âpre préparation, il se confessait et s’avançait vers les Saints Mystères. A la Prière, le bienheureux joignait bientôt une grande abstinence et un jeûne sévère. Lorsqu’il n’était encore qu’au début de sa Vie d’ermite, l’anachorète se nourrissait d’un morceau de pain sec que, chaque dimanche, il s’en venait prendre au Monastère pour le restant de la semaine. Et sur cette quantité, il prélevait encore la part des animaux et des oiseaux du Désert, car il n’était pas rare que ceux-ci, prenant plaisir à sa compagnie, viennent le visiter au lieu où il menait l’ascèse. Le Saint inspirait du respect même aux bêtes sauvages. Ainsi, il permettait à un ours énorme de l’approcher. Il aimait à le nourrir. Un jour même, cédant aux instances de ses visiteurs, il le leur laissa voir. Sur une parole de lui, l’ours gagnait la forêt, d’où il ne tardait pas à reparaître.
Plus tard, s’astreignant à un jeûne plus âpre encore, le Saint renonça au pain même et s’accoutuma d’une abstinence telle qu’il ne prenait plus pour seule nourriture que les légumes de son jardin, auquel, pour reprendre la parole de l’Apôtre ( I Cor. 4, 12), il « travaillait de ses propres mains. » La première semaine du Grand Carême, il ne goûtait absolument rien et, quand venait le samedi, il communiait aux Saints Mystères. Après qu’il se fût tout-à-fait privé de pain, il resta plus de deux ans encore sans prendre aucun repas à la table commune. Et, durant tout ce temps, été comme hiver, l’on voyait les frères bien inquiétés de la pitance de l’Ancien. Quand il fut sur le point de mourir, le Saint s’ouvrit de ce mystère à plusieurs personnes chères à son Cœur : près de trois années, il s’était nourri d’une herbe appelée snits, dont l’usage est très répandu en Russie. Les paysans l’utilisent comme remède pour certaines maladies. Ses feuilles tendres font une soupe excellente. Il en cueillait l’été et en faisait sécher en prévision de l’hiver.
Sur ces entrefaites, nombreux étaient ceux qui commençaient à forcer la solitude du bienheureux ermite qu’ils ne pouvaient se défendre de visiter, assoiffés qu’ils étaient de son enseignement et désireux de goûter auprès de lui le réconfort spirituel. De la communauté de Sarov, c’était en foule que l’on venait à lui, en quête de conseils et d’injonctions ou pour jouir de sa seule vue. Ayant reçu de Dieu le don de lire dans les cœurs et le charisme de la connaissance des êtres, le Saint faisait parfois un choix parmi les personnes. On le voyait en éviter certaines, en présence desquelles il observait un complet mutisme. Mais s’il s’en trouvait d’autres pour éprouver, à l’encontre des premières, un réel besoin de son aide spirituelle, c’était avec bienveillance qu’il les admettait à son entretien, et, les prenant sous sa conduite, il leur prodiguait , avec force conseils, des avis de tous ordres. Bien que certains de ses visiteurs comptassent parmi ses familiers, tels le moine Marc qui avait déjà revêtu le grand habit angélique, ou bien encore le hiérodiacre Alexandre, ceux-ci, non plus que les autres, n’avaient garde de troubler l’Ancien s’ils le trouvaient abymé dans la Contemplation et Ravi par Dieu. Mais ils patientaient jusqu’à ce qu’il eût achevé sa Prière, ou bien, furtivement, ils s’éloignaient.
Le Saint était encore visité par des inconnus. Chaque fois qu’il lui advenait de faire, dans l’épaisse forêt, quelque rencontre inopinée, il avait pris l’habitude de rester sans parler et de s’incliner jusqu’à terre en une humble métanie, pour s’éloigner ensuite. La vérité est que, selon l’aveu même dont ses enseignements spirituels portèrent plus tard la marque, son silence ne lui valut jamais de repentir. Certains d’entre ces visiteurs, pour l’ordinaire, l’éprouvaient grandement, en ne craignant point de troubler son hésychia.
Mais ce qui était pour lui une violence plus insupportable encore, c’était d’être visité par des femmes. Il leur prodiguait néanmoins ses conseils, convaincu qu’une autre attitude n’eût pas été agréable à Dieu. Mais, désireux de se régler sur la coutume qui avait toujours cours au Mont Athos, où les femmes n’avaient pas accès, le Saint décida d’en étendre l’usage à sa montagne propre, qu’il avait baptisée du même nom. Un jour donc qu’il était venu au Monastère pour y assister à la liturgie, il demanda sur cette matière sa bénédiction au Père Isaïe, alors higoumène de Sarov. Celui-ci la lui donna, non sans avoir quelque peu hésité, puis il le signa avec l’icône de la Mère de Dieu. Dans le même moment, le Saint adressa à Dieu et à la Très Sainte Mère de Dieu une brûlante supplique, leur demandant de recevoir sa requête, et que la solitude de son lointain ermitage fût interdite aux femmes, de crainte que leur venue n’y fût pour les moines un objet de scandale et qu’il n’en devînt pour les laïcs un bien plus grand encore. Et il priait que si Dieu entendait sa prière, il lui donnât un signe, faisant se courber les branches d’arbre sur le sentier qu’il lui faudrait emprunter le lendemain de Noël pour se rendre de sa cellule à Sarov. Et, en effet, lorsque, dans la nuit de Noël, le Saint, qui s’était mis en route pour aller à la divine liturgie, arriva au lieu précis où le sol s’inclinait en pente rapide, il s’avisa que, de part et d’autre du chemin, le passage était encombré des immenses branches de ces pins que l’on dit « toujours verts » et que, jonchant le sentier, elles interdisaient désormais l’entrée de sa cellule, alors que, la veille encore, rien ne paraissait de ce prodige.
Aussi le Saint Géronda, le cœur gonflé de gratitude, fit-il monter vers Dieu ses actions de Grâces : il avait, avec ce miracle, reçu l’assurance qu’un vœu si cher avait été entendu du Seigneur. Alors, en grande hâte, il commença d’amonceler lui-même sur le chemin d’énormes fûts. Dès lors, ce n’étaient plus seulement les femmes qui se voyaient interdire l’entrée de sa cellule, mais bien la foule innombrable des étrangers.
A la vue des luttes de Saint Séraphim, l’ennemi du genre humain sentait sourdre en lui une irritation qui allait toujours croissant. Aussi se mit-il en devoir de la traquer. Il ne cessait plus d’ourdir contre lui pièges et machinations. Recourant donc à divers épouvantails, il tenta de lui inpirer de la peur. Tantôt, tandis qu’il se tenait dans sa cellule, le Saint croyait entendre au-dehors un rugissement, comme de quelque bête sauvage. Par instants, c’était comme une foule de gens se ruant sur la porte pour la rompre et lui décocher au passage force traits acérés. Et mille autres chimères de même nature. De tempq à autre, la journée, mais plus encore la nuit, durant les veilles que Saint Séraphim passait en Prière, le toit lui paraissait soudain s’effondrer, tandis que, de toute part, des fauves redoutables s’élançaient sur lui avec de furieux rugissements. D’autres fois encore, s’offraient soudain à sa vue des sépulcres ouverts, d’où surgissaient des morts dressés.
Plus tard, à un laïc qui lui posait naïvement cette question : « Patérouli – petit Père- et les esprits malins, les as-tu vus ? » , celui-ci répondit dans un sourire : » Ils sont hideux. De même qu’un pécheur ne saurait tenir ses yeux attachés à la lumière qui émane des Anges, ainsi la vue des démons hérisse d’horreur, tant elle est repoussante. » Néanmoins, si effrayantes que fussent ces visions et si effroyables ces tentations qui, souvent même, n’allaient pas sans sévices corporels, l’ascète, riche des Grâces de l’Esprit parvenait à les vaincre, grâce à la Prière du Cœur et par l’effet de la vénérable et vivifiante croix du Seigneur, dont la force suffisait à les disperser. Il n’était pas jusqu’à l’esprit de vaine gloire qui ne vînt aussi le tourmenter. Car maintes fois, et en divers Monastères, on l’élut higoumène ou archimandrite. Mais c’était avec la même opiniâtreté sans réplique qu’il déclinait l’offre de telles dignités. Et, pénétré d’une humilité infinie, il ne prenait pas de repos avant qu’il n’eût atteint l’ascèse parfaite. De la Vie monastique, il n’espérait rien autre, sinon avec le Salut de son Ame, celui de ses proches enfants spirituels.
Voyant l’humilité du Saint, le Diable lui suscita de mauvaises pensées, auxquelles il devait livrer une dure lutte. A semblable combat avaient même succombé certains des plus grands lutteurs. Alors, Saint Séraphim, en cette épreuve insupportable de l’Ame, se tourna, par la Prière du Cœur, vers le Seigneur Jésus Christ, l’artisan de notre Salut, et vers la Toute Pure Mère de Dieu. Et dans le même moment, pour mieux écarter les pièges des démons et les réduire à néant, il décida de recourir, en un nouveau combat, à une ascèse plus haute, qui n’était pas sans faire songer aux stylites des temps anciens du Christianisme. Et désireux d’échapper aux regards, il attendait la nuit porteuse de ces instants très rares où, à son aise enfin, il laissait s’exhaler sa Prière de feu. Alors, perdu dans l’impénétrable forêt, il escaladait une haute roche de granit et, soit qu’il fût debout, soit qu’il restât agenouillé, il priait longtemps, sentant sourdre des profondeurs de son Ame l’humble Prière du publicain (Luc 18, 13) : « O Dieu, aie pitié de moi pécheur. »
Ce nouveau stylite alla même jusqu’à placer dans sa cellule une pierre très large où du petit matin jusqu’à l’aube suivante il faisait sa Prière. Il n’en descendait que pour se reposer de son excès de fatigue, ou pour se sustenter quelque peu d’une maigre nourriture. A cette grande ascèse, il passa mille jours et mille nuits. Le Diable fut vaincu sans retour, et la guerre des pensées cessa tout-à-fait. Mais, de ces longues heures qu’il dut passer à prier debout, il conserva aux jambes des plaies effroyables qui ne guérirent pas, et qui demeurèrent le prix de pareille lutte.
Aussi longtemps que vécut le Saint, nul ne sut jamais son étrange combat. Il avait réussi à le dérober aux regards des curieux. Mais après sa dormition, sa béatitude l’Evêque de Tambov fit remettre au Père Niphon, alors higoumène de Sarov, une requête confidentielle écrite de sa main, à cette fin de l’entretenir du Père Séraphim. Le supérieur y répondit en ces termes : « Nous connaissons les luttes et la conduite du Père Séraphim. Mais nul n’a su ses exploits secrets comme sa station de mille jours et mille nuits sur un rocher ». Ce n’est que peu de temps, en effet, avant sa bienheureuse dormition que le Saint, formé au long usage des ascètes, se laissa aller à conter enfin, devant quelques frères assemblés, les hauts faits merveilleux qui avaient été les siens. Et comme il se trouvait parmi l’assistance quelqu’un pour faire observer combien ce combat dépasse les forces humaines, le bienheureux rétorqua, avec cette humilité qui découle de la foi : « Quarante années durant, Saint Syméon le Stylite se tint sur sa colonne. Que sont donc nos pauvres peines au regard de son ascèse ? » Et lorsque l’interlocuteur eut fait remarquer que l’Ancien avait dû, selon toute vraisemblance, se sentir raffermi par le secours de la Grâce Divine, Séraphim répartit : «  Oui, certes, sans quoi les forces humaines n’y eussent point suffi. Au-dedans de moi, je ressentais affermissement et consolation, quelque chose enfin de ce Don Divin qui « descend d’En Haut, du Père des Lumières » ( Jacques 1, 17). Puis, après s’être tu un moment, il ajouta : «  Quand le Cœur est empli de contrition, c’est alors que Dieu est en nous. »
Fort habile en la matière, le Diable commença de nouvelles machinations pour jeter le Saint hors du Désert. Il leva contre lui une troupe de misérables qui, du plus profonds de la forêt, vinrent le surprendre dans le dessein de lui extorquer l’argent que, sans doute, tant était folle leur imagination, il recevait des laïcs venus le visiter. L’ascète protesta bien qu’il n’acceptait rien de personne, mais les larrons refusèrent de le croire. Et déjà l’un d’eux s’élançait contre lui, lorsqu’il se trouva tout soudain rivé au sol.
Bien que la seule force de Séraphim, qui pouvait encore s’aider de la cognée qu’il tenait à la main, eût pu suffire à défendre sa personne contre les trois brigands, l’Ancien se rappela les paroles du Seigneur : » Celui qui usera de l’épée périra par l’épée. » ( Matt. 26, 52). Aussi laissa-t-il l’un des malfaiteurs lui arracher sa hache pour l’en frapper violemment à la tête du tranchant, jusqu’à ce que, le sang lui coulant à flots par la bouche et par les oreilles, il tombât à terre sans connaissance. Comme pris de folie, ces misérables continuèrent de le taillader avec la lame de la cognée et de lui asséner force coups de bâtons, de pieds et de poings. A la fin, voyant qu’il ne respirait plus, ils le crurent mort. Après lui avoir entravé de cordes les bras et les jambes – car ils avaient formé le projet de le jeter au fleuve pour dissimuler leur forfait – ils coururent à la cabane afin d’y faire main basse sur le butin escompté. Mais ils eurent beau fouiller avec rage, mettre tout sens dessus dessous et saccager l’intérieur de la chambrette, ils ne purent rien trouver hormis les Saintes Icônes et quelques pommes de terre. Alors, saisis de crainte, et déplorant d’avoir, sans nul gain, tué le Saint, le pauvre de Dieu, ils prirent la fuite.
Cependant Saint Séraphim, qui avait retrouvé ses sens et défait ses liens, pria Dieu de bien vouloir pardonner à ceux qui avaient médité de le tuer. Il parvint à se traîner jusqu’à sa cellule, où il passa la nuit dans d’atroces souffrances. Le jour suivant – l’on était alors en 1804-, le Saint, rampant sur les genoux et faisant sur lui-même un effort d’une violence extrême, parvint enfin au Monastère. C’était l’heure de la Divine Liturgie. Il était effrayant à voir, la tête toute ensanglantée, les cheveux en désordre que collaient la poussière et la boue, le visage et les mains écorchés, la bouche et les oreilles pleines de sang séché et les dents arrachées. Interdits, les frères voulurent savoir ce qui s’était passé. Mais lui demeurait coi, les priant seulement d’appeler l’higoumène, le Père Isaïe, et le Père Spirituel du Monastère, afin qu’il pût s’ouvrir à eux, et à eux seuls, de son infortune.
C’est ainsi que, pour le contentement malin du Diable, Saint Séraphim se voyait contraint de rester au Monastère. D’insupportables douleurs le tenaient cloué au lit. Il respirait à peine, sans pouvoir rien manger. Après qu’il eut passé huit jours en cet état, l’on commença à craindre pour sa vie, et l’on alla chercher des médecins. Un examen attentif du malade révéla que la boîte crânienne était brisée, les côtes cassées, et la poitrine enfoncée. A vrai dire, tout son corps n’était que lésions mortelles, tellement qu’à la fin les médecins s’étonnaient même de le voir survivre à tant de plaies. Alors les frères rassemblés autour du Saint se consultèrent sur ce qu’il y avait lieu de faire pour l’assister. Ils appelèrent l’higoumène. Mais au moment précis où Saint Séraphim s’acheminait vers sa cellule, Saint Séraphim eut un mouvement et s’endormit d’un sommeil doux et léger, prompt à le reposer. Dans une sublime Vision, fort pareille à celle des temps anciens où, simple moine à l’obéissance, il était en danger de sa Vie, voici que venait maintenant à lui la Toute Sainte Mère de Dieu, revêtue de la pourpre royale, toute resplendissante de la Gloire Céleste. A sa suite marchaient les Apôtres Pierre et Jean le Théologien. Ils se tinrent au chevet du lit. De sa main droite la Vierge Toute Sainte fit un geste vers le malade et, tournant son visage tout de pureté, elle dit à l’adresse des médecins : « Pourquoi vous tourmenter ? » Puis elle attacha ses regards sur le Père Séraphim : « Celui-ci », dit-elle, « est de ma race. »
Sur ces mots, la Vision s’évanouit, que l’assistance n’avait pas même soupçonnée. Et lorsque l’higoumène pénétra dans la cellule, déjà le malade revenait à lui. Le Père Isaïe entreprit de lui parler. Plein d’un amour opiniâtre, il voulait le persuader d’écouter les conseils de la science et des médecins auprès desquels, disait-il, il avait sans doute à tirer profit. Mais, bien que son état fût désespéré, le mourant ne se montrait pas moins obstiné dans le refus qu’il opposait à toute espèce de secours venu des hommes dont, au demeurant, il ne se disait pas désireux. Il suppliait son supérieur de lui permettre seulement de remettre sa Vie entre les mains de Dieu et de Sa Toute Sainte Mère. Celui-ci dut donc se résoudre à faire la volonté du Saint que la Divine, l’admirable Visitation avait pour quelques heures jeté dans les transports d’une Joie ineffable et Céleste. Bientôt le malade se sentit baigné d’une paix infinie, les douleurs cessèrent et, tout doucement les forces lui revinrent. Peu après il put se lever et faire quelques pas. Et, le soir venu, il se sustenta même de quelque nourriture. Dès ce moment, il recommença peu à peu de s’adonner à ses luttes spirituelles.
Du jour où il reçut ses blessures, le Saint demeura environ cinq mois au Monastère. La maladie le voûta, accentuant la bosse qu’on lui voyait depuis longtemps déjà, depuis ce jour où un arbre qu’il était en train d’abattre était tombé sur lui. Cependant, dès que le Père Séraphim se sentit quelque force pour la Vie érémitique, il se rendit chez le supérieur et le pria de le laisser repartir au Désert. Le Père Isaïe et les frères du Monastère le conjurèrent de demeurer pour toujours en leur compagnie. Mais le Saint répondit avec opiniâtreté qu’il ne craignait plus désormais semblable attaque et qu’il était prêt, au prix de sa vie même, à supporter toutes les afflictions qu’il lui serait donné d’endurer. Le Père Isaïe dut donc donner sa bénédiction, et le solitaire reprit le chemin de son ermitage. Peu de temps après cette aventure, les brigands qui avaient prémédité de tuer le Saint furent confondus. C’étaient des hommes qui travaillaient au domaine du grand propriétaire Tastistev. Avec amour, Saint Séraphim leur pardonna leur crime, et il supplia l’higoumène et le propriétaire de ne pas les châtier. Il ajoutait que, s’ils refusaient de se rendre à sa prière, il aurait tôt fait de déserter la communauté de Sarov afin de gagner secrètement d’autres contrées bénies fort lointaines. Pour satisfaireà son désir, l’on pardonna aux larrons. La Providence, néanmoins, ne manqua pas de les châtier. Bientôt , en effet, un incendie violent consuma leurs maisons de fond en comble. Après quoi les brigands firent pénitence. Et, dans les larmes, ils adressaient à Saint Séraphim cette supplique qu’il voulût bien leur pardonner et leur promettre ses saintes prières. Aussi purent-ils avec sa bénédiction se mettre sur la voie d’une Vie Vertueuse.
Ses hautes luttes et sa Vie en tout point agréable au Saigneur valurent au Saint d’être trouvé digne devant Dieu du charisme de la Diorasis – ce qui est dire de la Clairvoyance-. Mais il n’en fuyait que davantage la gloire des hommes et il n’avait de regards que pour la Vie Héychaste et pour l’ascèse. L’année 1806, comme la faiblesse et le grand âge du Père Isaïe l’avait contraint de quitter sa charge d’higoumène, ce fut d’une même voix et d’un commun sentiment que les Moines de la communauté de Sarov lui choisirent Saint Séraphim pour successeur. Lui cependant refusa, tant par humilité profonde que de par son brûlant amour du Désert et de l’Hésychia. L’on prit alors pour higoumène le Père Niphon que le Père Séraphim connaissait depuis sa première enfance.
La maladie comme l’extrême épuisement du Père Isaïe lui interdisaient désormais d’effectuer cette longue course de six kilomètres qui séparait le Monastère du Désert de Saint Séraphim, dont l’entretien faisait sa consolation. Il s’en affligeait infiniment. Aussi, avec amour les frères conduisaient-ils auprès de l’ermite – maintenant que leurs corps à tous deux étaient souffrants- ce grand vieillard qu’était devenu le Père Isaïe. Bientôt cependant, lui aussi, à son tour, le dernier des trois compagnons bien aimés avec lesquels il avait mené la lutte spirituelle, devait être délié des liens de ce monde pour s’envoler vers son Seigneur. Son départ causa à Saint Séraphim une douleur inexprimable. Dès lors, il s’attacha toujours plus, et toujours plus avant, à la méditation de cette vie périssable et éphémère, de la Vie à venir et du redoutable Jugement du Christ. Dans le même moment, il commença à prier avec un zèle brûlant pour le repos des Ames des bienheureux si chers à son Cœur, Pachôme, Joseph et Isaïe. Jamais il ne passait auprès du cimetière du Monastère sans faire monter vers le Très Haut de ferventes suppliques d’intercession, à leur intention comme à celle des autres Anciens et ascètes de Sarov, dont les ardentes Prières en odeur agréable à Dieu leur valaient d’être comparées par Saint Séraphim à « des colonnes de feu s’élevant de la terre au Ciel. » A d’autres aussi, il confiait ce soin de les mentionner maintes et maintes fois dans leurs prières. Il exhorta de la sorte une Moniale de sa connaissance : » Quand tu viens à moi, tourne-toi vers les tombes, fais trois métanies et supplie Dieu de faire reposer les Ames de Ses serviteurs Isaïe, Pachôme, Joseph, Marc et les autres. Ensuite, dis pour toi-même : «  Pardonnez-moi, Pères Saints, et intercédez en ma faveur ».
A la mort du Père Isaïe – nous étions alors en l’année 1807 -, bien loin de renoncer à son combat d’anachorète, Saint Séraphim entreprit d’enrichir son ascèse d’un nouveau genre tout particulier de pratique, il commençait à se mesurer au combat du silence. Aux yeux de qui venait le visiter dans le Désert, il ne se montrait plus. S’il lui advenait de faire une rencontre dans la forêt, il tombait la face contre terre et restait sans plus lever les yeux jusqu’à ce que le visiteur se fût éloigné. En un tel silence, il passa trois ans. Peu de temps auparavant, il avait cessé les visites qu’il faisait autrefois à la communauté de Sarov lorsque c’était dimanche et fête. Une fois la semaine, le dimanche, un Moine venait lui porter sa subsistance à l’ermitage ; l’hiver surtout, lorsque l’anachorète se voyait privé de ses légumes. Lorsque le frère avait passé le vestibule, l’Ancien, après avoir dit l’ »amen » en lui-même, ouvrait la porte, la face penchée vers le sol. Le frère faisait-il mine de se retirer qu’aussitôt Séraphim posait dans le plateau, sur la table, une lichette de pain ou un trognon de chou, lui signifiant ainsi ce qu’il désirait qu’on lui portât la semaine suivante.
Ce n’était là encore, cependant, que les marques extérieures de son silence. L’essence même de cette très douloureuse ascèse, ce n’était pas, pour le Saint, de se garder seulement de toute apparence d’entretien, mais c’était encore de savoir mourir à toute pensée pour faire naître en son esprit la pure Hésychia, et par là, offrir à Dieu le don le plus pur, le plus parfait qui fût au monde. Nombre de fidèles s’affligeaient néanmoins à l’excès de ce que, s’adonnant au monde du silence, l’ermite dût s’abstenir de toute relation avec eux. Certains allaient jusqu’à le condamner de s’être ainsi retiré en solitaire alors que, mêlé à la communauté, il aurait édifié les êtres en paroles et en actes, sans nuire au cheminement béni de sa propre Ame. Mais à tous ces blâmes, l’Ancien ne faisait qu’opposer ces paroles de Saint Isaac le Syrien : « Chéris l’Hésychia, pour ce qu’elle est pour toi de plus de prix que si tu allais porter leur subsistance aux affamés du monde », ou ces autres paroles de Saint Grégoire le Théologien : «  Que tu théologues pour Dieu, c’est merveilleux, mais que tu te purifies toi-même par amour de Lui, c’est bien plus bénéfique encore. »
Par la très douloureuse ascèse de son silence, Saint Séraphim purifiait donc, par la voie la plus parfaite, son Ame de Juste, et il l’illuminait, la menant toujours plus avant vers les Mystères de la Contemplation Divine, l’Ennemi – le Diable- une fois terrassé pour jamais. Pour connaître les Fruits spirituels que cette ascèse apportait au bienheureux, il suffit d’entendre ce qu’il enseignait de l’Hésychia, se fondant à n’en point douter sur son expérience personnelle : «  Lorsque nous demeurons en silence », disait-il plus tard, « le Diable ne peut rien contre « l’homme tapi dans le cœur » ( I Pierre 3,4). Le silence – bien entendu celui de l’esprit-,le silence enfante dans l’Ame de l’Hésychaste les divers Fruits de l’Esprit. De la solitude et du silence naissent la contrition et la douceur. Par le silence vigilant, s’il est uni à d’autres œuvres spirituelles, l’homme est élevé jusqu’à la crainte de Dieu, il est mené jusqu’auprès de Dieu, il est fait ange sur la terre. Pour toi, qu’il te suffise de t’asseoir, plein de contrition, dans le silence de ta cellule. Prends de la peine, prends toute la peine possible afin d’approcher le Seigneur. Et Lui, de toi qui es un homme, Il s’apprête à faire un Ange. «  Qui regarderai-Je sinon celui qui est doux et humble de Cœur et qui tremble à Mes paroles. » ( Is. 66,2). Parmi les perles spirituelles que tu en recueilleras, figure aussi la paix de l’Ame, et autre fruit du silence. Le silence est le maître de l’Hésychia et de la Prière incessante, tandis que la tempérance purifie l’intellect des rêveries chimériques. Celui qui parachève le silence, c’est au royaume de paix qu’il abonde. »


***

Ainsi, tandis que Saint Séraphim, progressant dans l’ascèse, commençait à acquérir les plus hauts charismes spirituels, il puisait dans la Grâce Divine sa consolation, et son cœur tressaillait d’une indicible « Joie En l’Esprit Saint ». ( Rom.14,17). S’élevant inlassablement sur l’echelle des vertus et de l’ascèse monastique, le Saint entreprit de se mesurer à une plus haute lutte encore. Il désira de vivre en Reclus. Voici ce qu’il fit : A l’époque dont nous parlons, l’higoumène de Sarov était le Père Niphon. C’était un homme qu’inspiraient la crainte de Dieu, la culture des vertus, et l’amour de ses frères ; pour le reste, un observant zélé de tout ce qui touchait au rituel et aux offices de l’Eglise. Après la mort d’Isaïe, son Ancien, le Père Séraphim, fidèle à son vœu de silence, avait vécu isolé dans son Désert, comme en prison. Auparavant, lorsque c’était dimanche ou fête, il se rendait au Monastère, afin d’y recevoir la communion. Mais, depuis qu’il avait prié si longtemps sur son rocher, ses jambes le faisaient souffrir et refusaient de le porter. Nombre de moines en étaient contrariés et, plein de désarroi, essayèrent de savoir s’il ne se trouverait pas parmi eux quelqu’un pour faire porter à Séraphim les Purs Mystères. Aussi l’higoumène convoqua-t-il une synaxe des Anciens, et il leur soumit cette question. Après en avoir débattu, les frères tombèrent d’accord sur une proposition que l’on ferait au Père Séraphim, qu’il vienne comme autrefois au Monastère, si toutefois ses jambes pouvaient le soutenir ; si elles s’y refusaient, alors il viendrait demeurer en solitaire au Monastère. Ils décidèrent que l’on avertirait l’ermite de cette décision par l’intermédiaire de celui qui, le dimanche, lui apportait sa subsistance. Celui-ci lui offrirait ce choix.
Il en fut fait ainsi. Mais le Saint tout d’abord ne répondit pas même un mot. Le dimanche suivant, donc, ils confièrent au Moine qui le servait le soin de transmettre pour la seconde fois au Père Séraphim la requête de la synaxe. L’ascète bénit alors le frère et ils se mirent en route pour Sarov. Là, l’Hésychaste se vit contraint de céder aux prières de ses frères auxquels il n’avait point caché que sa faiblesse lui interdisait désormais de venir se joindre à eux le dimanche et les jours de fête, comme il en avait eu coutume autrefois. L’on était au huitième jour du mois de mai, l’année 1810. Saint Séraphim était alors âgé de cinquante ans.
De retour au Monastère après une lutte au désert de quinze années, ce même jour, peu avant que ne débutent les Vigiles, le Saint gagna l’hospice, de préférence à sa cellule. Lorsque les cloches sonnèrent pour l’office, il se présenta à l’église de la Dormition de la Mère de Dieu. Quelle ne fut pas la stupeur de tous les frères lorsqu’avec la rapidité de l’éclair se répandit la nouvelle du retour de Séraphim. Le lendemain 9 mai, qui était le jour de la translation à Bari, en Italie du Sud des reliques de Saint Nicolas le Thaumaturge, l’Ancien se rendit encore à l’hospice où il prit part aux Saints Mystères du Christ. De là, il gagna la cellule de l’higoumène, le Père Niphon, afin de lui demander la bénédiction de s’en retourner à sa première cellule. Là il ne recevait personne, n’allait nulle part ni ne s’entretenait avec quiconque. Il s’était attelé à un nouveau combat plus âpre encore : la Vie recluse.
De ses hauts faits d’alors, nous ne savons que fort peu de choses, car, dans sa retraite, Saint Séraphim ne recevait personne. Non seulement sa cellule ne renfermait pas le moindre objet, mais elle était dépourvue de tout, du plus nécessaire même. On pouvait y voir l’Icône de la Mère de Dieu, devant laquelle brillait toujours une veilleuse et une grande croix de métal qui était attachée à son cou, «  pour que la chair fût mortifiée et que l’esprit fût sauvé. » ( I Cor. 5, 5). Mais point de chaînes ni de cilice ; il n’en portait jamais et ne persuadait pas autrui d’en porter. «  S’il se trouve quelqu’un », disait le Saint, pour nous blesser en parole ou en acte, et qu’à l’imitation de l’Evangile, nous en supportions l’offense, voilà nos chaînes, voilà notre cilice. Ces chaînes spirituelles sont plus hautes que les chaînes de fer, et ce cilice spirituel, plus haut que cet autre fait seulement de matière. » Pour vêtement, il se contentait de celui qu’il avait porté dans le Désert. Pour toute boisson, il prenait un peu d’eau et pour toute nourriture de l’orge pilé et du chou râpé. Le Moine Paul, qui habitait la cellule voisine, venait les lui porter. Avec les paroles d’usage « Par les Prières de nos Pères Saints , Seigneur, aie pitié de nous», il les déposait devant la porte de Séraphim.
Alors, pour n’être pas aperçu, le Reclus se couvrait d’une large pièce d’étoffe et, s’agenouillant, prenait le plat comme s’il l’avait reçu de la main même de Dieu. Il se sustentait quelque peu, puis réglant sa conduite sur les anciens ermites qui observaient l’usage d’enfouir leur visage dans leur capuchon, il se voilait la face avec son vêtement, avant de reporter le plat à sa première place.
Ce fut une bien haute lutte, et diverse en ses formes, que le Saint mena pour la Prière tout le temps qu’il eut à vivre en Reclus. Ici encore, comme autrefois dans le Désert, outre la divine liturgie, il s’acquittait jour après jour de son canon de prière et de ses offices. Il s’adonnait encore à l’ascèse de la Prière du Cœur, laissant s’alterner en son Cœur la Prière de Jésus et la Prière à la Mère de Dieu. De temps à autre, cette sainte invocation le faisait s’abymer dans l’infinie Contemplation de Dieu. Debout devant l’Icône vénérable, oublieux de sa règle de prière, de ses métanies et ravi en esprit, il contemplait le Seigneur dans son Cœur.


Durant la semaine, Saint Séraphim s’adonnait à l’étude du Nouveau testament dans son entier. De cette tâche l’ordre était immuable : le lundi, l’Evangile selon Matthieu ; le mardi, l’Evangile selon Marc ; le mercredi,l’Evangile selon Luc ; le jeudi, l’Evangile selon Jean ; le reste de la semaine était consacré aux Actes et aux Epîtres des Saints Apôtres. Parfois, sa porte laissait filtrer le son de sa voix, car il se faisait tout haut la lecture, ou bien se commentait le texte à lui-même. Il passait assez de temps à cette occupation. Beaucoup venaient écouter ses propos et y prenaient plaisir. C’était afin de s’en nourrir et d’y puiser du profit spirituel. D’autres fois, ils le voyaient s’arrêter de tourner les pages du Livre ; alors, tandis que ses yeux fixaient un objet quelconque, et que pas un membre de son corps ne bougeait, tout doucement il s’enfonçait dans une Contemplation sans fonds des purs et sublimes mystères d’intelligence de l’esprit sanctifié. Ce parfaitement recueillement de Saint Séraphim méditant les vérités évangéliques s’accompagnait du don de grandes Grâces. Selon son propre témoignage, il lui avait été donné, et à plusieurs reprises, d’être incompréhensiblement ravi jusqu’aux demeures célestes, à l’imitation d’un Paul ou d’un Barsanuphe, eux aussi « enlevés au troisième Ciel. »
D’une semblable Vision que la raison de l’homme ne saurait concevoir, le novice Jean, devenu par la suite le hiéromoine Joseph, s’explique en ces termes : « Un jour – c’était autant où le Père Séraphim avait regagné le Monastère – je reçus la visite d’un frère amoureux de Dieu. J’avais depuis longtemps coutume de partager avec lui chacune des joies, chacune des paroles consolantes tombées de la bouche du Saint. Comme nous nous entretenions ainsi une fois de plus, il me demanda à brûle-pourpoint si le Père Séraphim ne m’avait point dévoilé quelque sublime Mystères. Il songeait à son Ravissement dans les Tentes Célestes. Je lui répondis que, pour ma part, je n’avais nullement entendu dire que Dieu lui eût accordé semblable miséricorde. Je le suppliai de m’en conter le plus qu’il lui serait possible sur ce sujet. Mais lui ne sut rien me dire qui pût satisfaire à mon désir, si vif fût-il. Dès que j’eus reconduit le frère chez lui, j’attendis, tout brûlant d’impatience, un moment qui, avec la tombée de la nuit, soit plus propice à une visite chez le bienheureux. Déjà je croyais le supplier de baigner mon Ame de douceur par le récit qu’il me ferait de ce gage immense reçu de la divine miséricorde. Et, le soir venu, je réalisai mon dessein. Lui-même me réserva l’accueil d’un Père plein d’amour pour son enfant. Sans plus tarder, il ferma la porte à clef et, quand nous fûmes assis, à peine allais-je le prier de m’expliquer ce grand Mystère qu’il mit sa main sur ma bouche :
« Emmure-toi dans le silence », fit-il. Alors, avec cette simplicité qui était la sienne, il me narra l’histoire des Prophètes, des Apôtres, des Saints Pères et des Martyrs : « Tous les Saints, » disait-il, « que fête l’Eglise du Christ nous ont laissé, avec leur Vie, des modèles proposés à l’imitation. Tous étaient des hommes, avec des passions semblables aux nôtres, mais, pour avoir gardé l’observance exacte des préceptes du Christ, ils ont atteint la perfection et obtenu le Salut. Ils ont encore été jugés dignes de recevoir la Grâce et les Dons divers du Saint Esprit. Enfin, ils ont gagné pour héritage le Royaume des Cieux, ce Royaume devant lequel toute la gloire éphémère du monde n’est rien. Oui, toutes les jouissances de ce monde ne sont pas même l’ombre de celles qui, dans les demeures célestes, ont été préparées pour les amoureux de Dieu. Car ce sont les Joies et les fêtes éternelles que Dieu a préparées pour ceux qui L’aiment. Mais avant de libérer ainsi notre âme et de l’élever jusqu’à ces hauteurs sublimes où elle jouit de la familiarité du Seigneur et de Son doux entretien, il nous faut nous humilier dans la veille et dans la Prière, l’esprit sans cesse occupé du Seigneur. Voilà pourquoi le pauvre Séraphim que tu vois ici étudie chaque jour l’Evangile. Le lundi, je lis l’Evangile selon Matthieu ; le mardi, l’Evangile selon Marc ; le mercredi, l’Evangile selon Luc ; le jeudi, l’Evangile selon Jean. Le restant de la semaine, je le consacre aux Actes des Apôtres et aux Epîtres. Et il n’est pas un seul jour où j’omette de lire tout ensemble l’Evangile avec l’Apôtre et le Saint du jour ; De tout cela, l’Ame, mais aussi le corps, sont comme charmés et vivifiés. C’est ainsi que je m’entretiens avec mon Seigneur et que je me remémore Sa Vie et Ses souffrances ; nuit et jour, je fais monter vers mon Sauveur mes actions de grâce et les louanges le glorifiant de la miséricorde infinie qu’Il ne cesse de répandre sur la race humaine et sur moi l’indigne. » Et après un court silence : « Ma joie ! » reprit le Père Séraphim – car il s’adressait ainsi à tous ceux qui l’approchaient- ,« je t’en prie, acquiers l’esprit de paix, sanctifie-toi et fais ton Salut, et alors, tout autour de toi, des milliers d’âmes trouveront le Salut ». Puis, comme saisi d’une Joie qui ne peut se décrire à haute voix, il ajouta : « Voici, je vais te parler du pauvre Séraphim. » Aussitôt, baissant la voix, il continua : « Il est une parole en Christ qui emplit mon Ame de contrition et de douleur. « Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures » pour ceux qui Le suivent et glorifient Son Saint Nom. A ces mots de mon Sauveur, je me suis attardé, moi, pitoyable, et j’ai désiré voir ces demeures célestes. Et la miséricorde du Seigneur ne m’a point fait défaut, à moi l’indigent ; Il a exaucé mon désir. Il a entendu ma supplication, et « j’ai été ravi au Paradis, était-ce hors de mon corps, je ne sais, Dieu le sait. » C’est quelque chose qui ne peut s’oublier. Je ne puis te dire – il n’est point de mots pour cela – quelle Céleste Joie, quelle douceur j’y ai goûtées ». Sur ces paroles, le Père Séraphim se tut. Au même moment, il se pencha légèrement en avant, tourna la tête et, fermant les yeux, lentement, en un geste harmonieux, il porta à l’endroit du Cœur la paume de sa main droite qu’il tenait ouverte. Son visage, profondément changé, rayonnait d’une lumière surnaturelle. A la fin, il fut si lumineux que son regard ne pouvait plus se soutenir. Sur ses lèvres flottait l’expression d’une béatitude et d’un enthousiasme si divin qu’en cet instant, véritablement, on eût pu voir un Ange terrestre ou un Homme Céleste. Aussi longtemps que dura ce mystérieux silence, il paraissait contempler avec recueillement, entendre avec stupeur. Mais l’objet de ces transports et ce qui réjouissait son Ame de Juste, Dieu seul le sait. Au Juste de Dieu, les mots – si grande est l’infirmité du langage humain – manquaient, pour dire son sublime ravissement dans les demeures d’En Haut, et la nature de cette extase. Néanmoins, l’étrange lumière qui lui colorait la face, et son mystérieux silence me la montraient assez. Et moi, bien que j’eusse de mes yeux vu ce prodige, je ne cessais point ensuite de redire ces mêmes mots : « Le Seigneur sait comment advint tout cela. » Ce jour-là cependant, le Père Séraphim se reprit enfin à parler, après une longue demi-heure d’absence. Plein de Joie et de contrition, il s’exclama dans un soupir : «  Ah ! bien-aimé Père Jean ! Si tu savais la douceur, la béatitude qui est au Ciel, attendant l’Ame du Juste, alors il n’est pas de persécution, pas de calomnie que, de plein gré tu ne souffrirais ; et quand bien même ta cellule grouillerait de vers, et quand bien même ces vers dévoreraient nos chairs tous les jours de notre vie sur terre, même à cela, de tout notre cœur, il nous faudrait nous résoudre, à cette seule fin de ne pas se voir privés de ce Céleste Bonheur que Dieu a préparé pour ceux qui L’aiment. Là, les Justes brilleront comme le soleil. Mais quant au Saint Apôtre même, le pouvoir n’étant pas donné de redire cette Gloire et cette Joie qui sont au Ciel, quelle langue humaine pourrait dépeindre la beauté de ces demeures d’En haut, celles-là même qu’habiteront les Ames des Justes ? »
Aussi longtemps que dura sa vie de Reclus, et lorsque c’était dimanche ou fête, Saint Séraphim communiait aux Saints Mystères qu’au petit matin on venait lui porter dans sa cellule, aussitôt après que la liturgie eut été célébrée dans l’église de l’hôpital. Craignant cependant encore d’oublier l’heure de sa mort, et désireux de se recueillir tout à son aise et plus à loisir, Séraphim pria les Pères de lui creuser un cercueil que l’on placerait dans sa chambrette. Pour accéder à son désir, ceux-ci lui sculptèrent donc une bière en bois naturel, munie d’un couvercle, qu’ils placèrent à demeure dans son vestibule. C’est là que venait prier le Saint pour se mieux préparer à sa sortie de ce monde. Souvent, lorsqu’il s’entretenait avec les Moines de Sarov, le Saint faisait mention de ce tombeau, suppliant qu’on l’y déposât lorsqu’il serait mort.
A ces luttes spirituelles, le Père Séraphim alliait le dur labeur de plein air. De très bon matin, avant que l’aube ne blanchisse et quand tout dormait encore, il se dirigeait, la Prière de Jésus sur les lèvres, vers les tombes où il amassait du bois qu’il transportait ensuite jusque chez lui. Un jour, un novice du Monastère le surprit sur ces entrefaites. C’était celui qui avait pour diaconie de sonner la simandre. Ivre de joie, il le salua jusqu’à terre et, se jetant à ses pieds qu’il tint longtemps embrassés, il lui demanda sa bénédiction. Et tandis que Saint Séraphim le bénissait : « Veille », dit-il, « à te murer dans le silence. »
Après qu’il eut passé près de cinq années dans la Réclusion, le Saint changea en plusieurs endroits l’ordinaire apparent de sa règle : La porte de sa cellule était maintenant ouverte, et chacun pouvait venir l’y visiter. Lui, cependant, laissait sans réponse les questions qu’on lui posait et, fidèle à son vœu de silence, continuait de vaquer à ses occupations spirituelles. L’Evêque de Tambov d’alors, nommé Jonas, qui faisait de fréquentes visites au Monastère, exprima un jour le désir de voir le Père Séraphim en personne. C’est dans ce dessein qu’il vint le trouver ; mais cette fois, pas plus que pour les autres, l’ascète qui, devant Dieu, s’acquittait fidèlement de ses promesses et se gardait de toute vanité humaine, ne voulut point porter atteinte à son Hésychia non plus qu’à sa Réclusion. Il était visible que l’heure n’était point encore venue pour lui de renoncer à la Vie solitaire. Ainsi le comprit le très pieux Evêque qui repoussa l’offre que lui faisait l’Higoumène Niphon de forcer l’entrée de la cellule du Saint. « Non », dit-il, « de crainte que nous ne chutions. » Et il laissa au Saint sa paix bienheureuse.
Peu de temps après cette aventure, l’heure arriva véritablement où Saint Séraphim se devait d’abandonner tout-à-fait la retraite et l’exercice du silence. Dans l’absolu renoncement à soi-même, avec patience, avec humilité, avec une foi inébranlable, il avait tour à tour parcouru les voies du Moine, de l’Ermite, du Stylite, de l’Hésychaste et du Reclus. Il en avait reçu de Dieu, outre le pureté de l’Ame, les plus hauts charismes. Et maintenant, puisque telle était la volonté du Seigneur, il se voyait contraint de se déprendre de sa chère Hésychia. Et tandis que son être entier continuait de vivre en Dieu et par Dieu, de cette Vie qui était plutôt une mort au monde, alors, plein d’Amour et fort des Charismes que Dieu lui avait donnés ceux de l’Apôtre, du clairvoyant, du médecin et du thaumaturge – il entreprit de se vouer à ce même monde auquel il ferait servir la paternité spirituelle, la Prière, la consolation et les exhortations spirituelles. C’est ainsi que Séraphim s’attelait à la haute tâche d’Ancien, à la paternité spirituelle enfin, qu’il devait mener à bien jusqu’au terme de sa Vie très laborieuse et très Sainte.
Cette Oeuvre, l’Hésychaste la commença en admettant de s’entretenir avec tous ceux qui venaient lui rendre visite, et, tout d’abord les Moines. Il leur conseillait une observance stricte et zélée des canons monastiques et il les exhortait à s’acquitter de leurs prières selon l’ordonnance du Typikon. Il leur fallait se rendre sans faillir à l’église, pour en suivre les offices et les prolonger par la veille ; s’essayer sans répit à la Prière du Cœur ; remplir leur diaconie avec empressement, soin et humilité. Il les avertissait encore de ne point prendre place au réfectoire autrement que dans la crainte de Dieu, et de n’avoir pas à s’absenter du Monastère, sinon pour une cause bénie. Ils devaient se garder d’agir inconsidérément et à leur gré ; user de longanimité au travers de toutes les épreuves ; veiller à ce que la paix régnât entre eux, et mille autres choses de semblable nature.
Le Saint Ancien entreprit encore de recevoir les gens du monde. Depuis la liturgie matinale jusqu’à huit heures le soir, sa porte s’ouvrait à tous. Tous, il les accueillait avec empressement ; à tous il donnait sa bénédiction assortie de brèves injonctions nécessaires au Salut. Ses visiteurs, il les recevait vêtu comme à son accoutumée d’une tunique blanche et d’une courte soutane. Le dimanche et lorsque c’était fête, il portait une étole et des manchettes car, ces jours-là, il communiait. C’est avec un Amour tout particulier qu’il laissait venir à lui ceux en qui il décelait une humilité vraie et un sincère repentir, ou qui témoignaient, à l’endroit de la Vie Spirituelle, d’un zèle enflammé. Et, lorsque l’entretien était près de toucher à sa fin et que ces personnes inclinaient la tête afin de recevoir sa bénédiction, il leur couvrait la tête du bord de son étole, et les invitait à réciter avec lui cette prière de contrition : « J’ai péché, Seigneur, j’ai péché en mon corps et en mon âme, en parole et en acte, en pensée et avec tous mes sens, par la vue, l’ouïe, le tact, le goût et l’odorat, volontairement et involontairement, en conscience et par ignorance. » Il lisait alors la prière d’absolution, et les visiteurs ressentaient alors, avec un subit allègement de conscience, une étrange douceur spirituelle. Puis, sur leur front, il traçait une croix avec l’huile de la veilleuse qui brûlait  devant l’icône de la Mère de Dieu Miséricordieuse, celle qu’il ne nommait jamais autrement que « Joie de toute joie ». Et, si c’était encore le matin, il leur donnait un peu de l’eau bénite lors de la Théophanie, avec un morceau de prosphore ou d’un quelconque autre pain que sanctifiait le seul attouchement du Saint resté toute la nuit en vigile. Dans un ultime baiser, il leur soufflait la salutation pascale : « Christ est ressuscité ! », puis leur donnait à embrasser l’icône de la Mère de Dieu ou bien la croix qu’il serrait sur sa poitrine. A ceux qui s’ouvraient à lui de quelque tourment ou de quelque tribulation de leur âme, Séraphim apportait la consolation, comme s’il avait été leur père selon la nature, puis il leur administrait les baumes spirituels requis. S’il prodiguait ailleurs des conseils spirituels recevables par tous les Chrétiens, il se montrait un guide vraiment admirable lorsqu’il enseignait l’incessant souvenir de Dieu, la Prière et l’humilité. Mais sa première préoccupation, c’était que les êtres aient toujours sur les lèvres et dans le cœur la prière dominicale du « Notre Père » , la salutation angélique –« Vierge, Mère de Dieu, réjouis-toi »-, le symbole de la Foi - le Credo-,et la Prière de Jésus : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ». « Concentre là-dessus toute ton attention », insistait-il, « si tu es assis, si tu travailles, si tu vas et viens, si tu arrives en avance à l’église : Que ces mots soient sans cesse sur tes lèvres et dans ton cœur. Par cette invocation du nom de Dieu, tu trouveras le repos, tu atteindras à la purification du Cœur et de l’intelligence, et l’Esprit Saint, la source de tous les biens fera en toi sa demeure et te mènera à la sanctification « en toute piété et sainteté ».


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Tous, jusqu’aux personnes les plus célèbres, venaient visiter le Saint, d’entre les dignitaires de l’Etat ou des membres de la famille impériale. Toutefois, d’ordinaire, c’étaient plutôt de simples gens qui venaient le trouver. Ceux-ci ne sollicitaient pas seulement des conseils spirituels, mais lui demandaient encore de remédier par ses Prières à leurs difficultés du moment. Et c’était merveille, en vérité, de voir la confiance aveugle qu’ils accordaient à sa Sainteté et à son Charisme de clairvoyance, eux qui n’hésitaient pas à implorer même son secours dans leurs maux les plus intimes, si matériels fussent-ils. Et lui s’empressait bien volontiers de prévenir leurs besoins. C’est ainsi qu’arriva un jour au Monastère, tout courant et les cheveux en bataille, un simple paysan qui, roulant son chapeau entre ses doigts – son humeur chagrine augmentant sa confusion- fit à brûle-pourpoint cette demande au premier Moine qui vint à passer : « Patérouli, tu es peut-être le Père Séraphim ? » Il eut à peine le temps de s’entendre répondre en quel lieu se trouvait l’ascète que déjà il courait vers lui. Il se jeta alors à ses pieds et, de son ton le plus persuasif, commença à exposer sa requête : « Patérouki, on m’a volé mon cheval, mon seul bien, et me voilà maintenant dénué de tout. De quoi vais-je nourrir ma famille ? Je l’ignore. Pour toi, on te dit prophète. » Et Saint Séraphim le prit tendrement par l’épaule, posa sa joue contre sa joue : « Ne dis rien à personne,», fit-il, «  contente-toi de courir au lieu-dit …; à l’entrée du village, emprunte le chemin qui bifurque à gauche, passe quatre maisons, tu apercevras alors une porte basse ; entre là, détache le licol de ton cheval, et fais-le sortir dans le plus grand silence. » Fou de joie, le paysan se mit sans plus tarder en chemin, s’apprêtant à suivre à la lettre les instructions qu’il avait reçues et qui -il le sentait- méritaient toute sa confiance. Plus tard, on apprit à Sarov qu’il avait trouvé son cheval à l’endroit que le Saint lui avait désigné.
Maintes fois, l’on entendit le Père Paul, Moine à Sarov, rapporter quelque chose d’approchant : « Un jour », dit-il, « j’amenais au Starets Séraphim un jeune villageois qui, les rênes à la main, pleurait d’avoir perdu ses chevaux. Je les laissai s’entretenir seuls. A quelque temps de là, je revis le paysan et m’enquis de ses chevaux : « Je les ai retrouvés, bien sûr, patérouli, me répondit le jeune homme. « Où ? », fis-je, « comment ?» Le Père Séraphim m’a dit de me rendre au marché et que là je les verrais. J’y suis allé, j’y ai vu mes petits chevaux ; alors, je les ai pris, et je les ai ramenés à la maison. »
Souvent aussi le Saint guérissait les malades en leur faisant une onction avec l’huile de sa veilleuse qui, dans sa cellule, brûlait devant l’icône de la Mère de Dieu. Cependant, il n’avait pas tout-à-fait délaissé la Vie recluse. Quand bien même il avait dû renoncer à la forme la plus haute de silence pour recevoir tous ses visiteurs, il n’en restait pas moins cloîtré dans sa cellule. Le temps vint néanmoins d’abandonner sa solitude. Mais, avant de s’y résoudre, il tourna vers Dieu ses regards, le priant de bien vouloir lui faire connaître Sa volonté sur cette matière. Et voici que l’année 1825, à l’aube du 25 décembre, la Mère de Dieu lui apparut en songe, accompagnée des Saints du même jour, Clément de Rome et Pierre d’Alexandrie. La Toute Sainte lui permit de mettre un terme à sa Réclusion et de retourner au désert. Et alors, après avoir achevé la prière que, chaque jour, lui marquait son canon, il fit part de son désir à l’higoumène Niphon, à qui, à cette occasion, il demanda sa bénédiction.
Dès lors, il entreprit de retrouver le chemin de son premier ermitage. Et c’est là qu’il priait désormais.


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L’ermite allait souvent à la source dite « Fontaine Théologique ». Elle était éloignée du Monastère de quelque deux kilomètres. Remontant à une époque fort lointaine, elle était par la suite tombée dans l’oubli. L’eau était empêchée de sourdre à cause des troncs d’arbres qui formaient comme une levée de terre et en bouchaient l’arrivée, ne la laissant plus s’écouler que par un unique canal. Non loin de là, une colonnette supportait une icône du Saint Apôtre et Evangéliste Jean le Théologien, qui avait donné son nom à la fontaine. Cet endroit plaisait beaucoup à Saint Séraphim. Selon le désir qu’il avait exprimé, on se mit en devoir d’assainir la source et de la remettre en état. On ôta les troncs et, à la place, l’on érigea un nouveau portique avec des canaux. C’est là que le Saint, vaquant à des tâches manuelles, et l’esprit toujours occupé de Dieu, venait passer le plus clair de son temps, car sa faiblesse lui interdisait de retourner à sa cellule d’antan. Il rassembla les pierres prises au fleuve dont il pava la fontaine. Non loin de là, il aménagea un jardinet où poussaient des légumes. Tout près, sur la collinette, il s’était construit, avec des troncs d’arbres, une petite cabane, dépourvue de fenêtres et presque de porte, où l’on accédait de plain-pied, par une ouverture minuscule. Entré dans ce pauvre refuge, Séraphim se délassait de l’ouvrage à l’heure brûlante de midi. Plus tard, on lui édifia une nouvelle cellule, munie d’une porte et d’un poële, mais sans fenêtre aucune. C’est en cet ermitage qu’il passait ses journées laborieuses avant de s’en retourner le soir au Monastère. On prit l’habitude d’appeler cet endroit « le Désert prochain du Père Séraphim », et la source méritait le nom de « fontaine du Père Séraphim ».


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C’était fort émouvant de voir cet humble vieillard, courbé sur son bâton ou sur sa cognée, travaillant à la corvée de bois, ou à son petit jardin. Coiffé d’un vieux chapeau, vêtu d’une tunique ravaudée, il portait à l’épaule une besace où il rangeait, outre l’Evangile, une charge de pierres et de sable, pour la mortification de son corps. A qui s’inquiétait de ce fardeau dont il se chargeait l’échine, le Saint Ancien citait, pour toute réponse, ce mot de Saint Ephrem le Syrien : « Je tourmente celui qui me tourmente. »
Le nombre augmentait toujours de ceux qui venaient rendre visite à l’Ancien riche de charismes. Tandis que les uns venaient au Monastère, d’autres allaient le surprendre dans le Désert, dans leur désir de le voir et de solliciter de lui sa bénédiction et son enseignement. Quel spectacle bouleversant que celui de ce Saint s’en retournant à son Désert après avoir reçu la sainte Communion, avec, pour tout vêtement son manteau, son étole et ses manchettes ! Une multitude de gens se pressaient autour de lui, gênant sa marche. Mais lui, en ces moments-là, ne parlait à personne, ne donnait aucune bénédiction ; il paraissait ne rien voir, tant son être s’abymait dans la pensée des Saints Mystères, de leur puissance, de leur Grâce. L’higoumène, le Père Niphon, qui portait au bienheureux Géronda un amour ardent, disait de la foule des visiteurs qui l’assaillaient : «  Quand le Père Séraphim vivait au Désert, il fermait avec des troncs d’arbres les sentiers qui pouvaient mener à sa retraite. Désormais, depuis qu’il a entrepris de les recevoir tous, je ne puis, avant minuit, fermer la porte du Monastère. »
De cette époque, Dieu fit Don aux Fidèles, en la personne de Saint Séraphim, d’un grand trésor, en vérité sans prix. L’entretien avec cet Ancien, plein des charismes de l’Esprit, était toute douceur, toute consolation et, pour les âmes, source de Salut. Sa parole était tout à la fois empreinte d’une tranquille assurance – tant était grande l’assurance qu’il avait devant Dieu- et d’une tranquille assurance.
Dès l’abord, une humilité profonde assortie d’un amour singulier et miséricordieux – l’amour vrai d’un Chrétien parfait- marquait l’attitude entière qu’il observait envers ses hôtes. Sa parole réchauffait même les cœurs les plus durs et les plus froids. Elle faisait briller dans les âmes l’intelligence spirituelle. Elle les attendrissait jusqu’à leur tirer des larmes de repentir et de contrition. Elle faisait naître, avec l’allégresse, l’espoir du relèvement et du Salut, un instant entrevus par les pécheurs, fussent-ils les plus endurcis. Ainsi, il comblait les âmes de Grâce divine et de paix. Sans faire exception, aucun des tourments, des péchés et des nécessités que pouvaient renfermer l’âme des visiteurs, tous, depuis les mendiants en guenilles jusqu’aux riches en habits somptueux, il les étreignait avec Amour, s’inclinait jusqu’à terre devant eux, et les bénissant leur embrassait lui-même la main. Personne qu’il blâmât sévèrement, personne à qui il imposât un lourd fardeau de pénitence alors que lui-même portait la Croix du Christ et souffrait toutes les afflictions. De temps à autre, sans doute, il grondait, mais c’était avec douceur, et en mêlant à ses reproches le miel de son humilité et de son Amour. Veillant dans ses exhortations spirituelles à éveiller la voix de la conscience, il indiquait la voie du Salut. Au premier abord, souvent, son interlocuteur ne saisissait pas que l’enjeu du propos était son âme à lui. Mais, plus tard, la puissance de la parole du Saint, inspirée qu’elle était par la Grâce, continuait d’exercer son influence.
Qu’il fût riche ou pauvre, savant ou illettré, sorti de l’aristocratie ou de la masse populaire, nul ne le quitta jamais qu’il n’eût reçu de lui un enseignement véritable. L’eau de Vie qui jaillissait de la bouche de cet ascète, par ailleurs silencieux, humble et pauvre, était suffisante à tous. Par milliers, des êtres accouraient à lui, qui seraient plus nombreux encore dans les dernières années qu’il aurait à vivre. Chaque jour au Monastère de Sarov, plus de deux mille pèlerins se bousculaient devant sa cellule. Sans que cela lui pesât, il trouvait le temps de s’entretenir avec chacun pour le Salut de son âme. A chacun de ces Chrétiens, il exposait en peu de mots ce qui, de fait, était le plus nécessaire, lui découvrant souvent ses pensées les plus intimes.


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A la source des paroles comme des actes et de la Vie tout entière du Père Séraphim, l’on trouvait toujours la Sainte Ecriture et les écrits des Saints Pères, ainsi que la Vie des Saints de Dieu, qu’il ne voyait pas autrement que comme des modèles d’édification. Dans le même temps, il ne pouvait se défendre d’une admiration sans bornes envers ces Saints qu’il vénérait à l’égal des plus grands pour s’être élevés en valeureux défenseurs et en zélotes éclairés de la Foi Orthodoxe, tels Basile le Grand, Grégoire le Théologien, Athanase le Grand, Cyrille de Jérusalem, Ambroise de Milan pour n’en point citer d’autres. Et c’était animé du même feu qu’il veillait à ce que rien ne vînt altérer la foi si pure du Peuple Orthodoxe. C’est ainsi qu’un jour où il recevait la visite de quelque vieux croyant schismatique venu lui demander laquelle des deux Fois avait sa préférence, celle de l’Eglise ou celle des Vieux Croyants, il lui fit cette réponse sévère : « Laisse là tes délires. Notre vie est une mer, et notre Sainte Eglise Orthodoxe est l’embarcation dont le gouvernail est le Christ Lui-même. Mais les hommes ont beau posséder semblable gouvernail, c’est par la faiblesse de leurs péchés qu’ils nagent au milieu d’une multitude de tourments sur les vagues de la vie et que tous ne réchappent pas à la noyade. Où t’en vas-tu donc, toi, avec ta misérable barque, et sur quoi fondes-tu l’espoir de ton Salut sans gouvernail ? »
(Note : Les Vieux Croyants étaient des schismatiques qui, au XVIIème siècle, se récrièrent devant certaines réformes et certains amendements que le Patriarche Nikhon avait fait subir aux textes liturgiques. Il en existe encore aujourd’hui).
Pour son Ame si pure, Saint Séraphim avait encore reçu de Dieu le Don de Clairvoyance. Aussi les conseils qu’il donnait à ses visiteurs répondaient-ils aux mouvements les plus cachés de leur âme et à leurs pensées les plus secrètes, sans même que ses interlocuteurs s’en soient jamais ouverts à lui. C’est ainsi que, dévoré par la curiosité, un certain général L. saisit une quelconque occasion pour se rendre à Sarov. Mais après avoir inspecté dans les moindres recoins les bâtisses du Monastère, il allait repartir sans avoir rien vu qui puisse édifier son âme. Un riche propriétaire nommé Prokoutsine le retint et lui conseilla de se rendre auprès de l’Ancien Séraphim, qui vivait en solitaire. L’orgueilleux général s’y refusa tout d’abord, mais, devant l’insistance de Prokoutsine, il finit par consentir. Entrant donc chez le Père Séraphim, il le vit venir à lui et le saluer jusqu’à terre. Une telle humilité abasourdit celui que sa superbe égarait. Prokoutsine, lui, sortit dans le vestibule, car son tact lui interdisait d’attendre dans la cellule. Tout chamarré de ses décorations, le militaire s’entretint longtemps avec le Saint. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que des sanglots se firent entendre. C’était le général qui pleurait comme un petit enfant. Près d’une demi-heure plus tard, la porte s’ouvrit sur le Père Séraphim. Il tenait par la main son hôte qui pleurait toujours et qui, dans son désarroi, avait même laissé à l’intérieur insignes et képi. Le Starets les lui rapporta et lui épingla ses médailles sur son uniforme. Plus tard, cet homme avoua qu’il avait parcouru l’Europe entière et rencontré une multitude de gens, mais, disait-il, c’était la première fois de sa vie qu’il voyait une humilité semblable à celle que lui avait montrée le Reclus de Sarov lorsqu’il était venu à sa rencontre. Jusqu’alors il n’avait point non plus connu de Clairvoyant qui, tel Séraphim, fût capable de lui découvrir sa vie dans les détails les plus secrets. Et il ajoutait encore que, lorsqu’au cours de cet entretien ses décorations lui étaient tombées de la poitrine, le Géronda lui avait dit, lui qu’inspirait la Divinité : « C’est pour les avoir acquises sans mérite. »


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L’Amour que le Géronda, riche en Charismes de l’Esprit, portait à tous les autres, ne connaissait pas de limites. Il semblait les aimer tous et chacun en particulier, plus qu’une mère ne chérit son enfant unique. Nul chagrin, nul malheur de son prochain qui n’éveillât sa compassion, que ne recueillît son âme et qui ne reçut le baume requis. Aussi le vit-on devenir le refuge du Peuple Orthodoxe russe, le soutien spirituel et la consolation de tous ceux qui sont « chargés et fatigués », ( Matt. 11, 28) comme de tous ceux enfin qui ont besoin de la miséricorde de Dieu et du secours de la Grâce divine. Chacun des deux sexes, de tous âges, de tous rangs, de tous métiers, lui découvraient avec sincérité et simplicité de cœur, âmes et pensées, doutes et incertitudes, besoins spirituels et tourments, fautes et pensées coupables. Mais afin d’épargner à ses visiteurs, après une semblable confession, tout sentiment de fausse honte et toute dissimulation, le Saint en personne se hâtait de leur venir en aide, lisant à même dans l’âme de ses pénitents et révélant à haute voix, pour eux, leurs péchés et leurs pensées. Tous, il les pacifiait et les reposait par son Amour. Pas un être ne le quittait sans se sentir allégé et apaisé, consolé et édifié ; pas un, qu’il fût riche ou pauvre, obscur ou illustre. Tous faisaient la preuve de son Amour infini et du pouvoir de ses Charismes. Il n’était pas rare non plus que des hommes au cœur endurci comme la pierre laissassent couler de leurs yeux des flots de larmes.
Souvent le Saint suscitait l’envie, le blâme et la suspicion, car on les voyait recevoir tous les êtres sans distinction, leur prodiguer les mêmes bienfaits, les écouter avec attention, les consoler, les instruire, sans faire acception de sexe, de métier, de ressources matérielles ni de qualités morales de ceux qui venaient à lui. « Si je ferme ma cellule », avait-il pour habitude de dire à ce sujet, les visiteurs dans l’attente d’un mot de consolation me supplieront au nom de Dieu de leur ouvrir la porte ; mais, ne recevant pas de réponse de ma part, c’est pleins d’amertume qu’ils s’en retourneront chez eux…Quelle défense pour cela présenterai-je à Dieu devant son redoutable tribunal ? » Une autre fois, à un moine qui lui posait cette question : « Pourquoi les enseignes-tu tous ? », il répondit : « Je garde le commandement de l’Eglise qui, aux Laudes du Grand Mardi, chante ce stichère : « Ne me cache pas la parole de Dieu, proclame Ses merveilles. » C’est ainsi que Saint Séraphim se faisait une affaire de conscience de ce qu’il considérait comme une nécessité première : l’accueil de tous ceux qui venaient à lui. Il croyait avoir à rendre compte de ces âmes au terrible jugement de Dieu. Et lorsqu’il voyait ses visiteurs se plier à ses conseils, garder l’observance de ses commandements et se détourner du péché et de la perdition pour marcher sur les chemins de la Vertu qui mène au Salut, loin d’en tirer vanité et de considérer ce fait comme le fruit de ses justes agissements, il bénissait en toutes choses Dieu qui est bon, disant : «  Donne-nous la Gloire, Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom. » (Ps 113, 9). Pour nous, il convient que nous entendions ce précepte : «  Ne vous réjouissez point », enjoignait-il, « de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les Cieux. » ( Luc, 10, 20).


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Un jour que le hiéromoine Antoine, alors higoumène du Monastère de Visokongorsk, était venu présenter au Saint un marchand de la province de Wladimir, ce dernier s’était vu presser de rester par le Père Séraphim qui, sans plus tarder, avait commencé à s’entretenir avec son hôte. Pris de compassion, il lui fit sur ses défauts des reproches empreints d’une bonté et d’une tendresse infinies : «  Tous tes malheurs et toutes tes afflictions », lui dit-il, « sont le résultat d’une vie livrée aux passions. Laisse-là cette vie, redresse tes voies. » Et il mêlait à ses propos tant de ferveur chaleureuse que, bouleversé, le marchand dont c’était pourtant là le procès, fut ému jusqu’aux larmes. La même émotion avait gagné le Père Antoine. Aussi, lorsque son invité fut sorti de la cellule, l’higoumène qui depuis tant d’années connaissait le Père Séraphim et le vénérait à l’égal d’un Saint, risqua-t-il ces mots : « Patérouli, l’âme de l’homme est ouverte devant vous comme un livre. Sous mes yeux, avant même que vous eussiez été mis au courant de l’extrême nécessité spirituelle en laquelle se trouvait l’âme de ce pèlerin, ainsi que des tribulations auxquelles il est en proie, vous les aviez déjà toutes énoncées à l’avance. Maintenant, je vois que votre esprit est si pur, que rien du cœur de votre prochain ne vous est caché. » Alors, comme s’il voulait lui couper la parole, Saint Séraphim mit sa main droite sur la bouche du Père Antoine : « Tu ne parles pas comme il faut, ma joie », lui dit-il. «  Le cœur de l’homme n’est transparent que pour le Seigneur et Dieu seul connaît les cœurs, car « le cœur de l’homme est un abîme » ( Ps. 63,7). Mais l’higoumène insistait cependant : « Comment se peut-il que vous, patérouli, quand vous n’aviez pas même posé au marchand une seule question, vous lui ayez dit néanmoins tout ce qui était salutaire pour son âme ? » Et le Saint de répondre humblement : «  C’est parce que, comme tous les autres, et comme toi avant lui, il voyait un serviteur de Dieu que celui-ci est venu à moi ; et bien, de même façon, l’humble Séraphim se considère comme un serviteur pécheur de Dieu, et si d’une chose le Seigneur me signifie qu’elle est source de Salut, je ne néglige pas de la faire connaître à celui qui est dans le besoin. A peine une pensée est-elle éclose en moi qu’avant même d’avoir pu entretenir celui qui vient à moi, ou d’avoir lu à l’intérieur de son cœur, aussitôt elle me paraît un signe divin et je ne vois rien d’autre en elle que la volonté de Dieu. Comme le fer au forgeron, de même moi aussi, j’ai livré au Seigneur mon esprit et mon être tout entier. Ce qui lui est agréable, voilà aussi ce que je fais. Il n’est pas en moi de volonté propre, mais ce qui plaît à Dieu, voilà ce que je porte à la connaissance du prochain. »


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Et cependant, ce charisme de clairvoyance, dont le Seigneur avait doté Saint Séraphim, était en vérité inhabituel. Lorsqu’il recevait des lettres, souvent, sans les ouvrir, il en connaissait le contenu et y répondait aussitôt : « Voici ce que dit le pitoyable Séraphim… » Après sa bienheureuse dormition, l’on trouva une foule de lettres ainsi fermées, auxquelles il avait répondu lorsqu’il était encore en Vie. Il était même un grand nombre d’ascètes auxquels il s’unissait en esprit bien qu’il ne les eût jamais vus et qu’ils demeurassent à des milliers de kilomètres de là. C’est ainsi qu’à Zadonsk, un reclus du Monastère de la Mère de Dieu, qui avait eu la pensée de se retirer dans une plus grande solitude, mais cependant ne s’était ouvert à personne de son dessein, vit soudain se présenter à lui, de la part de Séraphim, un pèlerin venu tout exprès du Désert de Sarov à seule fin de le blâmer ainsi : »Le Père Séraphim m’envoie te dire qu’il serait honteux de te laisser aller à des pensées diaboliques et d’abandonner l’endroit où depuis tant d’années tu luttes en solitaire. Garde-toi bien de vouloir te rendre ailleurs. La Très Sainte Mère de Dieu intercède pour que tu restes là où tu es. » Et lorsqu’on s’avisa de rechercher le messager, on ne put le trouver ni au Monastère, ni aux alentours.
Alors qu’on ne connaissait encore rien du serviteur de Dieu Mitrophane – celui-là même qui était premier Evêque de Voronège et qui devait par la suite être proclamé parfait – et dans le temps où sa Sainteté ne s’était manifestée d’aucune manière, même la plus infime, l’on vit Saint Séraphim prendre lui-même la plume à l’adresse de sa Béatitude Monseigneur Antoine, alors Archevêque de Voronège, qu’en peu de mots il louait d’avoir fait procéder au retour des saintes reliques du serviteur de Dieu Mitrophane.
A un laïc, qui répondait au nom de A.C. Vorotilov, le Saint fit maintes fois cette prophétie que l’on verrait s’insurger contre la Russie trois puissances qui la saigneraient à blanc. Il ajoutait néanmoins que son Orthodoxie serait cause que le Seigneur la garderait. A l’époque, ces prédictions firent l’effet d’un oracle sybillin. Mais le cours de l’histoire révéla que c’était à la guerre de Crimée que songeait le bienheureux.
Dès l’année 1831, et en présence d’un auditoire souvent nombreux, il évoquait la famine à venir. Sur son salutaire conseil, l’on veilla à se pourvoir de vivres pour six années. Aussi la famine passa-t-elle presque inaperçue au Monastère de Sarov.
Lorsque le choléra apparut en Russie pour la première fois, Séraphim déclara sans ambages que Sarov comme Diviéyévo seraient épargnés. Il en fut comme il l’avait prédit. Car, ni à Sarov, ni à Diviéyévo il ne se trouva une seule âme pour succomber à cette première épidémie de choléra.
Avec son charisme de divination prophétique, le Saint voyait le passé et l’avenir. En quelques mots, il vous dépeignait votre vie future. Et s’il n’était pas rare que, tout d’abord, ses paroles parussent confuses et obscures ses exhortations, la suite des évènements ne manquait jamais de les éclairer, laissant ainsi voir à l’évidence que c’était ce don de prescience qui les avait dictés. Et ce talent, le Père Séraphim savait mille manières de le faire servir aux êtres. C’est ainsi qu’il vint un jour à Sarov une pieuse femme, originaire de Penza. C’était la veuve d’un Diacre qui répondait au nom d’Eudoxie. Elle désirait recevoir la bénédiction du Starets. Elle suivit donc la foule qui, au sortir de l’hospice se pressait autour de lui. Elle était restée en arrière de tous, bien loin de la cellule du Saint, attendant son tour. Mais lui, soudain, écartant tous les autres, se prit à crier : «  Eudoxie, viens vite ici ! » Eudoxie fut stupéfaite de ce qu’il l’appelât par son nom, sans l’avoir jamais vue. Craintive et toute tremblante, elle s’approcha. Outre sa bénédiction, Saint Séraphim lui donna du pain béni. «  Presse-toi », lui dit-il, « il te faut devancer ton fils. » La femme courut chez elle. Et, de fait, c’est à peine si elle arriva avant le départ de l’enfant. Durant son absence, le directeur du séminaire de Penza l’avait choisi pour aller étudier à l’Académie de Théologie de Kiev, ville fort lointaine au demeurant, où elle devait se hâter de le conduire. Plus tard, quand il eut achevé ses études à l’Académie, le jeune homme fut fait Moine sous le nom d’Irinarque. Il se vit ensuite proposer dans diverses écoles ecclésiastiques les fonctions de professeur de théologie, puis de directeur. Pour finir, on l’ordonna Evêque.
Aussi loin qu’elle remontait dans son enfance, la pieuse Pélagie
  Ivanovna Skarina, qui demeurait à Arzana, se souvenait d’avoir toujours désiré prendre le voile. Cependant, cinq années avant sa dormition, le Saint lui fit cette prédiction : elle deviendrait orpheline, , aurait sept enfants – ici, Séraphim les nomma tous, dans sa préscience. Il ajouta même qu’elle mourrait veuve. Or, tout advint selon ses dires.
Pour Balachna Zayayéva en revanche, l’Hésychaste l’exhorta à se faire Moniale. Devant l’opiniâtre refus qu’elle lui opposait, il ne lui cacha pas la raison qui le poussait à donner semblable conseil. «  Ton union sera malheureuse », lui dit-il, « tu auras beaucoup d’enfants, mais le veuvage ne te sera pas épargné et tu connaîtras une gêne plus grande que celle dont tu auras souffert du vivant de ton mari. » Mais Zayayéva ne voulut point se rendre à ses sages avis. Et, plus tard, elle le regretta amèrement. Car, l’une après l’autre, les prédictions du Saint se réalisèrent.
Pour Elaïda Theodorvna Ostrovskaïa, voici quels furent ses propos : » Mon frère, B. Ostrovski, alors lieutenant-colonel, désireux d’obéier aux injonctions d’une tante qui témoignait envers le Starets d’une confiance aveugle, gagna le Désert de Sarov et, de là, se rendit chez ce Géronda que l’on disait doué du Don de Diorasis. Séraphim lui réserva un accueil marqué d’une infinie tendresse. Et comme il entrecoupait son discours de remarques éparses, il s’exclama soudain : « Ah ; frère Vladimir ! Quel grand ivrogne tu vas faire ! » Mon frère s’attrista fort de ces paroles. Car Dieu l’avait doté de charismes nombreux, que tous, il faisait servir à la gloire de Son nom. Joignez à cela qu’il nourrissait pour le Père Séraphim un profond attachement et que, pour ses subordonnés, il se montrait l’égal d’un père. Tout cela lui ordonnait assez de se garder de toute ivresse comme de toute débauche, dont se seraient fort mal accommodés son métier et son mode de vie. Cependant, dans sa clairvoyance, l’Ancien se hâta de prévenir son trouble : « Loin de toi l’inquiétude et l’affliction », poursuivit-il. « Ne sais-tu pas que le Seigneur peut permettre que tombent en d’affreuses passions des personnes parmi celles même dont le zèle pour Lui est le plus ardent ? Et cela, pour les garder de ces péchés plus graves encore que sont la suffisance et l’orgueil. Sache également que la miséricorde divine finira bientôt cette épreuve et que, pour toi, tu vivras humblement le reste de tes jours. Garde -toi seulement d’oublier tes péchés. » Et en effet il en fut ainsi de cette étrange prophétie. Une suite fortuite de funestes évènements fit que mon frère succomba à cette passion horrible qu’est l’alcoolisme. Et, au grand étonnement de ses proches, il resta plusieurs années dans ce déplorable état. A la fin cependant, le Père Séraphim et sa propre simplicité surent attirer sur lui la compassion du Seigneur. Dès lors, non seulement il renonça à ce vice, mais il changea radicalement sa manière de vivre. Il veillait à suivre une conduite qui soit en harmonie avec les préceptes évangéliques, comme il sied à tout Chrétien sincère.
L’année 1832, le grand propriétaire Bogdanov eut le bonheur de voir Saint Séraphim au Désert de Sarov. Entre mille sujets dont il s’entretint avec le bienheureux ascète, il lui demanda quelle était, selon lui, la lecture qui puisse lui être profitable. « mais l’Evangile », fit-il ; « lis-en quatre chapitres par jour, un de chaque Evangéliste. Lis aussi la Vie de Job le Juste. Bien que celui-ci s’entendît dire par sa femme que la mort eût encore été préférable, en tout il se montra magnanime. Aussi fut-il sauvé. Et toi, ne néglige pas de faire des dons à ceux qui t’ont offensé. » Comme Bogdanov s’inquiétait de ses maux – pouvait-on en demander la guérison ? - et plus généralement d’une manière de vivre qui fût agréable à Dieu, l’ascète lui fit cette réponse toute inspirée : «  Certes, la maladie est purification du péché. Mais qu’il t’advienne selon ta volonté. Marche dans la voie moyenne. Ne te charge pas au-delà de tes forces, car tu tomberais et le Diable se jouerait de toi, tout comme il se joua du Juste auquel il fit un jour cette offre de sauter dans un gouffre très profond et qui déjà s’apprêtait à accepter lorsque Saint Grégoire le retint. Ce qu’il te faut faire ? Voici : Lorsque tu subis l’outrage, ne rends pas l’outrage. Lorsqu’on te persécute, sois magnanime. Lorsqu’on porte atteinte à ton honneur, prodigue des louanges. Ne juge que toi, et alors même Dieu ne te jugera point. Abandonne ta volonté à la volonté de Dieu. Ne flatte jamais. Sache discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais. Il et bienheureux l’homme qui sait cela. Aime ton prochain comme toi-même ( Marc 12,31). Si tu vis selon ta chair, tu perdras et l’âme et la chair. Mais si tu vis selon Dieu, tu sauveras l’âme et le corps. Ce sont là des exploits plus grands que ne seraient des pèlerinages menés jusqu’à Kiev ou plus loin encore. » Par ses dernières paroles, Saint Séraphim fustigeait le désir qu’éprouvait alors Bogdanov d’aller à Kiev ou vers d’autres destinations qu’il brûlait de rejoindre avec la bénédiction du Starets Et cependant, il n’avait confié à personne cette secrète volonté dont, par sa clairvoyance le Saint avait été instruit.
Mais le Seigneur n’avait pas doté Saint Séraphim du seul charisme de divination. Il lui avait aussi octroyé le don de guérir les maux corporels. C’est ainsi que, si l’on remonte plus loin encore dans le temps, jusqu’en l’année 1823, alors qu’il n’avait pas renoncé tout-à-fait à vivre en solitaire, l’on assista çà un bouleversant miracle lorsque le Saint guérit l’incurable maladie dont était atteint le grand propriétaire M.B. Mandorov. La maladie de ce dernier avait atteint un stade effrayant. Des morceaux d’os lui tombaient des pieds et l’on n’avait plus rien à espérer des médecins ni de leur art. Ses parents et ses proches lui conseillèrent alors d’aller rendre visite au Père Séraphim, dont il n’était plus désormais un seul arpent de la terre russe pour ignorer la Sainte Vie. Ils menèrent donc au Starets le malade, dont le domaine était distant de Sarov de quelque quarante verstes. Au prix des plus grandes difficultés, ils parvinrent chez le Reclus qui vivait En Esprit, et le portèrent jusque dans son vestibule. Là, Mandorov en larmes le supplia de le guérir de ce mal affreux. Avec l’amour d’un père et le Cœur brûlant de compassion, Séraphim lui demanda s’il croyait en Dieu. Et lorsque, par trois fois, le malade l’eut assuré de sa foi en Dieu : » Ma joie, » lui dit Séraphim avec contrition, si telle est ta foi, crois aussi que Dieu peut tout pour celui qui croit. Crois donc que le Seigneur te guérira, et que moi, pauvre Séraphim, jeprierai. » Sur ces mots,il se retira dans sa chambrette, dont il ne tarda pas à ressortir portant une huile sainte prise à la veilleuse qu brûlait devant l’icône de la Mère de Dieu Miséricordiuse. Demanadant à Mandorov de découvrir ses jambes, il en oignit les parties lésées ; ce fut alors l’affaire d’un clin d’œil : celles-ci, qui n’étaient que plaies, redevinrent saines. Et c’est un homme guéri qui, sans aucune aide, sortit de la cellule du thaumaturge de Sarov. Dans sa joie, le propriétaire, comprenant qu’il était désormais sauvé, se prosterna aux pieds du Saint et, débordant de gratitude, les couvrit de baisers. Mais en le relevant, celui-ci lui dit avec sévérité : « Serait-ce Séraphim par hasard «  qui meurt et qui donne la vie, qui conduit à l’Hadès et qui en ramène ? «  ( I Rois 2,6). Que t’est-il advenu bien-aimé ? Sache-le, c’est là l’œuvre du seul Seigneur qui, entendant leurs prières, fait la volonté de ceux qui Le craignent. Rens grâces au Seigneur des Puissances et à Sa Toute Pure Mère. » Et sur ces mots, l’humble esclave de Dieu laissa repartir Mandorov.
Egalemnt miraculeuse fut la guérison d’Alexandra Lebendéva, survenue en 1827. Il y avait déjà plus d’un an que celle-ci souffrait de crises terribles dont les médecins ne savaient pas la cause, et qui s’accompagnaient de nausées, de claquements de dents et de spasmes de tout le corps . Après quoi elle demeurait toujours sans connaissance. Elle était quotidiennement la proie de semblables accès. Les remèdes ne servaient absolument de rien. A la fin, un médecin de confiance que son expérience rendait estimable et qui, avec beaucoup de sollicitude avait mis en œuvre toutes ses connaissances et épuisé toutes les ressources de son art, lui conseilla de s’en remettre à la volonté du Très Haut et de Lui demander secours et protection, parce qu’il n’était du ressort d’aucun être humain de la guérir. Ces paroles plongèrent ses parents dans une profonde affliction. Quant à elle, elle s’abîma dans le désespoir. Une nuit, cependant, il se présenta à elle une femme d’un très grand âge. Et comme la malade, toute tremblante, commençait à invoquer la Vénérable Croix, elle entendit l’inconnue lui dire : « Ne crains rien, je suis une créature comme toi. Je ne suis plus de ce monde désormais, mais du royaume des morts. Lève-toi et rejoins au plus vite le Monastère de Sarov. Va chez le Père Séraphim. Lui t’attend et, dès demain, il te guérira. » La jeune fille trouva l’audace de lui demander : «  Et toi, qui es-tu ? D’où es-tu ? » «Pour moi », répondit la Gérondissa, je suis la première higoumène du Monastère de Diviyévo, Agathe, Moniale. » Le lendemain, ses parents conduisirent Alexandra à Sarov. En chemin, elle fut prise de spasmes et de crises effrayantes. Ils arrivèrent au Monastère pour la seconde liturgie, à l’heure précise où les frères se trouvaient assemblés au réfectoire, tandis que Saint Séraphim était enfermé dans sa cellule et ne recevait personne. Cependant, lorsque la malade se fut approchée de sa cellule et avant même qu’elle eut achevé la prière d’usage, le Saint sortit, la prit par la main, et la fit entrer. Il lui couvrit la tête de son étole et lut à voix basse les prières au Seigneur et à la Très Sainte Mère de Dieu. Puis, après qu’il lui eut fait boire de l’eau bénite des Théophanies, il lui remit un morceau de prosphore ainsi que trois biscottes : « Prends chaque jour une biscotte avec l’eau bénite, » lui dit-il, « et rends-toi à Diviyévo sur la tombe de la servante de Dieu Agathe. Là, prends de la terre, et fais autant de métanies que tu le pourras. Agathe se montre compatissante à ton égard et souhaite ta guérison. Par la suite, quand tu te sentiras mal, prie Dieu et dis : »Père Séraphim, souviens-toi de moi et intercède pour moi, pécheresse, de crainte que les adversaires et les ennemis de Dieu ne me jettent à nouveau en cette maladie. » Il se fit alors un grand bruit et, sensiblement, le mal sortit d’elle pour ne jamais revenir. Après sa guérison, trois fils et cinq filles lui naquirent.
Au mois de septembre de l’année 1831, arriva à Nizegovrondsk, ville de la province de Sibvisk, un propriétaire foncier nommé Nicolas Motovilov, en proie à diverses maladies qui lui causaient de terribles souffrances et que la Prière de Saint Séraphim guérit miraculeusement. C’est à peu près en ces termes que son journal relate la guérison : « Je fus guérie par le grand Starets Séraphim de douleurs plus atroces qu’on ne saurait imaginer, dues à des rhumatismes et autres maladies. Mon corps tout entier était atteint. J’avais les jambes raides et les genoux enflés. Mes épaules et mes hanches n’étaient que plaies. Trois années durant, je souffris tous ces maux, sans espoir aucun de guérison. Voici comment survint ma délivrance : Le 5 septembre 1831, on me conduisit à Sarov. Le 7 et le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, je pus m’entretenir par deux fois avec le Père Séraphim dans sa cellule, sans cependant que mon état fût modifié. Le 9 septembre, ce fut à son petit Désert situé non loin de là, auprès de la fontaine que je lui fus amené, juché sur quatre hommes, tandis qu’un cinquième me soutenait la tête. Ils me déposèrent à ses côtés. Une foule de visiteurs se pressait alentour, qui s’entretenait avec lui. Ce fut dans cette clairière, sur les rives du fleuve, qu’on me déposa contre un énorme pin. Comme je l’implorai de venir à mon secours et de m’accorder la guérison, le Père Séraphim me fit cette réponse : « Mais je ne suis pas moi-même médecin. Qui veut obtenir la guérison de ses maux se doit de recourir aux lumières de la science. » Je lui fis alors un récit détaillé de mes souffrances ; je lui dis qu’il n’était rien que je n’eusse mis en œuvre pour recouvrer la santé, mais que, néanmoins, je n’étais pas guéri et qu’il n’était plus pour moi de guérison ni même d’espoir de guérison sinon en la Grâce de Dieu, mais que je n’étais qu’un pécheur et que je n’avais pas accès auprès de mon Seigneur et de mon Dieu, que c’était pour cette raison que je venais quérir ses prières, par lesquelles le Seigneur ne manquerait pas de me sauver. « Croyez-vous, » me demanda-t-il, « que notre Seigneur Jésus Christ est Dieu et Homme et que la Très Sainte Mère de Dieu est la Toujours Vierge Marie ? » « Je le crois », répondis-je. « Croyez-vous, » poursuivit-il, « que le Seigneur qui, autrefois, d’une seule parole ou d’un simple attouchement guérissait à l’instant toutes les maladies des hommes peut encore en ce jour, de la même façon et tout aussi facilement, guérir d’un seul mot les êtres qui ont besoin de Sa Grâce ? Croyez-vous aussi que soit toute puissante auprès de Lui l’intercession de Sa Mère en notre faveur ? Et encore, que le Seigneur Jésus Christ , par les suppliques de Sa Mère puisse de la même manière, aujourd’hui et sur-le-champ, vous donner d’une seule parole l’entière guérison ? » Pour ma part, je l’assurai que c’était sincèrement que, de tout mon cœur et de toute mon âme, je croyais en cela, et que si je n’y avais pas cru, je n’aurais pas demandé d’être amené en ces lieux, à ses côtés. « Si donc vous croyez » conclut-il, « alors vous voici guéri ! » « Comment se pourrait-il que je sois guéri, » demandais-je, « puisque vous me soutenez, mes gens et vous, entre vos bras ? » « Non, » me dit-il, « vous voici maintenant  entièrement sain de corps. » Et, donnant l’ordre aux hommes qui me soutenaient de me lâcher, il me prit aux épaules, me fit lever de terre et me campa sur mes jambes en disant : « Soyez maintenant plus assuré, et prenez sur le sol un appui ferme. Fort bien, c’est cela ! N’ayez crainte, vous êtes désormais en parfaite santé. » Il me contempla, radieux, avant d’ajouter : « Eh bien ! Vous voyez que vous tenez debout maintenant ? » « Que je le veuille ou non, je tiens debout, mais c’est que vous me soutenez bien fort », répondis-je. Alors il ôta ses mains de derrière mon dos, disant : «  Voici, en cet instant, je ne vous tiens plus, je ne vous aide plus ; vous vous tenez ferme. Marchez hardiment, petit père, le Seigneur vous a guéri. Allez, avancez-vous. » D’une main, il me saisit la main, tandis que de l’autre il me poussait légèrement dans le dos pour me guider sur le sol inégal que formait la pelouse en son milieu, autour du pin. « Voyez », me dit-il, « ami de Dieu, comme vous marchez bien. » « C’est sans doute », fis-je, « que vous avez la bonté de bien vouloir me guérir, et c’est la Mère de Dieu elle-même qui a prié pour que cela eût lieu. Vous auriez aussi bien marché sans mon aide, et vous marcherez toujours bien désormais. Allez, avancez-vous ». Il se mit à me pousser pour me faire avancer. «  Mais je crains de tomber ainsi et de me blesser ! » « Non », repartit-il, «  vous n’allez pas vous blesser, mais, tout au contraire, marchez hardiment. » Je ressentis alors au-dedans de moi une force divine m’animer et j’avançai d’un pas assuré. Le Père Séraphim m’arrêta soudain : » Il suffit ! Vous avez donc acquis la conviction que le Seigneur vous a complètement guéri ? Le Seigneur a pris sur Lui vos péchés et vous a purifié de vos iniquités. Voyez-vous quel grand miracle le Seigneur a opéré en vous ? A cause de cela, croyez en Lui, en notre Christ Sauveur, sans douter jamais, et nourrissez une solide espérance en la miséricorde qu’Il vous porte. Aimez-Le de tout votre cœur, attachez-vous à Lui de toute votre âme, espérez toujours en Lui d’une espérance que rien ne saurait ébranler et rendez grâce à la Reine des Cieux pour la grande pitié qu’elle vous a manifestée.. mais parce que votre infortune de trois années vous a épuisé, prenez garde de ne point vous remettre à marcher trop, ni trop vite. Réaccoutumez-vous tout doucement à la marche. Et veillez sur votre santé comme sur un don précieux de Dieu. » Nous parlâmes longtemps encore, puis il me renvoya à l’hôtellerie parfaitement guéri. Nombre de pèlerins qui s’étaient trouvés là pour assister à ma guérison m’avaient précédé au Monastère où ils avaient proclamé à la face de tous ce grand miracle.


***
L’entretien avec Motovilov.
Où Motovilov voit resplendir Saint Séraphim dans la Gloire de sa Transfiguration.
Après sa guérison, Motovilov faisait de fréquentes visites au Monastère. Au cours d’un entretien qu’il eut avec Saint Séraphim, à la fin du mois de novembre 1831, il connut le double bonheur de le voir briller dans la Lumière de la Grâce qui le transfigurait et de s’entendre dire que la Vie Chrétienne se doit de devenir Vie en l’Esprit Saint. Voici ce que relate le journal de Motovilov, retrouvé parmi les archives du Monastère de Diviyévo où Hélène Motovilova, devenue veuve, s’était retirée pour prendre le voile : «  Le Ciel était blanc de nuages, et la neige qui tombait continuellement faisait à la terre un épais manteau, quand le Starets Séraphim m’invita à m’asseoir à ses côtés sur un tronc d’arbres qui gisait à terre. « Le Seigneur m’a révélé que, tout enfant, vous désiriez connaître le but de la vie chrétienne. On vous exhorta alors à vous rendre à l’Eglise, à prier, à accomplir des œuvres bonnes – c’est en cela, vous disait-on, que réside le but de la vie chrétienne. Mais cette réponse ne pouvait que vous décevoir. Et c’est la vérité que le jeûne, que la veille, comme aussi toute l’ascèse sont choses bonnes en elles-mêmes. Le but de la vie chrétienne n’est pas seulement de les accomplir toutes car elles ne sont que méditations. L’essence même de notre vie de chrétien, c’est l’acquisition du Saint Esprit. Il faut que vous sachiez que seule l’œuvre bonne, née d’amour pour le Christ, porte les fruits du Saint Esprit. De là découle harmonieusement cette certitude : la possession de l’Esprit Saint, tel est le but de notre vie ». « En quel sens pouvez-vous parler à notre intention de gain – pour ainsi dire- de l’Esprit Saint ? Je ne comprends pas bien cela. » «  Je gagne signifie j’acquiers, répondit-il. Pour vous, vous savez certainement ce que signifie : je gagne de l’argent. La même chose vaut aussi pour l’Esprit Saint. Pour l’homme du commun, le but de notre vie sur terre, c’est de gagner de l’argent, ou d’acquérir honneurs, primautés et préséances. Le Saint Esprit est également un capital. Il est même le capital éternel, il est l’unique trésor à jamais inépuisable. Chaque œuvre née d’amour pour le Christ porte en elle la Grâce de l’Esprit Saint. C’est par la prière cependant qu’on atteint le plus facilement à cette grâce. Car elle est l’instrument dont nous disposons. Il peut se faire que vous éprouviez par hasard le désir de vous rendre à l’église, mais que l’église se trouve au loin, ou que l’office ait pris fin. Il se peut encore que vous désiriez justement faire l’aumône à quelque pauvre, mais point de pauvre. Peut-être voudriez-vous devenir impassible, mais vous n’en avez pas la force. Pour ce qui est de la prière en revanche, elle est toujours offerte. Elle est toujours donnée au riche comme au pauvre, à l’humaniste comme à l’ingénu, au fort comme au faible, au bien portant comme à l’invalide, au juste comme au pécheur. Le pouvoir de la prière est prodigieux et il n’est rien comme elle pour attirer le Saint Esprit. » « Géronda », dis-je, « vous parlez toujours de cette Grâce du Saint Esprit qu’il nous faut acquérir, mais comment, où puis-je la voir ? Si les bonnes œuvres sont visibles, le Saint Esprit, Lui peut-il devenir visible ? Comment puis-je savoir s’il est ou non avec moi ? ». « La Grâce du Saint Esprit, qui nous a été donnée à notre baptême, brille dans nos cœurs en dépit de nos péchés et des ténèbres qui nous environnent. Elle se manifeste au sein d’une indicible lumière aux êtres auxquels le Seigneur fait part de Sa présence. C’est de manière tangible que les Saints Apôtres ont éprouvé la présence du Saint Esprit ». « Comment », lui répondis-je alors, pourrais-je moi aussi Le voir de mes propres yeux ? » Le Père Séraphim se serra contre moi. « Mon bien-aimé, nous sommes tous deux maintenant dans l’Esprit. Pourquoi ne me regardez-vous pas ? » « Géronda, je ne puis vous regarder parce que votre visage s’est fait plus lumineux que le soleil et que mes yeux en sont éblouis. » « N’ayez crainte, car vous aussi vous êtes à présent, tout comme moi, porteur de Lumière. Vous aussi maintenant vous avez été inondé du Saint Esprit. Vous ne pourriez sans cela me regarder comme vous le faites. » Et se penchent vers moi, il me chuchota : « De tout mon cœur, j’ai supplié le Seigneur qu’Il voulût bien vous juger digne de voir de vos yeux corporels cette descente de Son Esprit Saint. Et voici qu’en Sa grande miséricorde, Il a consolé votre Cœur, comme une mère réchauffe ses enfants. Alors, mon bien-aimé, pourquoi ne me regardez-vous pas ? N’ayez crainte, le Seigneur est avec vous ! » Je le regardais et fus pris d’un frisson.
Imaginez le soleil au plus fort de ses rayons, dans son éclat de midi. Imaginez qu’au centre du soleil vous voyiez une face humaine deviser avec vous. Vous percevez les mouvements de ses lèvres, l’expression de ses yeux, vous entendez sa voix, vous sentez un de ses bras vous entourer l’épaule, mais vous ne voyez ni cette main, ni ce visage, rien que l’aveuglante Lumière qui irradie partout autour de vous, et dont l’éclat illumine l’étendue neigeuse et les flocons voltigeant alentour. « Que sentez-vous ? » me demanda-t-l. « Un calme et une paix indicibles », répondis-je. « Mais encore, que sentez-vous ? » insista-t-il. « Mon Cœur est inondé d’une indicible Joie », dis-je. « Cette Joie que vous ressentez », répartit-il, « n’est rien devant la Joie dont il est écrit : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est jamais monté au cœur de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui L’aiment. » ( I Cor. 2, 9). A nous, il n’a été donné qu’une ombre de cette Joie. Que dire alors de la véritable Joie ? Que sentez-vous encore, ami de Dieu ? » interrogea-t-il. « Une chaleur inexprimable », lui dis-je. « Quelle sorte de chaleur ? Nous sommes en pleine forêt et partout autour de nous, tout n’est que neige…De quelle sorte est cette chaleur que vous ressentez ? » « C’est comme lorsque je me baigne dans l’eau chaude, » fis-je. « Je sens encore un Parfum ineffable, comme je n’en ai point senti jusqu’à présent de semblable. « Je sais, je sais », dit-il. «  C’est à dessein que je vous le demande. Ce parfum que vous sentez est le Parfum de l’Esprit Saint. Et cette chaleur dont vous parlez n’est pas dans l’atmosphère, mais au-dedans de nous. C’est réchauffés par elle que les ermites n’avaient nulle crainte de l’hiver, car ils portaient la tunique de la Gloire qui leur tenait lieu de vêtement. « Le Royaume de Dieu est au-dedans de nous. » ( Luc 17, 21). L’éclat dans lequel nous nous tenons maintenant le montre assez. Voici ce que signifie être rempli de l’Esprit Saint ». Aurai-je le souvenir du gage de la miséricorde qui nous a visités aujourd’hui », demandai-je. «  Je crois que le Seigneur vous aidera à le garder dans votre Cœur, parce que ce n’est pas à nous seulement qu’il a été donné, mais, par notre méditation, au reste du monde. Allez en paix ! Le Seigneur et la Mère de Dieu soient avec vous ! » Quand je le laissai, la Vision n’avait pas cessé. L’Ancien se trouvait à la même place qui avait été la sienne au commencement de notre entretien, et la Lumière indicible que j’avais vue continuait de l’environner. »

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Par la puissance de la vénérable Croix et de la Prière, Saint Séraphim guérissait encore les démoniaques. « J’étais présent, » raconte Likatsvski, un paysan de Sarov, « quand une démoniaque que plusieurs hommes maintenaient à grand peine fut amenée dans le vestibule de la cabane qui, au Désert, abritait le solitaire. Tout au long du chemin, elle s’était débattue. Une fois parvenue là, elle fut pour ainsi dire précipitée à terre et, secouant frénétiquement la tête, elle ne cessait de crier : « Il va me brûler, il va me consumer. » Séraphim sortit de sa cellule et tenta de lui faire boire quelques gouttes d’eau bénite. Mais comme la femme se refusait à ouvrir la bouche, ce fut non sans mal qu’il y parvint. Nous tous qui étions présents vîmes en cet instant lui sortir de la bouche quelque chose qui ressemblait à une fumée. Lorsque le Géronda eut fait sur elle le signe de la Croix vénérable et qu’il lui eut lu une prière, la possédée reprit ses sens et, d’elle-même commença à se mettre en prière. Plus tard, je la revis à l’église de Sarov tout-à-fait guérie, et je lui demandai comment elle se sentait. « Grâce à Dieu », répondit-elle, « je ne me ressens plus maintenant de ma maladie d’autrefois. »
Saint Séraphim accomplissait une foule de miracles, même dans les cas de maladies fort graves. Nombre d’entre eux ont été relatés, mais il en est aussi beaucoup d’autres dont le souvenir n’est gravé que dans le seul cœur des miraculés. Il n’en a été rapporté ici que bien peu d’exemples. Mais, jamais le Starets, empli des charismes de l’Esprit, ne changeait sa conduite : Il avait coutume d’oindre les malades avec l’huile de la veilleuse qui brûlait dans sa cellule, devant l’icône de la Mère de Dieu Miséricordieuse. A qui l’interrogeait sur la cause d’une semblable attitude, il répondait : « Nous lisons bien dans la Sainte Ecriture que les Apôtres « chrismaient nombre de malades et les guérissaient. » ( Marc 6, 13). Et nous, qui imiterions-nous, sinon les Apôtres ? »


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Le temps que lui laissaient ses obligés, le Saint le consacrait à la Prière. Dans le même temps que pour le Salut de son Ame, et avec la régularité et l’application qui lui étaient coutumières, Séraphim s’acquittait de son canon de prières, il ne se lassait pas de prier Dieu et de Le supplier avec feu pour tous les Chrétiens Orthodoxes, qu’ils fussent vivants ou endormis dans le Seigneur. Aussi, lorsqu’il lisait le Psautier, n’omettait-il jamais, à chaque verset, de faire monter de tout son Cœur vers Dieu ses suppliques. Il en était pour les vivants : « Sauve, Seigneur, tous les Chrétiens Orthodoxes et prends-les en pitié, avec tous ceux qui vivent en chacun des lieux où s’exerce Ta domination. Accorde-leur, Seigneur, la santé du corps et de l’âme, pardonne-leur tout péché volontaire et involontaire et, par les saintes prières de Tes Saints, prends pitié aussi de moi pécheur. » Ses autres demandes étaient pour ceux qui sont endormis dans le Seigneur : « Accorde le repos, Seigneur, aux âmes de Tes serviteurs qui reposent, à nos ancêtres, à nos pères, aux Orthodoxes d’ici et de partout ailleurs. Accorde-leur, Seigneur, Ton Royaume et la jouissance de Ton infinie et bienheureuse Vie, et pardonne-leur tout péché volontaire et involontaire. »
Durant la prière, le Saint accordait une importance extrême aux cierges de cire pure qui, dans sa cellule, brûlaient devant les icônes. De cet usage, il s’expliqua à Nicolas Motovilov, durant l’entretien qu’au mois de novembre 1831, il eut avec lui : « Voyant chez le Starets », raconte Motoviliv, « une multitude de veilleuses et un nombre encore plus grand peut-être de cierges, grands et petits qui, à force de couler sur les divers plateaux où elles brûlaient en cercle, y laissaient des monticules de cire, je pensai en moi-même : « Qu’a donc le patérouli à allumer une telle multitude de veilleuses et de cierges dont la pièces se trouve chauffée jusqu’à l’étouffement ?» Et lui, comme s’il lisait dans mes pensées, me dit pour leur imposer silence : «  Vous, ami de Dieu, vous aimeriez savoir la raison qui me fait allumer devant les icônes tant de veilleuses et tant de cierges. La voici : comme vous n’êtes pas sans le savoir, j’ai pour m’aimer des gens qui se montrent également généreux envers mes petites orphelines du moulin – C’est ainsi que Saint Séraphim appelait les Moniales du Monastère séraphiméen de Diviyévo-. Ils viennent me porter de l’huile et des cierges et me supplient de prier pour eux. Lorsque je lis mon office, je les mentionne une fois en commençant. Mais comme leurs noms sont une multitude et que je ne puis les redire en chaque endroit de l’office où il me faudrait les mentionner, parce que le temps ne saurait y suffire, j’allume à leur intention tous les cierges comme autant de sacrifices agréables à Dieu, un pour chacun d’eux. Pour certains, un grand cierge, pour d’autres, une veilleuse. Et lorsque durant l’office, il me faut en faire mention, je dis : »Seigneur, souviens-toi de tous Tes serviteurs, pour les âmes desquels moi, le pauvre Séraphim, ai allumé devant Toi ces cierges et ces veilleuses. » Que ceci n’est pas le fruit d’une fantaisie due à moi seul, ni la suite de quelque zèle particulier, je t’en donnerai pour preuve les paroles de la divine Ecriture. Là, il est dit que Moïse entendit la voix du Seigneur lui enjoignant « de faire brûler une lampe perpétuelle devant la tente du Témoignage…que devraient l’y faire brûler Aaron et ses fils, du soir jusqu’au matin devant le Seigneur. » ( Ex 27, 20-21 Voici, ami de Dieu, d’où la Sainte Eglise a tiré cette coutume qui, dans les temples saints et dans les maisons des Chrétiens, fait s’allumer des veilleuses devant les saintes icônes du Seigneur, de la Mère de Dieu, des Anges et des Hommes Saints qui ont su plaire à Dieu. ».

Il est un témoignage selon lequel, tandis qu’il était en prière, le Saint s’éleva, un jour, dans les airs. D’après le récit de la princesse E.S., son neveu, qui était très mal, était venu de Saint Pétersbourg afin de la voir. Celle-ci le conduisit à Sarov, chez Saint Séraphim. Le jeune homme était si malade et si faible qu’on l’avait porté sur une litière jusque dans la cour du Monastère. En cet instant, le Saint était sur le pas de sa porte, comme s’apprêtant à venir à la rencontre de son visiteur épuisé. Sans plus tarder, il enjoignit qu’on le portât à sa cellule. Et, se tournant vers le malade : « Toi aussi, ma joie », lui dit-il, « prie pour moi tandis que je prierai pour toi. Seulement, prends bien garde de rester allongé comme tu es là et de ne point te retourner de l’autre côté. » Docile, le jeune homme fut longtemps ainsi sans oser bouger. Mais, à la fin, il n’y put tenir et, mû par la curiosité, il désira voir ce que faisait le Starets. Se retournant alors, il le vit qui priait sans prendre appui sur le sol. A cette vue pour le moins inattendue, il laissa échapper un cri. Saint Séraphim, qui avait achevé sa Prière, s’approcha de lui : « Maintenant », lui dit-il, « tu vas sans nul doute clamer partout que Séraphim est Saint et qu’il prie dans les airs ! Le Seigneur aura pitié de toi…Seulement prends garde de te ceindre de silence et de ne rien dire à personne jusqu’au jour de ma délivrance. Sans quoi ta maladie reviendrait. » Le malade se leva de son lit, et s’aidant dans sa marche des bras secourables du Saint qui s’étaient offerts à lui, il sortit de la chambre. A l’hôtellerie du Monastère, de tous côtés, les questions importunes fusèrent : Qu’avait fait, qu’avait dit le Père Séraphim ? Mais, à l’étonnement de tous, pas un mot ne sortit de sa bouche. C’est ainsi que, tout-à-fait remis, il partit pour Saint Pétersbourg. Après qu’un certain temps se fut écoulé, il retourna chez sa tante, la princesse E.S. Là, il apprit que le bienheureux Séraphim avait trouvé le repos de ses peines. Alors, le jeune homme raconta la Prière miraculeuse du Saint.
De la « fontaine théologale » qui avait reçu nom « source de Séraphim », le bienheureux avait accoutumé de dire : « J’ai prié afin que l’eau de la fontaine devienne médicinale. » Depuis lors, cette eau avait reçu de singulières vertus de guérison. Elle ne se corrompait point, quand bien même elle demeurait de longues années dans des flacons que l’on n’avait pas pris garde de boucher. A toute époque de l’année, l’on voyait y affluer malades et bien-portants, qui jamais ne s’y plongeaient sans en retirer quelque bienfait particulier. Il en était beaucoup que des plaies effrayantes faisaient souffrir, et que le Saint incitait à se baigner à l’eau de cette fontaine. Et c’était miracle de voir comme tous guérissaient. Des aveugles même s’y lavaient le visage et retrouvaient la vue. Et il se trouvait même, pour y boire, des personnes qui à l’instant étaient purifiées des plus graves maladies.
L’année 1830 où sévit une terrible épidémie de choléra, une multitude de fidèles, venus parfois des contrées les plus reculées, se pressa au « puits de Séraphim ». Là, par la seule vertu de cette source, chacun selon sa Foi trouvait, qui le soulagement de ses peines, qui la guérison de ses maux. Il n’en faut pour preuve que l’histoire de Teplov qui, étant officier de cavalerie dans la province de Catherinoslavlié, où le choléra faisait des ravages, se souvint d’une parole fortuite que Saint Séraphim lui avait dite un jour, comme en passant : « Si tu es en proie au malheur, songe à passer par la cellule du pauvre Séraphim. Lui priera pour toi. » Ce souvenir incita Teplov et sa femme à adresser, bien que de très loin, une supplique au Père Séraphim, afin qu’il les délivrât de cette funeste maladie. Et voici que, dès la nuit suivante, le Saint apparut en songe à l’épouse de Teplov, leur enjoignant d’aller à la fontaine théologale, afin de puiser de l’eau dont elle boirait, ainsi que son mari, avec sa famille tout entière et tous ses serviteurs, après qu’ils s’y seraient tous baignés. Pleins d’une foi aveugle en la force de sa Prière, les Teplov se rendirent à la fontaine de Saint Séraphim. Après y avoir bu et s’y être lavés, ils remplirent de cette eau tout un tonnelet, qu’ils rapportèrent au domaine. Et, en effet, nombre de malades de la maison des Teplov, déjà moribonds pour la plupart, obtinrent ainsi une miraculeuse guérison. Dès lors, il ne se trouva plus chez les Teplov une seule personne victime du choléra.
La source de Saint Séraphim fut hélas ! détruite en 1927 lorsque le Monastère fut transformé en camp de travaux forcés.


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Le rayonnement de l’ascète que l’Esprit avait inondé de Sa Grâce ne s’exerçait pas dans les seules limites du Désert de Sarov. Le Saint s’attacha en effet, avec un zèle tout particulier, à multiplier les Monastères de femmes dans la contrée environnante. Combien bouleversante la vue des liens qui l’attachaient à la communauté des sœurs de Diviyévo, fondée aux alentours de 1780 par Agathe Méligounova, qu’un colonel fort riche avait laissée veuve et qui s’était vue ainsi doter de grands domaines. Comme son veuvage était survenu tandis qu’elle était dans un âge encore tendre, celle-ci songeait à se consacrer à Dieu sa vie durant. C’est dans cette intention qu’elle parcourait à la ronde quantité de lieux de pèlerinages. Et voici que, lors d’une halte qu’elle faisait, à quelque vingt kilomètres de distance du Monastère de Sarov, au village de Diviyévo où, prenant quelque repos elle se trouvait dans cet état incertain qui fait la passage de la veille au sommeil, la Mère de Dieu lui apparut, qui l’invitait à rester en cet endroit pour y fonder une église à la gloire de son icône miraculeuse, celle que l’on dit de Kazan. Plus tard, d’autres femmes venues livrer le bon combat de l’ascèse se joignirent ainsi à Agathe Méligounovna qui ayant, sur ces entrefaites, revêtu le grand habit de pénitence, avait reçu le nom d’Alexandra. C’est ainsi que furent établis les fondements du Monastère de Diviyévo, auquel le nom de Saint Séraphim est attaché d’un lien indissoluble. En effet, avant de mourir, la fondatrice de cette maison s’en remit elle-même au Père Séraphim du soin de veiller sur les Moniales, et ce, bien qu’à cette époque, le Saint n’eût encore été que Hiérodiacre. La même recommandation ne laissa pas d’être réitérée sur son lit de mort par le bienheureux Père Pachôme, higoumène de Sarov. Ainsi, c’était avec une sollicitude et une tendresse toutes paternelles que le Saint veillait sur les petites sœurs de Diviyévo qui, de leur côté, venaient sans cesse le trouver, lui demandant, qui de recevoir sa bénédiction, qui d’être affermie dans sa première Foi que le doute et les difficultés ne laissaient pas d’éprouver. Et lui, ses salutaires conseils que son ineffable bonté rendait plus doux, c’est en père affectueux que de toute son âme il les prodiguait et, comme s’il s’identifiait à elles, il parvenait à tout partager de leur vie et de leur règle monastique.
Par les prières du Saint, et grâce aux dons de la multitude de ceux qu’il avait guéris, la petite communauté s’accrut. Bientôt, Séraphim la scinda en deux parties, qu’il plaça cependant sous une même gouverne spirituelle. Car le serviteur de Dieu regardait comme une chose fort incommode, voire nuisible, que les vierges demeurassent en la compagnie des veuves. Observant fidèlement les instructions de la Toute Sainte Mère de Dieu qui l’éclairait, il choisit à Diviyévo, non loin de l’église de Kazan, dans un domaine qui leur avait été abandonné, un endroit où il fit aménager un moulin à l’usage des religieuses. Dans une cour réservée, on édifia encore de nouvelles cellules et, par la suite, une église, de façon que cela pût paraître un nouveau Monastère. Le Saint constituait de la sorte un couvent, bien distinct de celui qu’avait établi Agathe Méligounova, et qui mérita le nom de « séraphiméen ». « C’est par la volonté de Dieu et de la Toute Sainte Mère de Dieu, aimait-il à dire, que tout cela se fit. »
Veillant sur ses filles de Diviyévo et, plus encore, sur celles de la nouvelle communauté, qui resteraient à jamais pour lui les « petites sœurs du moulin », le bienheureux ne cessait de leur adresser des consolations bien propres à les fortifier, au sein des épreuves et des afflictions que la très laborieuse existence monastique ne pouvait manquer de comporter. Grâce au rayonnement de l’Hésychaste, le Monastère commença d’attirer un nombre toujours croissant de Moniales, venues embrasser sous sa conduite paternelle le monachisme en si agréable odeur au Seigneur. Pour certaines, c’était mues par un sentiment de gratitude que, leur santé une fois recouvrée par l’intercession du Starets, elles se consacraient à Dieu. Pour d’autres, c’était l’œil prophétique du clairvoyant qui, dès longtemps avait discerné en elles la vocation pour cette Vie à laquelle il les avait donc formées de bonne heure.. Et lorsque les nonnes, inquiètes du futur commencèrent à s’affliger de ce que l’avenir matériel de la maison n’était pas assuré, une fois de plus il sut les consoler. C’était la Reine des Cieux elle-même, disait-il, qui avait élu pour elles ce lieu. Aussi ne manquerait-elle pas de les secourir en toute chose jusqu’à ce qu’elle leur obtînt les biens matériels, avec les spirituels, comme elle l’avait fait pour Sarov. Il ajoutait encore qu’en ce qui le regardait lui, « le pauvre Séraphim », il ne cesserait jamais de fléchir les genoux devant elle, l’implorant sans répit pour ses filles de Diviyévo. Les sœurs lui vouaient d’ailleurs une obéissance parfaite. Elles ne faisaient rien sans sa bénédiction. Et lorsque l’une d’elles venait à quitter le Monastère pour quelque temps, elle ne manquait pas de venir demander à leur père sa bénédiction, avant son départ comme après son retour.


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Voici quel étrange prodige rapporta Matrona Pleptséyiéva, moniale au Monastère de Diviyévo : » Lorsque j’arrivai au Monastère, le Père Séraphim me bénit pour que je m’acquittasse de ma diaconie, qui me plaçait à la cuisine, où il me fallait apprêter le repas de mes sœurs. Mais un soudain défaut de maîtrise de moi-même et une subite tentation que me suscitait le démon me firent l’âme si abattue et l’humeur si chagrine qu’à l’insu de tous et sans nulle bénédiction je décidai de déserter le Monastère, tant j’avais pris cette diaconie en horreur. Sans nul doute le Starets avait-il déjà eu connaissance de cette épreuve qui m’était échue, car il m’intima l’ordre soudain de venir le trouver. Nous étions au troisième jour après la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul, lorsque je me mis en route. Tout au long du chemin, je ne cessai de pleurer. Parvenue à sa cellule, je prononçai la prière d’introduction coutumière. Lui fit entendre l’ »amen » canonique et, tel un tendre père, sortit à ma rencontre. Me saisissant par les deux mains, il m’introduisit dans sa cellule : « Ma joie », me dit-il, « tout le jour, je t’ai attendue. » Je lui répondis au travers de mes larmes : « Mais, patérouli, tu sais bien, toi, ce qu’est ma diaconie, et qu’il ne m’était pas possible d’arriver plus tôt. Dès que j’eus achevé de cuisiner le repas de mes sœurs, je me suis mise en route pour venir ici et, tout le long du chemin, je n’ai cessé de pleurer. » De son mouchoir, l’ascète essuya mes larmes. « Ce n’est pas en vain, mitéroula », dit-il, « que tes larmes mouillent la terre. » Puis il m’emmena devant l’icône de la Toute Sainte Mère de Dieu Miséricordieuse. « Fais une métanie, mitéroula », me dit-il, « et embrasse la Reine des Cieux. C’est elle qui te consolera. » Je fis une métanie, j’embrassai l’icône, et je me sentis l’Ame baignée d’une telle Joie que j’en fus toute entière revivifiée. Après quoi, le Père Séraphim me dit : « Mitéroula, rentre maintenant à l’hôtellerie et, demain, rejoins-moi là-bas au Désert ». « J’ai peur, patérouli, d’aller seule au Désert, si loin », lui dis-je. Mais lui de répondre : « Pour toi, mitéroula, lorsque tu seras en route pour le Désert, ne cesse pas de dire à haute voix : « Seigneur, aie pitié ». Et, sans plus tarder, il commença lui-même de psalmodier quelques « Seigneur, aie pitié ». Je fis ce qu’il m’avait dit. Le jour suivant, tout le long du trajet, je ne cessai d’égrener mes « Seigneur, aie pitié ». Et loin de ressentir la moindre crainte, je me sentis au contraire au comble de la Joie. Là-bas, dans le lointain, le petit ermitage se dessinait. Tout-à-coup j’aperçus, assis non loin de sa cellule, sur une grosse souche, le Père Séraphim et, tout près de lui, un ours énorme. La peur me figea comme une statue de sel et, du plus fort que je pus, je me pris à crier : « Patérouli, je meurs ! » Et, terrifiée, je tombai à terre. Au bruit de ma voix, le Saint donna à l’animal une légère tape et lui fit signe de la main. Immédiatement alors l’ours, tel une créature douée de raison, s’enfonça dans les profondeurs du sous-bois. Ce spectacle me fit trembler d’épouvante. Mais, déjà, l’ermite était à mes côtés, m’adjurant de me défaire de toute crainte. Je n’avais pas cessé de crier : « Au secours ! Je meurs ! ». « Non, mitéroula », me dit le Starets, « tu n’es pas sur le point de mourir. La mort est loin de toi. Ici, tout n’est que Joie ! ». Il me mena jusqu’à cet arbre où je l’avais vu quelques instants plus tôt. Il fit une prière et, m’ayant fait asseoir, il s’y assit lui-même. Mais à peine étions-nous installés que, subitement, de l’épaisse forêt, le monstre émergeait. Et, s’étant approché, il se coucha aux pieds du bienheureux. Maintenant que la bête énorme était là, effrayante, si proche de moi, à me toucher, une terreur panique me prenait. Cependant, je constatai que l’attitude du Père Séraphim était exempte de toute crainte et que, sans hésitation aucune, il l’engageait à venir manger du pain dans sa main. Alors, recouvrant mes esprits, je revins à moi. Le visage de mon Saint Patérouli me fit une impression de singulière étrangeté, tant il était irradié de Lumière et de Joie, semblable au visage d’un Ange. Lorsque je fus tout-à-fait calmée, mon Starets m’offrit le reste du pain et m’invita à nourrir moi-même son protégé. « Mais je crains, patérouli », lui répondis-je « qu’il ne m’emporte la main d’un coup de dents. » Il me regarda : « Non, mitéroula », fit-il dans un sourire, « sois assurée qu’il ne te mordra pas. » Je pris alors le morceau qu’il me tendait et, de bonne grâce, je le partageai à l’ours, disposée même à lui en donner encore. Envers moi aussi, pécheresse, par les prières du Starets, l’animal se montrait pacifique, et comme apprivoisé. Le Père Séraphim me dit : «  Te souvient-il, mitéroula, de ce lion qui, sur les bords du Jourdain, servait Saint Gérasime ? Le pauvre Séraphim, lui, est servi par un ours. Vois-tu ? Quand les bêtes mêmes nous obéissent, toi, mitéroula, tu t’es montrée pusillanime. Pourquoi donc faut-il que nous soyons incrédules ? » mais moi, dans ma naïveté, je ne pus que lui dire : « Patérouli, si mes sœurs voyaient cet ours, elles mourraient de crainte. » Il me fit cette réponse : « Non, mitéroula, n’aie crainte que tes sœurs ne le voient. » « Mais si on venait à le tuer, je serais bien affligée. » Et lui de répondre : « On ne saurait le tuer. Après toi, personne ne le verra. » En moi-même, cependant, je ne cessais pas de me demander quel conte je ferais à mes compagnes de cette effrayante aventure. Mais l’Ancien coupa court à mes pensées : « Mitéroula, avant qu’il ne se soit écoulé onze années, à compter de ma mort, tu ne parleras à personne de ce que tu as vu. Et Dieu te manifestera l’être auquel il faudra en faire le récit ». Bien des années plus tard, la sœur Matrona vint s’acquitter de quelque tâche à l’ancienne cellule du Père Séraphim. Avec la béndiction que celui-ci lui avait donnée de son vivant, l’iconographe Euthyme Vassiliev, dont le respectueux amour qu’il portait au bienheureux Ancien était connu de tous, y peignait. Comme elle le voyait ébaucher une icône du Saint, elle se prit soudain à lui dire : « Quelle belle chose ce serait de peindre un ours aux côtés du Père Séraphim ! » Euthyme Vassiliev s’enquit de la façon dont cette idée lui était venue. C’est ainsi qu’il fut le premier auquel la Moniale conta l’extraordinaire prodige. La onzième année à compter de la dormition du bienheureux venait alors précisément de s’écouler.
Ce fut Saint Séraphim lui-même qui donna sa règle au couvent. Il y établit, à l’usage des petites sœurs, les directions nécessaires, entre lesquelles il leur indiquait comment elles devaient gérer les biens et les revenus de la communauté. Les religieuses du nouveau Monastère n’avaient pas, tout d’abord, d’église propre, ce qui était source de bien des difficultés. Mais, après qu’il eut été miraculeusement guéri par le Saint de Dieu, le même Mandorov dont nous avons déjà parlé, mû par un sentiment de gratitude, vendit son bien et apporta cet argent à l’édification d’une grande église en pierre, au profit des « sœurs du moulin » qui, lorsqu’elle eut été solidement construite, fut dédiée tout ensemble à la Nativité du Christ et à celle de la Très Sainte Mère de Dieu. Sa consécration eut lieu durant l’année 1829.
Saint Séraphim détourna les religieuses de vaquer à des tâches trop élevées pour elles. Le moulin à eau était la seule exception. Mais de s’occuper à peindre, à exécuter sur la soie des broderies au fil d’or ou d’autres travaux de même nature, qui exigent de l’esprit une attention soutenue et qui ressortissent plutôt au domaine de l’art, il ne le leur permettait point. Resté depuis l’origine tel qu’en lui-même, il invoquait pour fondement de cette attitude les canons de Basile le Grand et de Saint Grégoire le Théologien, qui commandent aux Moines de ne pas s’astreindre à des travaux outrepassant les besoins du Monastère. Sur la question du travail manuel, le Saint nous exhortait à garder fidèlement ce précepte à la mémoire : « Entre les mains l’ouvrage, sur les lèvres la prière. »
De tous ces usages qu’avait établis l’Hésychaste, le couvent de Diviyévo gardait la plus étroite observance : le moindre manquement ne laissait d’ailleurs pas d’engendrer des suites funestes pour la communauté. Il n’était rien en vérité que Séraphim ne tentât pour épargner à ses enfants les épreuves et les travers difficiles. On n’en veut pour exemple que ce cierge et cette veilleuse que, sur son ordre, devaient à jamais brûler, l’une devant l’icône du Sauveur, l’autre devant l’icône de la Mère de Dieu, dans l’église de la Nativité du Christ, où l’on donnait, sans relâche, lecture du Psautier. Il ajoutait que, par un respect scrupuleux de cette coutume, la communauté de Diviyévo préviendrait le malheur et l’affliction ; et que l’huile ne lui ferait non plus jamais défaut. Un jour, pourtant, comme les fidèles avaient quitté l’église, la diaconesse s’avisa que la veilleuse s’était éteinte et qu’elle était vide. Or c’était là toute l’huile qui restait au Monastère. Elle se souvint alors des paroles de Saint Séraphim et, voyant qu’elles ne s’étaient pas accomplies, elle songea qu’il n’y avait peut-être pas lieu non plus d’ajouter foi au reste de ses prédictions. Sa foi en son charisme prophétique se trouva comme ébranlée. Mais voici que, tout-à-coup, un bruit se fit entendre. Levant la tête, elle vit que la veilleuse, pleine d’huile, était allumée et qu’il y flottait deux billets de banque. Toute tremblante, elle courut chez la gérondissa Hélène ( Mandarova), à laquelle elle devait obéissance, et lui fit le récit de cet évènement. En chemin, un villageois l’aborda qui lui fit don de trois cents roubles en coupures : Il désirait, disait-il, alimenter la veilleuse perpétuelle pour le repos de l’âme de ses parents.
Non content d’avoir donné une règle aux Moniales de Diviyévo, Saint Séraphim fit plus encore en désignant, comme il était encore en vie, le lieu où l’on édifierait l’église du Monastère, à l’usage des religieuses qui, jusqu’alors se voyaient contraintes de faire servir à leurs offices la paroisse du village. «  Nous aussi, mitéroula, » disait le Saint à l’une de ses filles en guise de consolation, nous aurons notre église. Nos troupeaux aussi, tant bœufs que brebis, paisseront notre terre. Pour nos sœurs aussi, labours et semailles. Pourquoi donc nous affliger, mitéroula ? » C’est ainsi que le Père Séraphim créa une communauté séparée qui mérita longtemps le nom de « couvent séraphiméen », distincte de celle qui, fort longtemps auparavant, avait été fondée par Agathe (Maligounova). Mais pour le spirituel, il ne s’établit pas de clôture entre la fraternité du moulin et celle de Diviyévo, et c’est Agathe, dont la mémoire lui était chère, qu’il regardait comme la fondatrice des deux Monastères. Pour la communauté qui venait de voir le jour, cependant, c’est en la Toute Sainte Mère de Dieu qu’il voyait sa protectrice. « Sachez-le donc, mitéroula, » disait-il à une nonne, ce lieu c’est la Reine des Cieux elle-même qui l’a élu, à la gloire de son nom. Elle vous sera rempart et protection. »
C’est encore avec la même sollicitude et un amour égal que le Saint veillait sur la communauté d’Ardatovski et sur celle de Zelengorska, en fidèle intendant de la Mère de Dieu qui, dans une Vision sublime qu’il avait eue, s’était remise à lui du soin de diriger ces couvents de femmes.
Lorsque s’approcha la fin de sa vie sur terre, Séraphim fut jugé digne devant Dieu des Dons sublimes et admirables de la Grâce. Toute sa personne respirait la douceur et l’humilité. Ses paroles comme son enseignement, ses conseils spirituels comme son entretien avaient en leur simplicité merveilleuse un irrésistible ascendant. Gens de lettres et ignorants, riches et pauvres, laïcs et moines, tous retiraient de son entretien consolation et profit spirituel. Il n’était pas jusqu’aux tièdes, jusqu’aux incroyants même qu’il ne ramenât sur la voie du repentir. Le double charisme de clairvoyance et de guérison dont le Saint s’était vu doué se faisait de jour en jour plus éclatant. Lisant à même les âmes de ses visiteurs de quelle sorte étaient leurs tribulations, avant que de leur propre mouvement ils n’eussent pu l’en entretenir, il leur faisait les justes réponses. Car l’âme humaine ne lui était pas plus cachée que le visage ne l’est au miroir.  
L’ascète opérait de continuelles guérisons. Quand on lui en faisait la remarque, sa modestie l’empêchait de rien dire sinon que ce n’en était point lui la cause, mais bien l’intercession de la Très Sainte Mère de Dieu et des Saints Apôtres du Christ. Nombreux étaient ceux qui buvaient de l’eau à la « source de Séraphim » et venaient s’y laver ; et tous y trouvaient la guérison. A un Moine dont les deux mains étaient sèches, le Père Séraphim fit boire de l’eau bénite. Celui-ci la but et fut guéri.
L’épouse d’un certain Vorotilov était moribonde. Le mari qui nourrissait pour le bienheureux une foi ardente le supplia avec larmes de venir au secours de la malade. Mais celui-ci lui révéla qu’elle devait mourir. Alors Vorotilov tomba à ses pieds, le conjurant de se mettre en Prière pour que soient rendues à sa femme la vie et la santé. Quelque dix minutes le Saint s’abîma en esprit dans la Prière. Puis, radieux, il ouvrit les yeux et, le relevant, il lui fit part de cette nouvelle : « Alors, ma joie, le Seigneur accorde la vie à ton épouse. Va en paix à ta maison. » Vorotilov courut avec transport chez lui, où il apprit que l’état de la malade avait connu un mieux à l’instant précis où le solitaire s’était mis en Prière. Bientôt, celle-ci se remit tout-à-fait.
S’il prédisait leur mort à certaines personnes, c’était afin qu’elles ne pussent passer à l’éternité sans s’y être chrétiennement préparées. A d’autres encore, il faisait semblable prophétie pour les incliner au repentir car, s’ils négligeaient de faire pénitence et de changer de vie, c’était le châtiment de Dieu qui les attendait dans l’autre monde.
Parvenu lui-même au déclin de sa vie de douleur, ce glorieux athlète du Christ, loin de retrancher à ses peines, ajouta encore à ses premières luttes de nouveaux labeurs et de nouvelles ascèses. Les dernières années, c’était assis par terre qu’il dormait, le dos au mur et les jambes dépliées. Il reposait parfois sa tête sur une bûche ou sur une pierre. D’autres fois encore, il s’étendait sur un sac, sur une brique ou sur un tas de fagot qui se trouvait là dans sa cellule. Et quand approcha de plus près encore le temps où il devait sortir de ce monde, ce fut à genoux qu’il s’accoutuma de dormir, le visage en terre, les coudes au sol, la tête entre les mains. Il ne se nourrissait plus qu’une fois par jour, et seulement le soir venu. Il était misérablement mis. A un riche qui s’inquiétait de le voir porter semblables guenilles, le bienheureux Ancien fit cette réponse : « Le manteau qu’avait reçu Saint Jean, l’enfant-roi de l’ermite Varlaam, lui était un habit plus précieux et d’une plus grande pompe que la pourpre royale. »
Si tout son être était déjà mort au monde, Saint Séraphim n’en avait pas moins le désir constant, avec un amour infini, de prier Dieu pour les gens de ce monde. Il était pourtant déjà un familier du Ciel. Lorsque des visiteurs venus de Koursk lui demandèrent s’il était quelque message dont ils pussent se faire les porteurs auprès de ses parents, il se tournait vers les icônes du Sauveur et de la Mère de Dieu et disait dans un sourire : « Mes parents, les voici ; mais pour ce qui regarde mes parents selon la chair, voilà bien longtemps que je ne suis plus pour eux qu’un mort vivant. »
Un an et neuf mois avant sa dormition, il fut donné au Saint d’être visité par la Très Sainte Mère de Dieu. Cel arriva tôt le matin de la fête de l’Annonciation, le 25 mars 1831. « Deux jours plus tôt, » conta la Moniale Eupraxie de Diviyévo, le patérouli m’enjoignit de venir le rejoindre. Lorsque je fus auprès de lui, il dit simplement : « Nous allons voir la Mère de Dieu. » Je ne pus que tomber à terre. Le Père Séraphim me couvrit de son manteau et me lut des prières. Puis il me releva : « Allons, » me fit-il, « tiens-toi à moi maintenant et ne crains rien. » A cet instant se fit entendre un murmure tel celui d’une forêt toute bruissante de vent. Enfin, le bruit s’apaisa et les accents nous parvinrent d’une mélodie jamais ouïe. La porte s’ouvrit toute seule ; la cellule qu’inonda une lumière plus brillante que le plein jour, s’emplit alors d’un parfum plus suave que la myrrhe. Le patérouli était agenouillé, les mains levées vers le Ciel. Me voyant saisie d’une grande frayeur, il se leva : « N’aie crainte, mon enfant, » me dit-il, « ici, il n’est point de danger. Dieu fait descendre sur nous Sa miséricorde ; Voici que vient à nous notre Souveraine Très Glorieuse et toute Pure,la Très Sainte Mère de Dieu ! ». Et c’était vrai. En tête marchaient deux Anges, tenant chacun dans une main un rameau de fleurs fraîchement écloses, leurs cheveux d’une blondeur d’or leur tombant sur les épaules. Saint Jean le Précurseur et Saint Jean le Théologien les suivaient, dont les vêtements immaculés resplendissaient. Enfin venait la Mère de Dieu. Douze vierges lui faisaient cortège. La Reine des Cieux portait un manteau pareil à celui dont on la voit s’envelopper sur son icône, celle-là même qu’on appelle « la Vierge d’affliction ». Il resplendissait, mais, pour sa couleur, je n’aurais su la dire. Je ne savais rien sinon son ineffable beauté : boutonné sous le cou d’une grande agrafe ronde, il était encore retenu par un cordonnet que décoraient une multitude de petites croix ; et ces croix, comment étaient-elles ? Je l’ignore tout autant. Je me souviens seulement qu’elles brillaient de mille feux étranges. Sous son manteau, la Reine portait un habit de couleur verte que retenait à la taille une ceinture, et, au-dessus quelque chose qui me paraissait être une étole ; aux poignets, elle avait des manchettes ; et, partout, ce même semis de petites croix. Par la taille, elle s’élevait au-dessus des jeunes filles. Sa tête s’ornait d’un diadème serti d’une infinité de croix admirables, qui jetaient un tel éclat que l’on n’aurait su longtemps y arrêter son regard, tout comme il était impossible de s’attacher à fixer l’agrafe et le cordonnet. Quant au visage de la Reine des Cieux, c’eût même été pure folie que de songer à le voir. Ses cheveux lui flottaient sur les épaules, plus beaux et plus longs que ceux des Anges. Deux par deux, les Vierges la suivaient. Et il ne s’en trouvait pas une seule pour porte même couronne ni même vêtement que sa compagne. Il n’était pas jusqu’à la taille, jusqu’à l’expression, jusqu’à la teinte de la chevelure qui ne fussent autres – quand bien même ces cheveux leur flottaient pareillement sur les épaules-. Toutes étaient extrêmement belles. Elles faisaient maintenant autour de nous un cercle dont la Reine des Cieux était le centre. La cellule se fit spacieuse, et le plafond se couvrit de flammes comme d’autant de cierges que l’on eût allumés. La lumière en était plus brillante que celle du soleil. Elle était d’une nature particulière qui n’avait point la ressemblance du jour. J’eus si peur que je tombai à terre. Alors la Reine Céleste s’approcha de moi. De sa main droite, elle me toucha, et je l’entendis me dire avec bonté : « Lève-toi, jeune fille, et sois sans crainte. Car ce sont des vierges comme toi qui sont venues ici avec moi. » Je me redressai sans comprendre comment. Elle voulut bien répéter : « N’aie crainte : nous sommes venus te visiter. » Ce n’était plus à genoux, mais debout désormais que le Père Séraphim se tenait devant la Très Sainte Mère de Dieu. Celle-ci s’entretenait tendrement avec lui, de cette tendresse que l’on a pour un être très cher. Sur l’océan de bonheur où je flottais, il me sembla que je demandais au Père Séraphim où nous étions. Je croyais n’être plus de ce monde. Puis, comme je désirais apprendre les noms de ces jeunes filles que nous voyions, la Toute Sainte m’enjoignit de m’approcher d’elles afin de l’entendre de leur bouche. De part et d’autre de la porte, elles se tenaient dans le même ordre où elle étaient entrées : en tête venaient les Mégalomartyres Barbara et Catherine, en second lieu la première Martyre Thècle et la Mégalomartyre Marina, en troisième lieu la princesse Irène, Mégalomartyre, avec Sainte Eupraxie, en quatrième lieu les Mégalomartyres Pélagie et Dorothée, en cinquième lieu Sainte Macrine et la Martyre Justine, en sixième lieu la Mégalomartyre Julienne et la Martyre Anyssia. Chacune d’elle me dit avec son nom les hauts faits de son Martyre et les luttes menées pour le Christ durant le temps de sa vie, tels qu’en tous points l’on peut le lire dans les Vies des Saints. Toutes me disaient : « Ce n’est point un hasard si Dieu nous a octroyé cette Gloire, mais c’est le fait du Martyre et de l’humilité. Toi aussi, tu seras Martyre. » La Très Sainte Mère de Dieu disait au bienheureux maintes choses qu’il ne me fut point donné d’entendre, hormis ces mots : « N’abandonne pas mes filles de Diviyévo. » « Ah, ma Reine ! » soupira-t-il, « je puis seul les assembler, mais pour leur gouverne, je ne suffis point à la tâche. » La Mère de Dieu fit alors cette réponse : « C’est moi, mon bien-aimé, qui te secourrai en toute chose. Songe seulement à les établir dans une diaconie. Qu’elles sachent que si elles s’en acquittent, elles seront avec toi auprès de moi ; et que s’il n’en est pas ainsi, elles ne seront pas comptées au nombre de celles qui se trouvent à mes côtés ; qu’elles n’auront ni semblable place, ni semblable couronne. Car il sera défait à mon combat, celui qui suivra les voies de l’injustice. Mais celui qui, pour l’Amour du Seigneur, se fera mon serviteur, je le confesserai devant Dieu. » Puis, s’étant tournée vers moi, elle me dit : « Vois-tu ces jeunes filles avec leurs couronnes ? Fortune, jouissances terrestres, elles ont tout délaissé et n’ont rien préféré à l’Eternel, au Céleste Royaume. C’est de plein gré qu’elles ont aimé la pauvreté, et chéri l’unique Seigneur. C’est pourquoi, vois-tu, elles ont été dignes d’une telle Gloire et de tant d’honneur. Et ce qui advint autrefois advient encore maintenant. Mais si c’est à la face de tous que les Martyrs d’alors ont été martyrisés, c’est dans le secret que ceux d’aujourd’hui le sont, par le Martyre de la conscience. Les uns comme les autres auront néanmoins la même récompense. » La Visitation s’achevait. Au Père Séraphim, la Mère de Dieu dit encore ces mots : « Bientôt tu seras avec nous, mon bien-aimé. » Puis elle le bénit. Alors, tous ensemble, les Saintes lui firent également leurs adieux. Saint Jean le Précurseur et Saint Jean le Théologien le bénirent, tandis que les vierges lui embrassaient la main. Et il leur rendait ce baiser. Jem’entendis dire que cette Vision m’avait été donnée par les prières du Père Séraphim, de Marc, de Nazarios et de Pachôme. Enfin, tout devint invisible. Cette féérie avait duré une grande heure. Le patérouli m’adressa ainsi la parole : « Vois, mitéroula, » me dit-il, « quelle Grâce le Seigneur nous a faite, à nous qui sommes pitoyables. J’ai reçu de Dieu, sais-tu, douze Visions pareilles à celle-ci. Le Seigneur t’en a jugée digne toi aussi. As-tu vu quelle Joie nous avons vécue ! A nous qui avons maintenant de bonnes raisons de croire, il nous faut espérer en notre Sauveur. Défais ton ennemi, le Diable, et dans la guerre que tu lui portes, montre-toi toujours avisée. Le Christ te secourra en toute chose. Invoque le secours du Seigneur, de Sa Mère Toute Sainte et de Ses Saints. Fais aussi mention de moi, le pauvre Séraphim. Et, dans ta prière, ne cesse point de dire : « Comment mourrai-je Seigneur ? Comment me présenterai-je devant ton redoutable Tribunal ? Quelle défense présenterai-je de mes actes ? Reine des Cieux, secours-moi ! ».
Et tandis que sur l’échelle des Vertus et des luttes monastiques Saint Séraphim continuait inlassablement de s’élever, l’heure approcha de sa sortie de ce monde. Un an avant sa mort, il sentit un épuisement extrême. Il venait alors d’achever sa soixante-douzième année. Ses jambes le faisaient terriblement souffrir. Cette douleur était le prix de ses veilles incessantes, de sa station sur le rocher, où de mille jours et de mille nuits entières il n’avait point pris de repos, et de la bastonnade sauvage que lui avaient autrefois infligée les brigands. Des plaies de ses jambes une humeur s’écoulait sans discontinuer. Mais sur son visage tout baigné de lumière, déjà se lisait la Joie de ceux qui tressaillent à l’avance de la glorieuse allégresse que « Dieu a préparée pour ceux qui L’aiment. » (Cor. I, 2, 9).
Comme par le passé, il guérissait des fidèles en grand nombre, et il en était de plus nombreux encore auxquels il faisait servir son charisme de clairvoyance ; Mais il lui advenait plus souvent maintenant de prédire l’imminence de sa fin. Parfois même, c’était avec quelque insistance, tandis qu’il faisait à ses proches les dernières mises en garde : « Nous ne nous reverrons plus », soufflait-il. Il avertissait certains Moines, et certains laïcs aussi, d’avoir à se soucier seuls maintenant de leur Salut, ajoutant qu’ils ne se reverraient jamais plus. Et, lors des adieux, il les suppliait de prier pour lui. Souvent, on le voyait se tenir près de son cercueil, méditant sur la Vie après la mort et, de temps à autre, pleurant amèrement. A plusieurs Moniales de Diviyévo, il tint ce clair langage : « Mes forces m’abandonnent. Vous vivrez seules désormais. Je vous remets au Seigneur et à Sa Très Sainte Mère. » Or, il était un désir que certaines d’entre elles lui demandèrent de bénir, qui brûlaient de s’en revenir à Sarov, au temps du Grand Carême, afin de l’y visiter. Mais il eut cette parole : »A ce moment-là, ma porte sera fermée ; vous ne me verrez pas. »
Il n’était pas jusqu’à l’apparence du Saint ascète qui ne laissât voir que sa vie, comme une flamme, bientôt s’éteindrait. Son esprit, cependant, restait plus que jamais délié. Sa mort toute proche, il en parlait encore à ses amis, à ses compagnons d’ascèse, aux Ames chères enfin, au nombre desquelles figurait aussi le bienheureux Hiéromoine André, son disciple fidèle, qui menait l’ascèse au Désert de Nordiéyévo. Le Saint l’exhortait donc : « Sème, vénérable Père, sème la semence qui t’a été donnée. Sème-la au creux de la bonne terre, mais ne néglige pas de la jeter encore dans le sable et sur la pierre, aux côtés du chemin, et au cœur des épines. Sème-la, et vois s’il ne serait pas quelque lieu où elle pût germer, monter et donner du fruit, fût-ce avec lenteur. Et le talent qui t’a été confié, ne l’enfouis pas sous la terre, pour n’être pas châtié par ton Seigneur, mais remets-le aux négociants, afin qu’ils en usent pour le négoce. »
Au Moine qui le servait dans sa cellule, le Saint révéla en plusieurs occasions que la fin ne tarderait plus. Et après que sur maint sujet, il eût repris un autre Moine qui demeurait aussi à Sarov, il le pria encore d’éteindre un cierge : « Oui, c’est ainsi, vois-tu, qu’à mon tour, je m’éteindrai. » Et à quelques-uns parmi les frères, il tint ces propos : « Ma vie est à son déclin. En esprit, il me semble que je nais à l’instant ; en mon corps, que je suis déjà mort. »
Voyant la Vie si admirablement ascétique de Saint Séraphim de Sarov, l’un des Moines du Monastère lui fit, peu de temps avant sa bienheureuse dormition, cette question : « D’où vient, patérouli, que nous ne nous soumettions pas aujourd’hui à la discipline sévère de ceux qui jadis luttaient dans la piété ? » « De ce que », répartit-il, « nous ne sommes point déterminés. Si nous l’étions, alors nous vivrions comme nos Saints Pères qui ont brillé des feux de la pieuse ascèse . Le Seigneur dispense aux Fidèles et à ceux qui L’en implorent la même Grâce et le même secours qu’Il dispensait autrefois aux Anciens. Jésus-Christ n’est-Il pas, selon la Parole de Dieu, « le même hier et aujourd’hui ?» (Héb. 13, 8). Et cette vérité profonde et sainte, dont le bienheureux Séraphim avait la pleine intelligence et qu’il avait placée au fondement de sa propre vie, était comme le chant du cygne, comme le sceau apposé à ses luttes ascétiques.


***


A la fin de 1832, le Saint mesura un emplacement attenant au sanctuaire de l’église de la Dormition de la Mère de Dieu, qu’il avait destiné à sa tombe. Le jour de Noël, une semaine avant sa délivrance, Séraphim vint à la divine Liturgie où il prit part aux Saints Mystères du Christ. Après quoi, il s’entretint avec l’higoumène, le Père Niphon, le priant de témoigner aux Moines une grande attention, et aux plus jeunes d’entre eux, une sollicitude plus grande encore. Il demandait encore qu’on voulût bien l’enterrer dans la tombe qu’il s’était lui-même apprêtée. Le 1er janvier 1833 – c’était un dimanche-, il vint pour la dernière fois à l’église des Saints Zosime et Savvas où il embrassa toutes les icônes et alluma une multitude de cierges. Puis il prit part, comme il avait accoutumé de le faire, aux Saints Mystères. Enfin, il fit ses adieux à tous les frères qui se trouvaient assemblés là. Après qu’il les eut bénis et embrassés, il leur adressa cette consolation : « Faites votre Salut. Gardez-vous de toute lâcheté. Veillez. Des couronnes vous sont préparées. » Alors, il embrassa, puis l’icône de la Mère de Dieu et, ayant dirigé ses pas vers le saint autel, il fit la métanie d’usage et sortit par la porte nord du sanctuaire.
Ce jour-là, le frère Paul, qui demeurait auprès du bienheureux, lui apportant ses repas et les servant, s’aperçut que, par trois fois déjà, Saint Séraphim s’était rendu sur la tombe que l’on tenait prête, et qu’il s’y était longuement arrêté, le regard attaché à la terre. Ce même Moine se trouvait le soir dans sa cellule, lorsqu’il entendit le Saint psalmodier des hymnes de la Résurrection. Le lendemain, deux janvier, sur le coup de six heures, le Père Paul sortit pour la liturgie matinale. Passant auprès de la cellule voisine, il sentit une odeur de fumée. Dans la chambre du Starets brûlait toujours une myriade de cierges. Et s’il arrivait que, dans la crainte d’y voir mettre le feu, on lui en fît la remarque, il avait coutume d’opposer ces simples mots : « Aussi longtemps que je serai en cette vie, il ne se déclenchera point d’incendie. Mais, lorsque je mourrai, c’est par un incendie que s’annoncera ma mort. » Or il en fut bien ainsi. Le Père Paul dit alors la prière d’usage. Puis, il frappa. Il n’obtint pas de réponse. La porte était fermée à clef et verrouillée de l’intérieur. Imaginant donc que le Starets avait regagné son Désert et qu’au-dedans quelque chose brûlait, il appela les frères. Ces derniers forcèrent l’entrée. Ils n’aperçurent point d’abord de feu ; seulement un banc dans le vestibule, et, sur ce banc, quelques livres avec des vêtements – sans doute quelque don d’un visiteur délicat. C’étaient les cierges d’où volaient des étincelles qui avaient enflammé ces habits. Alentour, plus de feu cependant. En cet instant s’éteignait la dernière braise. Au-dehors régnait encore l’obscurité. L’aurore ne tarderait pas à pondre. Dans la pénombre qui emplissait la pièce, les Anciens allumèrent un cierge. C’est alors qu’ils virent le Père Séraphim ; tête nue, vêtue de sa vieille tunique blanche, il était agenouillé devant l’icône de la Vierge Miséricordieuse, au lieu ordinaire où, jour après jour, il s’était acquitté de son canon. Au cou, il portait une croix de métal. Sur sa poitrine, il avait croisé les mains. Sous l’icône de notre Souveraine, la Mère de Dieu, le lutrin portait le livre dont il s’aidait pour sa règle de prière.
Alors, pensant qu’il dormait, ses frères tentèrent de le réveiller. Mais ils en furent pour leur peine. Car, sur la terre, le Saint avait achevé le cours de sa très laborieuse Vie. Certes, il avait les yeux clos, mais, sur son visage, se peignaient les vivants transports où l’avait, avec l’oraison, jeté le souvenir de Dieu. Son corps était chaud encore, comme si le souffle venait à l’instant de quitter son enveloppe terrestre.
Avec la bénédiction de l’higoumène Niphon, les Moines prirent entre leurs bras le corps du bienheureux Starets qu’ils déposèrent dans la cellule voisine, celle du Hiéromoine Eustrate. Là, ils lui lavèrent le front et les genoux ; puis, l’ayant revêtu de l’habit monastique, ils le placèrent dans son cercueil qu’ils portèrent ensuite jusqu’à l’église.
Alors, partout, telle une traînée de poudre, se répandit la nouvelle de la dormition du Saint. Et, sans plus tarder, accourut la masse des campagnes avoisinantes. La foule des Fidèles déferla sur le Monastère. Tous se lamentaient et pleuraient amèrement la mort du Juste, et les sœurs de Diviyévo plus que tous les autres qui, elles, avaient perdu leur Père Spirituel et leur tuteur. C’étaient les plus inconsolables, effrayées qu’elles étaient à l’idée qu’il ne se trouverait plus au monde un être de semblable valeur pour réparer la perte qu’elles avaient faite en lui d’un si admirable guide spirituel. Cette même nuit qui vit la fin bienheureuse de Saint Séraphim, le Hiéromoine Philarète qui vivait l’ascèse au Désert de Glinsk – c’était au sortir de l’église, comme on avait chanté Laudes – montra à ses frères une étrange Lumière dont le ciel était tout éclairé : « Voici », leur dit-il, « comment s’élèvent jusqu’aux Cieux les Ames des Justes ! En cet instant, l’Ame du Père Séraphim monte au Ciel. »
Huit jours durant, la dépouille du Saint demeura en l’église de la Dormition. Sa tombe avait été préparée pour être au lieu précis qu’il avait lui-même marqué, si fort à l’avance. Avant même le jour des funérailles, l’on vit accourir au couvent de Sarov les âmes venues par milliers des contrées avoisinantes. De toutes parts, ce n’était qu’un seul et même gémissement de douleur ; partout aussi, le même désir de l’ultime baiser, que l’on donnerait au dernier séjour du grand Saint de Dieu, causait mille bousculades parmi la foule. Au jour marqué pour son ensevelissement, la liturgie que l’on célébrait pour le repos du défunt assembla dans l’église une telle multitude de peuple que, sur les chandeliers dont s’entourait le cercueil, l’air trop rare faisait s’éteindre les cierges. Assisté d’une foule d’autres prêtres, le Père Niphon, alors Higoumène de Sarov, célébrait l’office de la mise au tombeau. Le corps du Saint fut enseveli sous le côté est de l’abside, auprès de la tombe de Marc le Reclus. Par la suite, sur la pierre tombale, s’éleva un monument en bronze, où l’on pouvait lire ces mots : « Soixante-douze années, six mois et douze jours, Séraphim vécut à la gloire de son Seigneur. »
Une fois endormi en Bienheureux dans le Seigneur, Saint Séraphim continua d’opérer des miracles, guérissant tous ceux qui, dans la foi, recouraient à lui. Il ne cessait de témoigner aux hommes ce même Amour, admirable de compassion, qui, tout au long de sa Vie sur terre s’était manifesté sous la salutation, toute empreinte d’une bonté ineffable, dont il honorait chacun : « Ma joie ! ». Souvent, il apparaissait aux frères de Sarov comme aux sœurs de DIviyévo, médecin de leurs corps et paraclet de leurs âmes.
Au sixième mois qui suivit sa délivrance, cependant, le démon entra dans une sœur de Diviyévo. Et voici qu’une nuit, elle eut un songe, qui la transportait à l’église. Là, tout proche, se tenait aussi Saint Séraphim. Lors, elle le vit, assisté d’une autre sœur pareillement présente, lui saisir la main et la mener en procession autour de la Sainte Table – ce dont s’ensuivit allègement et mieux soudain. Alors, s’éveillant de son rêve, elle fit avant de se lever le signe de la croix. Et voici : elle resplendissait de santé. De ce jour, plus jamais elle n’eut à subir d’assauts de la part des puissances maléfiques.
Il se trouva à Diviyévo une autre Moniale qui fut gravement touchée par la maladie : ses yeux n’y voyaient plus. C’était à la veille du jour de l’an 1835. Elle fit un rêve qui la mena à l’église de Tichvine, celle-là même qui est dédiée à la Toute Sainte. Soudain, surgi des Portes Royales, Saint Séraphim lui tendit le voile, celui que l’on nomme « aer », et il l’invita à le porter à ses yeux. « C’est toi, patérouli ?» interrogea-t-elle. Et lui de répondre : « Ma joie, qu’es-tu incrédule ? C’est toi qui me pries et tu restes sans foi ? C’est bien moi cependant qui ai coutume de dire parmi vous la liturgie. » A ces mots, il devint invisible, et la Moniale recouvra l’entière guérison.
Un ascète de l’Athos, que sa piété avait rendu célèbre, le Hiéromoine Séraphim qui, lorsqu’il revêtit le grand habit de pénitence – le Grand Schème-, se défit de son nom pour prendre celui, nouveau, de Serge, mais que l’on ne connut jamais que sous le surnom de « l’Aghiorite », - cet ascète donc, écrivit cette relation qui figure parmi ses notes personnelles : « L’année 1849, je fus atteint d’une funeste maladie. Il ne paraissait pas que je dusse vivre encore. Nul remède pour me rendre la santé et ma vigueur premières. J’avais sombré dans le désespoir. L’on était à la veille du jour de l’an 1850, lorsque fort avant dans la nuit, une douce voix vint soudain frapper mes oreilles. « C’est demain le jour de la dormition du Père Séraphim, l’Ancien de Sarov. Célèbre à sa mémoire une liturgie, afin que son Ame repose, et lui saura te guérir. » Ces paroles me furent d’une grande consolation. J’avais beau n’avoir point connu de son vivant la personne de Saint Séraphim, cependant, dès l’année 1838, date à laquelle je m’étais rendu à Sarov en visite, j’avais commencé de nourrir à son endroit un extrême Amour et une confiance aveugle. Un rêve encore me conforta dans ces sentiments, que j’avais eus dès l’année 1839 : à pleine voix, j’y chantais au thaumaturge un canon de supplication où, du tréfonds de mon Ame, je criais : « Séraphim, Père Saint, intercède en notre faveur ! » Et quand, la sixième ode venue, il me fallut donner lecture de l’Evangile quoique je ne susse point quelle péricope il convenait de lire – celle que la coutume réserve à la mémoire des Saints, ou bien quelque autre encore – j’entendis soudain une voix me dire : « Annonce la vingt-cinquième péricope de l’Evangile selon Matthieu – cette péricope de l’Evangile de Matthieu 11, 27-30 est la lecture que l’on réserve aux jours où l’on fête la mémoire d’un Saint-. Sur ces mots, je m’éveillai. Depuis lors, et juqu’à aujourd’hui, je crois sincèrement que le Père Séraphim est un grand Saint de Dieu. Mais il me faut revenir au sujet qui nous occupe, celui de la maladie dont je fus atteint l’année 1849. Obéissant à l’étrange voix qui m’enjoignis de célébrer une liturgie à la mémoire du bienheureux, mais ne pouvant suffire seul à la tâche, je me rendis en hâte auprès d’un Prêtre, et je lui présentai ma requête. La liturgie s’achevait à peine que j’obtenais la guérison. Dans le même moment, je me sentis pénétré d’une paix nouvelle et insolite, et je fus délivré de la violente contrainte que n’avait cessé d’exercer sur moi le Malin. Et jusqu’à aujourd’hui, Dieu m’a fait la grâce de la pleine santé. »
Lors du Grand Carême de l’année 1858, le mardi de la cinquième semaine, la Moniale de Diviyévo, Eudoxie, assistée d’autres sœurs, emplissait de glace une fosse énorme, profonde de trois mètres. Mais ayant fortuitement glissé, elle fut précipitée dans le gouffre, dont le fond était comme tapissé de gigantesques blocs de glace, qui saillaient en arêtes vives. Cette chute fut si soudaine qu’elle ne lui laissa même pas le temps de jeter un cri. A grand’peine, on l’en retira évanouie. Comme l’on voyait qu’elle repsirait encore, on courut au village pour y quérir le médecin. Lorsque, quelques heures plus tard, elle revint à elle, son père spirituel la confessa avant de lui donner la communion. La malheureuse Moniale souffrait à la tête et à la hanche d’insupportables douleurs. Elle était, au demeurant, couverte de contusions. Mais cette peine, si légère qu’elle fût, qu’elle avait prise d’avouer ses fautes, suffit à la faire tomber en une profonde aphasie. Quand le médecin arriva, il ne put que se rendre à l’évidence : son état semblait désespéré. Une dizaine de jours se passa, durant laquelle ses douleurs ne lui permettaient point, sauf en de rares instants, de trouver le sommeil. Mais voici que le Grand Vendredi, vers minuit, elle tomba dans un sommeil léger : en rêve, elle vit Saint Séraphim qui, entré dans sa cellule, lui dit : « Je suis venu visiter mes petites orphelines. Voici que j’en ai eu quelque peu le loisir. » Celle-ci se prit à verser d’amères larmes : « Oh, patérouli », fit-elle, comme ma hanche me fait souffrir ! » Le Saint joignit alors les trois doigts de sa main droite avant que de faire, par trois fois, sur l’endroit malade le signe de la Croix, disant : « Laiss-moi te panser de cette gaze. » Puis, il disparut. Eudoxie, s’éveillant, ouvrit les yeux. Il régnait, dans la cellule, un calme souverain. Elle se rendormit. Lorsqu’au petit matin – c’était aux alentours de cinq heures – elle se réveilla pour la seconde fois, elle vit qu’elle reposait sur sa hanche malade, sans que celle-ci ne lui causât la moindre douleur. Alors elle se rappela la visitation de Saint Séraphim. Selon qu’elle eut accoutumé de le dire par la suite, longtemps elle avait senti comme un bandage que l’on aurait appliqué sur l’endroit blessé. Ce même jour, sans le secours de quiconque, elle se leva de son lit. Dès lors, elle faisait à tous le récit de sa miraculeuse guérison.
A nombre de personnes venues à sa fontaine afin d’en boire l’eau ou de s’y baigner, le Saint accordait aussi la guérison. On n’en veut pour exemple que cette histoire, survenue après sa dormition, d’une petite sœur du Monastère de Diviyévo qui, fortement frappée de ce mal féroce du typhus, se trouvait près de mourir. Et déjà, elle avait le bras raidi. Or voici que dans son sommeil lui apparut Saint Séraphim, venu s’enquérir de la raison qui la retenait loin de sa source. Alors, la saisissant par son bras malade, il la fit lever, lui enjoignant de ne rien négliger qui pût l’y conduire au plus tôt. Lorsque la Moniale s’éveilla, il lui apparut que sa main était saine. Ses sœurs alors la menèrent à Sarov. Là, elle ne fut pas plutôt baignée à la fontaine de Séraphim qu’elle guérissait toute entière.
L’année 1834, un officier de cavalerie, nommé Teplov, qui nourrissait pour Saint Séraphim une vénération sans pareille, se rendit à Sarov, en compagnie de sa fille, une enfant alors âgée de trois ans, que ses jambes faisaient beaucoup souffrir. Après qu’il eut célébré une pannykhide – ce qui est dire un office pour le défunt- sur la tombe du Saint, Teplov mena l’enfant à la « fontaine de Séraphim », fort de l’intime conviction que l’intercession du Saint inclinerait Dieu à prendre sa servante en pitié. Il fit donc boire la fillette à la fontaine, avant de lui y laver les pieds. Il n’omit pas non plus d’emplir de cette eau tout un tonnelet, dont il chargea ses épaules jusqu’au Monastère, songeant à y faire dire un canon de supplication dont s’ensuivrait une aspersion. Mais ils y parvenaient à peine qu’échappant soudain aux bras de sa nourrice, la petite se mit à courir de l’avant, tout comme l’aurait fait une enfant parfaitement saine. Et, en effet, elle avait recouvré sa santé première.
En 1852, un certain A. Borski, gouverneur de la province de Costroma, avait pour fils unique un petit garçon, alors âgé de huit ans, qui commença par souffrir de spasmes à l’estomac - mal effrayant qui céda bientôt la place à un autre mal plus terrible encore, marqué par des crises dont l’enfant sortait toujours si affecté que ses parents se mirent à trembler pour la vie de leur fils unique. Vers la même époque, la Moniale S.D. Davidova, alors rassophore – ce qui est dire novice- au Monastère de femmes situé dans ce même Costroma, fit don à la mère du petit malade d’un livre qui portait ce titre : « Vie et lettres de Séraphim de Sarov ». Cette lecture, qui ne cachait point quelles énergies de la Grâce divine le Saint avait laissé paraître en sa personne, laissa les parents du garçonnet confondus d’admiration. Or, une nuit, le petit garçon vit en songe notre Sauveur Jésus Christ qui, pressé de toutes parts par les milices angéliques, lui fit cette promesse qu’un entier abandon de sa volonté à celle du Starets, dont il recevrait bientôt la visite, lui obtiendrait la guérison parfaite. En effet, le Saint ne tarda pas à paraître, qui lui dit se nommer Séraphim : « Si tu veux recouvrer la santé », s’empressa-t-il d’affirmer, « rends-toi sans plus tarder à la fontaine du bois de Sarov, celle-là même que l’on dit « fontaine de Séraphim ». N’omets pas d’y puiser assez d’eau pour qu’il te soit loisible de t’en asperger la tête et le buste, ainsi que les mains et les pieds. A cette pratique astreins-toi trois jours durant sans discontinuer. Ne néglige pas non plus d’en boire. » Au matin, le garçonnet conta son rêve à ses parents. Cependant, ceux-ci s’embarrassaient de la façon dont ils viendraient à se procurer de cette eau ; de quoi, se faisant une grande affaire, ils s’affligeaient à l’excès. Mais le matin du jour suivant, ce fut un nouveau rêve que l’enfant vint rapporter à ses parents. Désormais, c’était la Mère de Dieu qu’il avait vue, entourée d’une nuée d’Anges, le presser, en un murmure d’infini Amour, de régler sa conduite sur les injonctions du Saint. Or, il se trouva qu’en ce jour précis, la Moniale Davidova revenait d’un voyage à Sarov. Aussi les parents du petit garçon la prièrent de lui donner un peu d’eau de la « Source de Séraphim. » Celle-ci se hâta donc de leur faire parvenir une fiole de cette eau. Et à peine le garçonnet eut-il commencé d’appliquer la médecine du thaumaturge qu’il se sentit mieux. Bientôt, il guérit tout-à-fait.


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Saint Séraphim sauvait également la vie à nombre de personnes tombées aux mains des brigands, par de miraculeuses apparitions qu’il faisait afin de menacer les malfaiteurs. Il n’est que d’entendre le témoignage de cette femme que son pèlerinage faisait passer au-travers de ce bois de Mourom où, soudain, en un lieu écarté, elle entendit des cris de détresse. Sans plus tarder, elle sortit une petite icône de Saint Séraphim qu’elle portait toujours avec elle, dont elle se signa avant que de signer l’endroit dont provenaient les cris A quelque temps de là, surgirent deux hommes, tous blessés et meurtris, qui dirent être tombés aux mains de brigands ; ces derniers s’apprêtaient à les tuer quand ils s’étaient soudain enfuis. On retrouva par la suite ces mêmes larrons qui, repentis, contèrent comment ils s’apprêtaient à assener à leurs victimes le coup de grâce lorsque, tout-à-coup surgi du bois, un vieux Moine voûté à la tunique blanche, dont la chevelure chenue était coiffée d’un vieux chapeau, les avait menacés du doigt : « Et maintenant, je vais vous apprendre, moi ! ». A sa suite accourait une foule de gens, armés de bâtons. Lorsqu’on montra aux malfaiteurs la petite icône de Saint Séraphim, que l’on tenait de cette femme alors en pèlerinage, ils n’eurent aucun mal à la reconnaître pour ce Moine.
Une jeune paysanne, originaire de la province de Riazan, Olga L., souffrait d’un mal effrayant qui se marquait d’accès de bâillements et de langueurs, de troubles de la vue et de crises de démence durant lesquelles elle se débattait et faisait montre d’une force qui passait la nature, mettant en pièces ses vêtements. En de semblables tourments elle passa de longs mois, jusqu’en l’année 1858 où, accompagnée de trois autres pèlerins, elle désira gagner Diviyévo. En chemin, elle eut des accès isolés, en dépit desquels elle pouvait encore marcher. Plus elle approchait de Sarov, cependant, plus les crises se faisaient fréquentes. A peine le couvent fut-il en vue, s’étendant en travers du chemin, qu’elle refusa de faire un pas de plus. Alors faisant sur eux-mêmes un gros effort, ses compagnons se mirent en devoir de la porter au Monastère. Là, ils chantèrent à la Toute Sainte un canon de supplication, avant de célébrer une pannykhide à la mémoire du Père Séraphim. Puis, ils la menèrent à la « source de Séraphim. » Là, un accès encore plus effrayant que les précédents se déclara. Tout en sang, elle hurlait : »Qu’as-tu à m’étouffer ? Ignores-tu donc ma force ? Que me lies-tu ? Je vais sortir ! Je sors ! ». Et, par instants, semi-morte, elle se frappait la tête contre terre. Elle fut deux heures sans voir, sans entendre. A la fin, l’esprit malin se prit à crier : « Trois sont sortis, mais un demeure. » Un jour et une nuit se passèrent avant que la malade ne prît part aux Saints Mystères. Après quoi elle se mit en route pour Diviyévo. Mais voici qu’à moins d’un kilomètre du Monastère, elle s’écroula au sol. Par instants, l’esprit impur la retournait comme une galette. Sur le soir, à grand peine, on la porta jusqu’à l’hôtellerie, om elle passa une nuit fort agitée. Elle se serait enfuie même, si elle ne s’en était trouvée empêchée. Au matin, sans rien lui dire, on la mena à l’église de la Transfiguration du Seigneur qui abritait le costume qu’avait naguère porté Saint Séraphim au Désert. L’on y avait maintenant élevé un saint Autel. Mais, lorsqu’on s’avisa de l’y faire pénétrer, ce fut une force au-dessus de l’humaine qu’avec une farouche résistance elle opposa aux hommes qui étaient venus en nombre unir leurs efforts pour la maintenir. L’esprit malin hurla : »Je vais sortir ! Je vais faire silence ! » Et ils traînèrent la possédée jusqu’au rocher de Saint Séraphim, les bras raidis et les jambes arquées, le cou révulsé et le ventre bombé. Après qu’ils l’eurent hissée sur la pierre, ils lui jetèrent sur l’épaule la chape et l’étole de Séraphim. La femme ne cessait plus de crier. Mais quand le temps fut venu de lui enfiler les gants du Saint, elle resta d’abord comme morte. Peu à peu cependant, le cou, puis le ventre, et enfin les autres membres de son corps, revinrent à leur état premier. Elle resta encore près d’une heure et demie sans connaissance. Après quoi, ayant recouvré l’entier usage de ses sens, elle commença de prier. Et, au travers de ses larmes, elle rendait grâces au Seigneur, Le remerciant, Lui et Son serviteur, de ce qu’elle avait obtenu la guérison. Epuisée qu’elle était, elle ne pouvait guère parler. Elle laissa donc ce soin à ses compagnons de route, se contentant pour sa part de renchérir à leurs paroles. Elle soutenait cependant que jamais elle ne s’était sentie si légère, ni si longtemps à son aise. En guise de bénédiction, l’Higoumène lui remit pour son voyage le portrait de Saint Séraphim, ainsi qu’une parcelle de son rocher. Le jour suivant, ils vinrent assister tous ensemble à la liturgie, au canon de supplication et à la pannykhide, puis elle s’en retourna, à jamais guérie.


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Voici en quels termes, dans le numéro qu’il fit paraître en octobre 1884, le journal Gradzanine – dont le nom signifie « citoyen »- relate tout ensemble les trois guérisons miraculeuses d’un certain Yvan Zasouchine, de son fils et de sa fille, qui demeuraient avec leur père, marchand, dans la ville de Mourom. Au mois de mars de l’année 1882, cet homme originaire de la ville d’Ouriopine, fut atteint de typhus à l’estomac. Le médecin d’Ouriopine, bien qu’il eût été de quelque secours, lui conseilla néanmoins de retourner dans son pays natal. Zasouchine se rendit à son arrêt. Mais, le voyage lui ayant causé un excès de fatigue, ce fut dans un état d’extrême épuisement qu’il arriva à Mourom. Le docteur Stavroski, qu’on avait fait appeler, lui prescrivit divers remèdes. Un instant, le mal parut céder. La fièvre tomba de 40°1 à 37°5. Bientôt le malade commença de reprendre des forces. Mais, durant sa maladie, il s’était formé derrière son oreille une tumeur, bientôt suivie d’une autre, au haut de la hanche droite. Le médecin jugea opportun de procéder sur l’endroit atteint à une incision afin d’en vider l’humeur qui s’y était accumulée. L’opération, cependant, échoua. Le liquide ne put s’écouler au dehors, et l’excroissance prenait chaque jour plus d’importance. Aucun des médecins consultés, ne put mieux que Stavroski, venir à bout de cette complication mystérieuse. Ils lui proposèrent un voyage à Saint Pétersbourg où les illustres chirurgiens Bogdanovski et Mouldanovski devaient se prononcer sur son cas. Mais ils furent unanimes à déclarer qu’ils ne sauraient risquer la moindre intervention et lui conseillèrent de s’en retourner chez lui. Or, après son retour à Mourom, Zasouchine se vit affecté de nouveaux maux : il souffrait maintenant, en outre, d’un phlegmon au poumon et d’un ulcère à l’estomac. Le malade était à présent à bout de forces. D’autres médecins auxquels on eut aussi recours ne purent que confirmer le caractère désespéré de son état. Ils allèrent même jusqu’à fixer à l’avance le jour de sa mort. Dès lors, on ne manqua pas de mander également le Prêtre, ce médecin des âmes. Bien qu’il fût d’une faiblesse extrême, Zasouchine ne cessait pas d’être en possession de toutes ses facultés. Il fit, en véritable Chrétien, une confession sincère, par quoi il fut digne de goûter à la divine Communion. Bien peu de jours s’étaient passés que, déjà, l’on rappelait le Prêtre. Lorsqu’arriva ce dernier, ce fut pour trouver son fidèle à toute extrémité. Il se contenta donc de lire la prière des agonisants. Trois jours après, cependant, le mourant commençait à retrouver ses forces. Voici quel étrange prodige était advenu sur ces entrefaites ; la voisine de Zasouchine, Mme M.T. Bitskova, que la mort prochaine de son voisin affligeait à l’excès, était venue porter à sa femme un peu d’eau de la « source de Séraphim », la pressant vivement d’en faire boire au moribond. Sa femme courut donner l’eau à Ivan. Mais lui ne pouvait même plus ouvrir la bouche. A l’aide d’une petite cuillère, elle parvint, avec une peine infinie, à lui en verser quelques gouttes sur la langue. Quant au reste, elle le lui répandit sur la tête. De cet instant, le malade connut une telle paix que sa femme, se demandant si ce n’était pas là une rémission, et le prélude à ses derniers instants, lui prêta une attention accrue. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle le vit s’endormir d’un sommeil paisible ! Et, lorsque quelques heures plus tard, il s’éveilla, ce fut pour demander à boire. Cette requête inopinée jeta son épouse dans un désarroi tel qu’elle ne savait plus que lui donner de crainte de lui faire mal. A la fin, elle s’avisa de lui faire boire du lait, ce qu’elle fit aussitôt. Mais, par la suite, elle se souvint que cette boisson lui était interdite, et elle se prit à trembler, dans la crainte que son geste n’eût de funestes suites. Cependant, Yvan fut tout réconforté par ce breuvage. Son estomac se remit à fonctionner sans plus de troubles. De ce jour, qui était un 11 novembre, Zasouchine commença de se refaire. Le lendemain, le médecin auscullta sa poitrine et constata un mieux. Mais à la hanche, nulle amélioration n’était sensible, et les plaies restaient ouvertes. Alors, le malade, sans plus se soucier de son extrême épuisement, manifesta le désir de faire le voyage jusqu’à Sarov, afin d’y vénérer les reliques du Saint de Dieu. Rassemblant les quelques effets indispensables au voyage, son épouse prit à toute fin avec elle ce qui était nécessaire à l’ensevelissement. Elle emmena même les enfants, afin que, dans l’éventualité d’une funeste issue, le malade pût les voir aux derniers instants de sa vie. Celui-ci était au plus mal. Sa jambe malade, qui était raide, ne lui permettait point de garder en voiture la position assise. Les secousses, qu’imprimaient à la voiture les cahots de la route, lui causaient d’insupportables douleurs. Aussi, à chaque halte que l’on faisait, plusieurs personnes l’enlevaient-elles dans leurs bras pour l’en faire sortir. Ce fut ainsi que Zasouchine arriva au Monastère séraphiméen de Diviyévo. Il escomptait prendre le repos que ce difficile voyage avait rendu nécessaire, après quoi il resterait quelque vingt-quatre heures en ce lieu. L’on était au cinquième jour du mois de juin, au lendemain de la Pentecôte. Vint l’heure des Vigiles. Le malade s’avisa de vouloir suivre l’office, au mépris des douleurs atroces qui le faisaient souffrir. Depuis l’hôtellerie, son épouse et les serviteurs qui l’assistaient le transportèrent jusqu’à l’église, monté sur un grabat. Et là, ils continuaient de le tenir entre leurs bras. Mais lorsqu’au moment d’avant les Laudes où l’on a coutume de chanter le mégalinaire, l’assemblée des Fidèles se pressa d’aller embrasser l’icône de la Sainte Trinité, il désira, lui aussi, de se mêler à la foule. Alors, faisant sur lui-même un gros effort, il se soutint sur ses béquilles et, ayant obtenu l’appui de bras secourables, dont ceux de son épouse, il put parvenir à l’image de la fête, qu’il vénéra. Après quoi, il reçut du Prêtre l’onction d’huile sainte. Son regard alors tomba fortuitement sur une icône figurant l’entrée de la Mère de Dieu au Temple. Or, il se trouvait qu’elle avait jadis orné la cellule de Saint Séraphim. On laisse penser avec quel feu le Saint avait pu prier devant elle, de longues heures durant. Au même instant, cependant, il sentit que, sans plus lui causer la moindre souffrance, sa jambe prenait sur le sol un appui ferme. Alors, au grand étonnement de tous les assistants, plantant là ses béquilles, il s’en revint à sa première place. Quand l’office eut pris fin, Zasouchine se dressa d’un seul coup et sortit vaillamment de l’église. Dehors, l’attendaient ses serviteurs avec le grabat. Mais, loin de trouver leur secours encore nécessaire, il leur remit jusqu’à ses béquilles et, sans l’aide de quiconque, il parcourut les quelque deux cent cinquante mètres qui le séparaient de l’hôtellerie. Le lendemain, ce fut à pied, de nouveau, qu’il se rendit à l’église où il prit part aux Saints Mystères. De là, il gagna Sarov, où il fit chanter, sur la tombe du Saint, un service funèbre. Le matin du jour suivant, au sortir de l’office, il partit sans plus tarder pour la source médicinale, dont l’eau l’avait si miraculeusement sauvé de la mort. Bien qu’elle fût éloignée du Monastère de quelque deux kilomètres, ce fut avec aisance qu’Yvan couvrit cette distance. En chemin, il se demandait s’il lui faudrait enlever le bandage de sa jambe malade. Comme plusieurs lui conseillaient de ne point l’ôter, il se rangea à cet avis. Parvenu à la fontaine, il retira ses vêtements et se laissa glisser dans l’eau. A peine eut-il senti sa fraîcheur lui couler sur les épaules qu’une douce chaleur, bientôt suivie d’une force neuve, lui traversèrent tout le corps. Au sortir de l’eau, il ne vit presque plus traces de son bandage. Tout seul alors, il acheva d’ôter ce qui en restait encore. A la liturgie du lendemain, il prit part aux Saints Mystères du Christ. Zasouchine était complètement guéri.
La tête du fils de Zasouchine, alors âge de huit ans, n’était plus qu’une masse pustuleuse, qui lui causait d’insupportables douleurs. Polotebnov, le professeur qui s’essayait à traiter la peau de l’enfant, vit là un mal dont la guérison ne demanderait pas moins de deux années. C’est alors que Zasouchine conduisit le garçonnet à Sarov. Sur le chemin qui les menait au Désert, désireux de prendre quelque repos, ils firent une halte au Monastère séraphiméen de Diviyévo. C’était le cinq juin, jour de la fête de la Sainte Trinité. Là, ils apprirent des Moniales que le bienheureux Starets avit souhaité de voir tous les visiteurs emprunter, la Prière du Cœur sur les lèvres, un étrange fossé qui tenait lieu de chemin : c’était une manière de tranchée que, sous la conduite du Saint, les nonnes avaient creusée. Saint Séraphim rendait en effet ce témoignage que, par cette voie, la personne même de la Toute Sainte avait passé. Zasouchine et sa famille toute entière empruntèrent donc ce passage, afin de satisfaire au désir de l’Ancien. Sur le conseil de la sœur qui le guidait, le petit garçon malade descendit à même le fond de la tranchée où il coupa des herbes et des fleurs que, tout au long du chemin, il tint pressé sur sa tête. Parvenu à Sarov, il courut se baigner à la « fontaine de Séraphim ». Et, lorsque le 15 juin, ils s’en revinrent chez eux, dans la ville de Mourom, bien loin que la tête de l’enfant se fût seulement toute entière purifiée, il lui était encore poussé une magnifique chevelure, aux boucles épaisses.


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On ne peut plus compter les miracles ni les guérisons qu’opéra Saint Séraphim après sa bienheureuse dormition même, et qu’il ne cesse d’opérer en faveur de ceux qui le prient avec foi de se faire leur intercesseur auprès du Seigneur. Aussi, en l’année 1891, une église fut-elle érigée sur sa tombe.
Le temps, bien loin d’effacer la mémoire d’une vie et d’une ascèse si haute, bien loin d’éteindre la foi dans une intercession si puissante, les accroît jour après jour : Chaque nouveau fils né à la Romanité Orthodoxe est plus enraciné en elle que n’était son père ! C’est fort de cette pleine et entière assurance de la Sainteté du Père Séraphim que le Saint Synode de Russie ne cessait point de réitérer sa requête que fût donné le premier branle à l’instruction du procès de canonisation qui placerait le serviteur de Dieu parmi les Saints. L’année 1895, Sa Béatitude l’Archevêque de Tambov fit établir, à l’intention du Saint Synode, un recueil où se trouvaient consignés vingt- quatre faits de miracles et de guérisons, redevables à l’intercession du thaumaturge, dont il soumit la lecture à divers juges extraordinaires qu’il avait lui-même commis. Ce même Evêque de Tambov proposa ensuite au Saint Synode, par deux fois en l’année 1897, tant en son commencement que lorsqu’elle tirait à sa fin, deux recueils, reproduisant les relations que diverses personnes avaient établies, de signes miraculeux et de guérisons, dont l’Ancien avait été l’auteur. Enfin, le 19 juillet 1902, jour anniversaire de la naissance du Père Séraphim, le Tsar Nicolas Alexandrovitch, qui n’était pas sans ignorer les hautes luttes ascétiques du bienheureux serviteur de Dieu, ni la piété dont le peuple honorait universellement sa mémoire, exprima le désir de voir se poursuivre le procès de canonisation, dont le Saint Synode avait ouvert l’instruction. Comme l’on n’était encore qu’au commencement de l’année 1903, le Saint Synode assuré désormais que les miracles opérés par la Prière de Saint Séraphim pouvaient être tenus pour exacts et véridiques, décréta tout ensemble qu’on l’adjoignît au chœur des Saints que Dieu a glorifiés et que l’on reconnût sa sainte dépouille pour une relique sacrée. Et quand vint l’heure de l’exil du Tsar et de la Tsarine, l’on prépara, pour y faire reposer les restes vénérables du Saint, une châsse reliquaire toute d’or et d’argent. Ce fut le 19 juillet 1903 qu’eut lieu la fête de la canonisation du Saint, que Dieu avait nouvellement manifesté, en présence du Tsar, de la Tsarine, de nombreux membres de la famille impériale, et d’une foule innombrable. Ce même jour, il se fit une multitude de guérisons.
Puisse le Seigneur, par les Saintes Prières de notre Père parmi les Saints Séraphim le Thaumaturge, nous garder semblablement des afflictions et de toute nécessité. A Lui conviennent tout honneur, gloire, et adoration, maintenant et toujours et aux siècles des siècles, Amen.

 






1 commentaire:

  1. Un texte magnifique que j'ai pris plaisir à partager sur Facebook.

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