dimanche 28 mars 2010

Père Joseph l'Hésychaste, Entretiens spirituels

Le Père Joseph l’Hésychaste (1896-1959), moine sur le Mont Athos, fut un grand ascète et maître de la prière. A son flambeau se sont allumés beaucoup d’âmes : il avait le charisme de l’enseignement et envoyait à ses enfants dans le Christ des lettres qui constituent un vrai guide de la vie spirituelle. La Lumière du Thabor en a fait connaître quelques unes (n4, 8, 19, 29) et nous sommes heureux de publier ici un nouvel extrait de cet ouvrage utile à l’âme (lettres 32-34 de l’édition grecque). L’ensemble a été traduit par Presbytéra Anna.

Que lâcheté est mère d’impatience...

Voici, ma fille, que revient ton humble père, espérant par ses pauvres paroles réveiller un peu ton zèle endormi. Et toi mon enfant, viens avec moi, réveille‑toi du lourd sommeil de ta négligence. Ecoute‑moi, et désormais ne dors plus. Eveille-toi, secoue bien vite le vain engourdissement de ta molle acédie. Puis, une nouvelle fois revêts ta panoplie, arme‑toi de courage, et face aux ennemis, tiens bon.
Car, il importe, si nous tombons au combat, que nous tombions en vainqueurs et non que nous soyons vaincus.
Mais n'est‑ce pas étrange ? Dans le monde, les gens, s'ils veulent seulement sortir de l'eau de ridicules petits poissons, s'escriment la nuit entière. Alors, tandis qu'ils n'ont pas ici bas d'autre espérance que celle‑ci, leur vie s'achève, sur ce travail épuisant qui, jusqu'au dernier souffle, les aura tourmentés.
Mais nous, malheureux, quelle pitié ne méritons‑nous pas pour notre sombre ignorance ? Car le Christ aussi nous fait vivre d'une espérance immense, lui qui, pour notre rétribution, apprête le centuple du don qui fut nôtre ; qui, pour un seul jour où nous aurons travaillé, nous en acquitteras cent autres. Et tout cela pour qu'éternellement, nous soyons avec lui, pleins d'allégresse et tout réjouis d'une joie sans fin ; pour qu'en enfants légitimes de Notre Toute Sainte, nous demeurions auprès de Sa Mère Très Douce ; pareils aux Saints Anges, revêtus, comme d'un manteau, d'une aveuglante lumière, emplis tous d'une ineffable joie.
Mais parce que nous ne voyons pas -nous dont les sens sont aveugles- les biens invisibles, pour un seul gain visible -pour quelques poissons de rien, ou pour tout autre appât, également éphémère- à cause de cela seulement, nous refusons de prendre patience.
Or si nous étions nés esclaves, ce sont les soufflets et les coups qu'il nous eût chaque jour fallu essuyer. Mais pour être nés libres, nous ne supportons rien pas même une parole amère, échappée aux lèvres tremblantes d'un frère gravement malade.
Allons, insensés au coeur non circoncis ! Une seule petite épreuve et, aussitôt, l'on renonce ! Eh quoi, nous préférons donc une séparation éternelle d'avec le Christ, une union éternelle avec Satan, plutôt que de supporter avec un coeur contrit, l'épreuve d'un seul instant ?
Car qu'est‑ce d'autre, dis‑moi, âme que j'aime malgré toute sa mollesse, qu'est‑ce d'autre que ce discours que tu me tiens sur ta lâcheté ? «Allons, je trouverai bien un moyen d'attenter à ma vie pour finir là mes jours». O suprême aveuglement ! O ténèbres épaisses ! Ah ! Sera‑ce donc te tuer, ou bien plutôt t'unir au diable, éternellement ? Mettras‑tu seulement un terme à ta vie, ou bien descendras-tu pour jamais dans le profond Hadès ? Et ne crains‑tu donc pas le jugement éternel et, pis encore, d'être séparée toujours du très doux Jésus qui est notre vie, lui seul ?
Ah ! vois comme Jésus s'afflige, vois comme est plein d'amertume l'Epoux de nos âmes, quand pour une épreuve de rien, une nouvelle fois, par notre ignorance, nous posons sur sa tête, la couronne d'épines.
A peine, par le saint privilège que nous confère le schème, l'appelons‑nous «Epoux», qu'aussitôt même nous le répudions. N'est‑ce pas là le fiel du reniement, venu se mêler au vinaigre de la funeste impatience ?
Mais prenons garde, mon enfant, qu'en faisant ainsi, nous affligeons beaucoup notre très doux Jésus, pour faire inconsidérément la joie du diable qui met son plaisir au mal.
Ah ! Qui me donnera des larmes, avec un deuil qui jamais ne finira, pour que jour et nuit je pleure sur mes frères, quand ils sont pusillanimes ?
Mon enfant, je prie que tu marches maintenant dans la voie droite, et que tu veilles désormais à ce que ne t'arrive plus semblable épreuve, ni à toi, ni à aucune autre de tes soeurs.
Soyez donc vigilantes, enfants bien-aimées du Christ, car ce sont là des choses qui arrivent à tous. Aussi loin de vous endurcir, gardez à votre gérondissa bénie, une parfaite obéissance, avec un amour sans faille ; et vous verrez qu'au temps de l'épreuve, la grâce de sa prière vous couvrira toutes.
Car où sont l'orgueil et la dureté, là sont aussi les scandales et la désobéissance. Mais où sont l'obéissance et l'humilité, là aussi Dieu a élu le lieu de son repos. Les Saints Pères disent : Avant la chute, l'orgueil, mais avant la grâce l'humilité. Quant à la lâcheté, elle est mère d'impatience. As‑tu vu un homme, as‑tu vu un moine sans la patience ? Il est pareil à une lampe sans huile, dont la clarté, bientôt s'éteindra.
De la lâcheté naît une foule d'avortons : la récrimination, la propriété, la grogne, l'impudicité, le blasphème, le désespoir, et bien d'autres encore. Quant à la dureté et à l'orgueil, ce sont aussi de proches cousins dont jaillit également une multitude de monstres, qui tous concourent à la ruine de l'âme. Mais abolis seulement toutes ces choses ensemble, et tu possèderas la parfaite obéissance et la sainte humilité.
Ah ! Songe, songe, mon enfant, à la bienheureuse obéissance. Que ton unique souci soit d'observer une soumission parfaite. Car maintenant que l'ennemi sait comme tu te laisses aisément vaincre, n'en doute pas, il ira faire trois tours et puis s'en reviendra. Allons, qu'il ne te trouve pas désoeuvrée, pour te prendre par surprise. Non ; tiens‑toi prête. Et quand il viendra, tâche de lui donner à comprendre que tu as, toi, pour te garder de toute part, les prières des tiens et la puissance du Christ.
Apprends encore à ne pas tomber pour si peu. Parce qu'à chacune de tes chutes, s'écroule aussi comme un pan de muraille, du camp retranché de ton âme, frayant à l'ennemi un accès plus facile, par où à la fin il investira la place entière et mènera son vaincu tout‑à‑fait prisonnier.
Mon enfant, te rappelles‑tu ce que je t'écrivais, quand tu t'en allais pour le monastère ? «Ces choses, te disais‑je alors, que tu m'écris maintenant, je veux, enfant bien-aimée, te les entendre dire encore dans quatre à cinq ans d'ici ; et que tout comme tu vois aujourd'hui tes soeurs, de ce même regard tu puisses les voir alors». Oui, mon enfant, si tu as entre les mains ces premières lettres que je t'écrivais, tu y retrouveras ces choses.
Je te le dis donc aujourd'hui : Sois vigilante. Sois vigilante parce que ce n'est encore que le début et qu'il se peut même que tu doives encore tout recommencer. Mais si au contraire tu omets maintenant de te faire violence, alors viendra un temps où, quand bien même tu le voudrais, il ne te serait plus donné jamais de pouvoir faire ce qu'aujourd'hui tu auras négligé.
Mets donc aussi ton obole, et la grâce de Dieu, elle, te donnera les mille talents. Jette‑toi à terre ; deviens boue, pour que l'on te piétine. Deviens tel Avakkoum. Fais-toi un coeur brisé et sanglote d'une âme éplorée, et Dieu, dès lors, aura pitié de toi. Mais j'ai beau pleurer pour toi, moi aussi, chaque jour, ce sont tes larmes aussi que le Seigneur demande.
Eveille‑toi donc, et chasse au loin ta lâcheté. Une fois pour toutes, jette‑bas l'ennemi, et apprends à le vaincre par la force du Seigneur. La victoire, mon enfant, c'est la patience ; la victoire, c'est l'humilité ; la victoire, c'est l'obéissance...
Et sache encore ceci : depuis tant d'années qu'avec toute sa science le Malin s'acharne à combattre les athlètes, lorsqu'après avoir fait feu de tous ses artifices contre leur bravoure, il ne peut pour autant parvenir à les vaincre, alors il peut encore dans sa rage impuissante leur susciter des maladies qui ne finissent hélas qu'avec leur mort. Et le corps bien souvent leur fait mal tout entier jusqu'à ce que leur être ne soit plus qu'une plaie, leur vie un râle continuel, où gémit leur douleur. Mais ces valeureux martyrs savent bien dès lors, que le temps de leur fin est proche, et avec elle celui du repos bienheureux.

Ah, soeurs bien‑aimées, pourrai‑je assez vous dire
combien se plaît notre Toute Sainte
à la modestie comme à la pureté ?

Tout ce que tu évoques là, mon enfant, nous ne connaissons que trop déjà, pour nous y être souvent heurtés, nous aussi, une fois, deux fois, et plus souvent même. Et sur ces altérations que tu subis aujourd'hui, nous avons même écrit un tout petit traité, pour le cas justement où quelqu'un dût à son tour les souffrir, de crainte que lui aussi, après toi, ne devînt la proie facile du découragement. Ne crois pas cependant que tu puisses rester ainsi à paresser encore, comme tu l'as fait jusqu'à présent. Non : il faut maintenant te faire violence, il te faut lutter, usant pour cela d'une grande humilité et d'une parfaite obéissance. Allons, ne reste pas là, figée, immobile. Mais, bien plutôt, crie : Jésou mou ! (mon Jésus !) Panaghia mou ! (Ma toute sainte !) Ah ! Ne sois donc pas si indolente. Ferme ta porte aux pensées. Et surtout, à pleine voix, appelle ton Christ.
Avant que le Malin n'ait eu le temps dans ton esprit de former une pensée, toi, forte de la prière, brise-le tout net.
Ne le laisse pas t'envahir, insidieusement.
Mais, que tu laisses en toi quelques vestiges à peine de pensées impures -traces de ce qu'au‑dedans de toi l'ennemi aura semé- alors, l'espace d'un instant, il t'aura enfoncée, enfouie en elles comme au plus profond de la terre. Et quelles luttes alors pour t'en purifier ! C'est pourquoi il faut te faire violence. Oui, il faut pour cela peiner et souffrir. Car il n'y a rien là, vois‑tu, d'une partie de plaisir. Ton coeur saignera, il dégouttera de sang. Jusqu'à la lie tu boiras le calice, de fiel et d'amertume. Mais c'est alors que pour ton salaire, tu recevras la liberté ; c'est alors que tu goûteras la douceur.
Et ne crois pas que ce soit là combat négligeable. Comme une folle plutôt il te faudra crier : Jésus ! Mon Jésus ! Sauve‑moi !... Mère de Dieu Toute Sainte, secours‑moi ! Que telle la navette, ta langue aille et vienne, disant et redisant : «Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi !» Et quand tu te seras beaucoup fatiguée à crier, alors te viendra la prière de supplication, comme jamais encore tu ne l'auras goûtée... Mais si, comme à présent tu tardes, si tu es négligente, alors pour te guérir, l'éternité même ne suffirait pas.
Ce n'est pas l'homme assis dans sa maison qui peut voyager et faire route vers la ville ; ni le moine négligent qui, tout en ne priant pas, devient digne à lui seul de la Jérusalem d'en‑haut.
C'est pourquoi, relève‑toi. Mets ton obole, et à ta suite la divine grâce aussi mettra pour toi ses mille talents. Montre seulement ta bonne disposition. Détourne ta face loin de l'ennemi. Que laisses‑tu davantage le démon souiller ton âme ?
Où donc est l'humilité, lorsque tu dis et vois que tous envers toi sont coupables et que toi seule es bonne? Non : L'humilité, c'est de voir tomber sa soeur et, sur le champ, avant même qu'elle ait eu, elle, le temps de demander pardon, lui faire une métanie, et lui dire : «Pardonne-moi ma soeur, et bénis-moi !»
Et que cela ne te paraisse pas non plus exigeant ni difficile. Ce n'est rien encore en regard de ce que le Christ notre Maître a bien voulu, Lui, faire pour nous. Devant les Anges il s'est abaissé, s'inclinant comme en une métanie depuis les cieux jusqu'à la terre, «et il a incliné les cieux, et il est descendu». Lui, le Dieu, parmi les hommes ! Et toi, tu mets le monde sens dessus dessous pour n'avoir pas à dire un simple : «Bénis, ma soeur !» Allons, dis‑moi : l'humilité, où donc est‑elle ?
En vérité, lorsque tu te seras humiliée, tous te paraîtront saints. Tandis que lorsque tu t'en fais accroire, tous t'apparaissent revêches et méchants.
Quoi de plus puant que l'orgueil, quoi de plus infect que les démons immondes ? Et tu tolères néammoins qu'ils viennent te salir, te souiller, t'infecter ? Si aisément tu les laisses forcer ta maison pour en abattre les murs ? Mais enfin, voyons ensuite s'ils en ressortiront ! Si aisément tu accueilles les pensées honteuses et impures ! Mais voyons ensuite si tu te purifieras !
Dieu ne hait rien tant que l'impureté du corps, qui transgresse pour le seul plaisir. Et celui qui avec les pensées impures commet l'adultère, celui‑là tout entier pue comme un chien crevé.
Mais celui qui lutte au contraire, gardant son corps pur, et un esprit vierge de la souillure infecte des pensées impures, celui‑là, comme un encens d'agréable odeur, voit monter aux cieux sa vie et sa prière.
Ce que je vous dit à présent, c'est l'expérience qui me l'a fait connaître : il n'est pas de sacrifice qui fût devant Dieu en odeur plus agréable, que cette pureté du corps, qui s'acquiert au prix du sang et d'une lutte sans merci.
De cette pureté bienheureuse, j'aurais tant à vous dire ! Elle dont j'ai goûtée, dont j'ai mangé le fruit ! Mais à cette heure encore, ni tes soeurs, ni toi, ne pourriez en soutenir, fût‑ce le récit.
Je ne vous dirai que cette seule chose : du vêtement de ces êtres-là, lorsqu'ils en changent -encore n'en changent-ils que tous les trois ou six mois- de leur habit, comme d'un coffret qu'emplit une myrrhe rafraîchissante, émane ce même parfum suave, qui bientôt embaume par toute la maison.
Dieu fait connaître cette pureté bienheureuse, cette virginité très sainte de ses vases d'élection.
Faites-vous donc violence, purifiant vos âmes et vos corps. Jamais en aucune façon n'accueillez les pensées impures. Et vous verrez ces merveilles que je vous dis. Alors, vous aurez foi en mes paroles. Et il en va de même pour tout ce que je vous ai écrit jusqu'à ce jour. Faites‑en l'épreuve, goûtant vous aussi ces choses, et vous trouverez que ce que je vous dis de la praxis n'est que la vérité même, et vérité d'expérience.
Là où sont les luttes, l'obéissance et l'humilité, jamais les démons ne prévalent, jamais ils n'ont pouvoir d'enchaîner ni d'emmener l'homme captif. Mais la dureté au contraire, l'orgueil et la désobéissance engendrent l'acédie avec la négligence, par où surgissent tous les démons qui de l'âme d'un homme font un fumier d'écurie et une porcherie. Et ils ne s'apaisent pas qu'ils ne lui aient d'abord fait rendre compte de l'ancien comme du nouveau péché, et que corps et âme ils ne se le soient asservi.
Faites‑vous donc violence, mon enfant, tes soeurs et toi. Car si vous êtes négligentes, il vous faudra subir les pires maux. Mais si tout au contraire vous vous faites violence, alors vous serez sauvées, éternellement. Vous serez devant Dieu en agréable odeur, comme un encens suave, comme une myrrhe de grand prix. Alors en vérité vous serez devenues ce sacrifice raisonnable, qui en tout point est agréable à Dieu.
Ah, soeur bien‑aimées, pourrai‑je assez vous dire combien se plaît notre Toute Sainte à la modestie comme à la pureté ? Et parce qu'elle est la Vierge Toute Pure, elle seule et unique, tous également elle nous voudrait purs, à cause de l'immense amour qu'elle a pour nous.
Et vois : à peine finissons-nous de l'appeler, qu'elle, déjà, se hâte à notre secours. «Toute Sainte Mère de Dieu, secours‑moi !» Ton balbutiement encore inachevé, la voici, comme l'éclair ! Et aussitôt, elle t'illumine l'esprit, tandis que ton coeur s'emplit d'une douce clarté. La Toute Sainte est venue, et voici qu'à la prière elle incline ton esprit, et ton coeur à l'Amour.
Alors en de tels instant, souvent il arrive que l'être, tout entier porté par Elle jusqu'aux lueurs de l'aube, mêle à la mélodie des hymnes, sanglots et gémissements, tant son coeur se fond à chanter ainsi la Mère de Dieu Très Pure.
Faites‑vous donc violence, bien‑aimées, chérissez le silence, priez, demeurez à l'obéissance, humiliez‑vous, et vous trouverez tous les biens. Vous avez pour exemple la gérondissa bénie, qui déjà exhale l'odeur suave du Christ. Gardez‑vous donc de l'affliger, ou de la contredire. Persévérez dans le silence, comme dans la prière, et laissez‑là, elle, toute à son hésychia. Car c'est quand elle sera morte, et que vous l'aurez perdue, quand vous resterez là comme des corneilles endeuillées, perdues, seules dans la plaine, c'est alors que vous apparaîtra clairement sa dignité d'antan ! Mais alors pour ce qui est de vous, ce sera trop tard.
Aussi, je t'en supplie encore, petite enfant de mon âme fais‑toi violence, et sans perdre de temps. Qu'il ne te suffise pas de me voir, fatigué, t'écrire ces lettres. Non. Mais éveille‑toi. Foule aux pieds tes ennemis. Deviens boue, boue que l'on piétine. Persévère dans l'obéissance. Et ton âme vivra éternellement.

En nous tous, mon enfant se produisent ces altérations

C'est aujourd'hui, mon enfant, après si longtemps que je reçois ta lettre !
Ah ! Que n'as‑tu vu mon angoisse passée ! Car comprenant à ta dernière lettre que tu n'allais pas bien, je t'en avais un peu blâmée. Mais si tu avais su depuis lors quel chagrin j'en ai eu, quelle peine dans mon pauvre coeur !
Mais voici qu'aujourd'hui je me réjouis, apprenant que tu te remets, que tu commences aussi à redresser un peu ton tout petit esquif pour naviguer enfin vers le port calme et tranquille de l'apatheïa bienheureuse.
Et c'est en vérité, mon enfant, qu'elle est difficile la lutte impitoyable contre les passions ; pourtant avec la grâce de Dieu, sache‑le, l'on vient à bout de toutes. Et l'impossible se fait possible.
En nous tous, mon enfant, se produisent ces altérations. Mais à cette lutte, il faut de la patience, toujours de la patience.
Et n'oublie pas : tous ces désordres anormaux, ce trouble, ce dégoût, cette haine, ces mouvements sauvages des passions, tout cela vient de Satan. Aussi, à tout cela également, il faut opposer une même aversion ; l'opposer avec force, avec douleur, avec désespoir ; l'opposer ausitôt; au tout premier instant ; avant même que les passions n'aient pu s'insinuer en toi, s'y saisir de tes biens et tarir tes eaux, pour affamer et assoiffer ton âme, quand elles l'auront privées de la rosée céleste dont elle se nourrissait.
Car c'est, vois‑tu, lorsqu'on acquiesce aux pensées -semées en nous par le Malin- qu'aussitôt se tarit le flux, que la prière, librement, épanchait.
A présent, regarde : l'autre t'a coupé les vivres ; il a tari tes eaux ; et dans quelques jours à peine il te fera mourir, mourir affamée. Au commencement pourtant, tu eusses pu sans trop de peine résister aux pensées, les refouler même. Mais dans ta négligence, au contraire, tu as relâché ton effort, et prêté l'oreille à leurs paroles fourbes. C'est pourquoi, elles sont entrées, pour te traîner après elles comme leur prisonnière.
Sois donc vigilante, et montre‑toi moins crédule, quand bien même tu t'imagines qu'elles ont dû fuir au loin. Certes, les prières de tes aînées, pour quelques temps les ont chassées ; mais elles persistent, néammoins, à vouloir revenir. La grâce divine, pour laisser un peu l'âme s'enhardir, leur a bien mis un frein, mais, de nouveau, elles vont revenir.
Ainsi donc, en temps de paix, loin d'être négligente, redresse‑toi et prie : c'est ainsi que tu prépareras la guerre. Allons, prends courage ! Et patience ! Et soumets‑toi encore à la parfaite obéissance. De la sorte tu pourras quelque jour t'en délivrer tout‑à‑fait. Mais n'oublie‑pas : ce sera pourtant au prix d'une très dure lutte, et d'une vigilance jamais prise en défaut.
Pour chaque pas en avant que veut faire le moine, il lui faut verser des larmes -bien des larmes- du sang -beaucoup de sang- et passer du temps -tellement de temps. Cependant vient le diable, le vieux mal, qui lui assène à la tête un coup, avec sa barre de fer, si haut, si fort, que si la grâce et la prière des frères ne l'en eussent à temps prévenu, il lui eût fait bien vite retourner sa veste. Après quoi il faut au moine, une nouvelle fois, recommencer au commencement. Une nouvelle fois, voir couler son sang.
C'est pourquoi, mon enfant, il est besoin de patience. Allons, ne te décourage pas. Ne sois donc pas si lâche. Demeure seulement à l'obéissance, et la grâce toujours te couvrira. N'as‑tu pas en outre beaucoup d'âmes avec toi pour te soutenir ?
Et n'oublie‑pas : chacun des pas que tu fais vers l'ultime réjouissance, pour moi aussi est réjouissance, allègement subit. Car ton élévation fait s'élever mon âme.
La grâce, tu le vois est à présent revenue. Sois vigilante pourtant, car de nouveau bientôt elle s'enfuiera. Alors, si une nouvelle fois elle t'échappe, toi, garde courage, prends patience, demeure à la parfaite obéissance, et de nouveau elle reviendra. Je te disais qu'elle reviendrait à Noël. Vois, elle est revenue, mais, pour n'avoir pas trouvé en toi une garde vigilante, elle n'est pas restée. Et maintenant qu'elle est revenue, elle s'en ira encore pour te purifier encore de toutes tes passions. Et il en sera ainsi, tant que tu ne seras pas devenue comme te veut le Seigneur, pour que sa grâce divine pût reposer en toi. Aussi fais‑toi violence à l'heure du combat. Et ne sois pas si molle. Ne laisse plus le temps s'envoler de la sorte. Car ce temps que chaque jour, au hasard et en vain tu gaspilles, jamais plus tu ne le retrouveras. Or c'est de tous les jours, de toutes les heures, et de tous les instants de ta vie que tu auras à rendre compte. Ce n'est pas à seule fin de courir que l'homme doit parcourir la carrière de sa vie, mais dans le stade aussi il lui faut mesurer à l'empan les coudées de sa course. Toi donc, ne reste plus à la traîne, ne demeure pas en arrière avec ta négligence.
Et sache encore cela : Si tu en viens quelque jour à possèder l'amour du Christ et de la Mère de Dieu, sans nul surcroît de peine, tu auras par là‑même atteint à la vigilance, et à la contemplation. Car si toutes les autres vertus sont bonnes, elles aussi, quand elles viennent en leur temps, l'amour de Dieu pourtant est encore au‑dessous d'elles.
Et l'amour de Dieu, voici à quoi tu le reconnaîtras : lorsque tu étreindras l'icône comme si elle eût été vivante, lorsqu'en versant des larmes brûlantes tu la couvriras de baisers, lorsque tu crieras : «Manoula mou ! (ma petite maman), ma Toute Sainte, sauve‑moi qui suis perdue, si seulement tu songes à m'abandonner ! Mon Dieu, Seigneur ! Par l'intercession de tous tes saints et de Ta Mère Toute Pure, aie pitié de moi !» Et lorsqu'à dire ces mots tu sentiras en toi un très grand amour, qu'ardemment tu désireras tenir entre tes bras l'icône, ce sera le signe alors, qu'elle t'aura rendu ton baiser. Pour moi, il peut me suffire de n'embrasser qu'une seule fois l'icône de la Mère de Dieu pour m'en séparer ensuite. Mais lorsque je m'en approche, comme un aimant, elle m'attire à elle. Et j'ai grand besoin alors d'être seul. Car à l'embrasser, je passe de longues heures. Et mon âme ensuite est toute emplie comme d'un souffle vivant, tandis que m'inonde la grâce qui ne me laisse plus partir. T'est‑il déjà arrivé d'entrer dans une église dont une icône fût miraculeuse ? L'Amour alors, le désir de Dieu, tels une flamme de feu, dès le seuil te saisissent, tandis que s'exhale alentour un souffle si suave que des heures durant, hors de ton corps tu demeures en extase, enivré, là, à cet embaumant parfum de fleur de Paradis. Oui, c'est une grâce pareille qu'octroie Notre Mère de Dieu Toute Sainte à ceux qui par amour pour elle, ont gardé leurs corps pur.
Car j'ai compris quelque jour combien notre Toute Sainte chérissait la pureté. C'est pourquoi aussi, avant toute autre passion, ce fut contre la chair d'abord que je m'acharnais à combattre. Et le Seigneur me fit don de la pureté, à tel point maintenant que je ne fais plus même la différence entre un homme ou une femme. Mais jamais plus désormais la passion de la chair ne vient me troubler. Avec ce don du Christ, comme un sixième sens, j'ai reçu la pureté.
Or si je vous écris cela, mon enfant, à tes soeurs et à toi, c'est qu'à mon imitation vous vous fissiez violence. Sans quoi, mes enfants, jamais je ne vous eusse fait part de mon état spirituel. Je n'ai pas voulu m'attirer non plus aucune louange de vous. Seulement, comme votre frère en Christ, frère si proche à tant d'égards -vous gardant toujours enfouis avec moi dans mon coeur, autant que je le puis, je brûle de vous venir en aide. Que chacune donc, fasse l'expérience de cette vérité que je vous disais. Et si vous vous faites violence, vous connaîtrez quel amour a pour nous la Mère de Dieu Toute Sainte.
Mais écoutez encore : Un soir que j'embrassais son icône, je me sentis gagner par un léger sommeil. Je m'assis dans une stalle et m'assoupis un peu. Alors une grâce, un parfum indicibles émanés de l'icône soudain envahirent mon corps.
Et je vis l'enfant céleste caresser mon visage, tandis que comme s'il eût été vivant, j'embrassais, moi, son petit bras potelé. Or ne crois pas que tout cela fût un rêve. Non, c'était là, comme la perception fugitive d'une autre vie trop étrangère encore, d'une vie inconnue et que n'ont pu goûter ceux qui n'ont pas reçu mystérieusement connaissance.

Père Jérome d'Egine, Entretiens spirituels

Vous donc, faites l’aumône. Soyez généreux. Le riche est si souvent avare. Mais lorsque vous donnez, ne regardez pas à qui vous donnez. Ne regardez pas si l’être est bon ou méchant. Quand il en a besoin et que vous le pouvez, donnez sans regarder. Quoi que vous ayez d’un peu ancien, et que vous remplaciez par du neuf, donnez-le, sans regarder à qui. Même en ce cas, l’aumône n’est pas négligeable. Elle efface une foule de péchés. Il en va de même pour le travail que l’on accomplit gratuitement à l’église. En ces moments-là, dites-vous que vous servez la divinité. Vous en éprouverez une grande joie. A l’inverse, ne cherchez jamais à gagner de l’argent le dimanche ; parce que c’est le jour du Seigneur, et qu’il appartient au Seigneur. Il y avait à Anyssos un épicier du nom de Marcourios Panayotopoulos. Il travaillait le dimanche. De retour à Egine, je lui ai écrit, lui demandant de ne pas travailler ce jour-là. Je préférais lui envoyer l’argent qu’il aurait gagné à travailler ainsi, en volant le Seigneur.
Le Géronda aussi se serait cru voleur s’il lui avait fallu devenir prêtre par amour de l’argent. Il préférait rester le petit diacre de toujours. Onze années, il était ainsi demeuré au service du Patriarche. Onze années durant lesquelles il n’eût pas voulu changer d’état. Encore s’estimait-il indigne que les fidèles accourussent à l’église pour l’entendre prêcher. C’était pour lui que se pressait la foule. L’on aimait sa voix, ses paroles ; mais surtout l’on avait cette intime certitude qu’il était le bon pasteur qui se met au service de ses brebis ; il avait cette contrition qui fait saigner le coeur, cet amour du Seigneur qui brûle les entrailles, inondant l’être jusqu’à la racine. Ce qui parlait par lui, sans le connaître on le reconnaissait : c’était la grâce de l’Esprit dont les flots arrosent, baignent, fécondent la création entière.
Cette grâce, de quel secours ne lui avait-elle pas été ! Sans elle, dans cette grande Constantinople que le Turc, depuis quatre siècles, piétinait sous sa botte, il n’eût eu nulle chance de survivre.
L’on était un jour venu le chercher -la police du calife local. «Pappas, le grand Caddi te veut». Basile, troublé, savait que cela n’annonçait rien de bon. Sans doute l’agha manigançait-il contre les Roumis quelque nouvelle mesure humiliante. C’était dans ce contexte que souvent l’on vous convoquait, vous interrogeant à propos de tout et de rien. Loisible à l’ottoman, si la réponse déplaisait, et que l’humeur s’y prêtât, de vous envoyer aussitôt à la mort.
Basile avait fait le signe de la croix. Puis il s’était mis en route. Prêt à tout. «Ce que tu veux Seigneur, avait-il murmuré. Non pas ce que je veux».
Au tribunal, le caddi l’avait reçu avec bienveillance. Il avait de son bureau chassé tout le monde, puis en avait avec soin fermé les portes.
«Maître, lui avait-il dit -et son ton était empreint de déférence-, des six livres que je gagne par mois, je garde deux pour ma famille, et je dispose des quatre autres pour la charité ; je marie les orphelins, je protège les pauvres, je donne aux malades. Je jeûne et prie Dieu avec foi. Lorsque je siège au tribunal, je juge et j’acquitte selon le droit, sans acception de personne, eussé-je reçu à l’encontre quelque ordre du vizir». Puis, baissant la voix, d’un ton où frémissait une subite impatience : «Mais toi, maître, tu dis que je n’irai pas au Paradis ? Est-ce bien ainsi, dis-moi, que pensent les chrétiens ?» A Basile il avait semblé discerner, secrète, comme une nostalgie qui se fût tapie, dans le coeur sincère de l’Agarénien. Cela lui avait fait l’impression fraîche que laisse à l’âme une brise. Le souffle de l’Esprit avait éveillé le juge ottoman ; on l’eût dit instrumenté par la Providence divine. A l’être nostalgique des douceurs du Paradis, il eût fallu apposer le sceau de l’Eglise. Basile eût aimé le tirer de sa géhenne, le hisser sur les cimes éblouissantes de la vérité.
C’était, il le savait, au prix de sa vie. Mais cela ne l’effrayait pas. L’Esprit lui soufflerait ce qu’il lui faudrait dire.
- Dis-moi, maître Caddi, tu as des enfants ?
- J’en ai, fit l’archijuge.
- Tu as des esclaves, des serviteurs ?
- J’en ai aussi.
- Et tu les aimes, tes esclaves ?
- Je les aime pour ce qu’ils sont disciplinés et qu’ils font ma volonté.
- Mais lorsque tu mourras, les institueras-tu héritiers de tes propriétés ?
- Certes non !
- Et pourquoi cela ?
- Parce que c’est aux enfants légitimes que reviennent exclusivement, par droit d’héritage, les biens paternels.
Il y avait eu une pause. Le diacre avait marqué un temps. Puis, du ton incisif de ceux qui savent, il avait tranché : «Avec tout ce que tu fais, maître caddi, tu es le bon serviteur de Dieu. Mais si tu veux devenir héritier de cette maison paternelle qu’est le paradis, il te faut véritablement devenir enfant de Dieu ; il te faut embrasser la foi orthodoxe et te faire baptiser».
Le juge suprême avait reçu l’enseignement inspiré de Basile. Il s’était enfui de la ville -qu’on le prît, et c’en était fait de lui- ; il avait embrassé la foi orthodoxe et reçu le saint baptême.
Il y avait à la Ville un autre Turc encore que distinguait son respect des archimandrites. Il avait à son tour interrogé Basile. «Effendi -maître-, s’était-il étonné, les chrétiens me laissent perplexe. Pourquoi, durant le grand carême, le tarama leur est-il permis, et le poisson interdit ? Pourquoi les oeufs du poisson et non pas le poisson ? N’est-ce pas là une étrange religion ?»
L’espace d’un instant, Basile s’était inquiété. Il avait tâché, d’abord, de gagner du temps. «Lorsque je reviendrai chez toi, avait-il jeté, je te l’expliquerai».
Il était allé à la maison du Turc. L’Esprit lui avait encore soufflé la réponse : «Viens, je vais t’expliquer. Tes enfants, d’où les as-tu engendrés, de ta fille ou de ta femme ?» «Mais, s’était insurgé le Turc, mes filles sont vierges. Comment eussent-elles pu enfanter ? C’est de ma femme que je les ai engendrés». «Eh bien, avait souri Basile, comprends que le tarama est au poisson ce que tes filles sont à ta femme. Elles, n’ont pas connu d’homme. Mais ta femme a connu et enfanté. C’est là la différence».
Le Turc s’était réjoui. «Maître, s’était-il écrié dans un transport d’enthousiasme, fais nous tous chrétiens !» Et, de l’évêque, tous avaient reçu le baptême. Désormais ils portaient, incorruptible, le sceau du Christ.
Plus tard, l’Ancien contait cette histoire. «Notre orthodoxie, concluait-il, possède de grands charismes. Elle détient la richesse de la vérité ; mais les hommes d’aujourd’hui ne sont pas zélés».
De Constantinople, cela était plus vrai encore. Que là-bas des Turcs devinssent orthodoxes n’était guère que l’exception. Pour l’ordinaire, au contraire, son zèle courrouçait. C’est ainsi qu’un Turc du nom de Cassas avait un jour invité le hiérodiacre. Refuser l’invitation d’un Turc, cela ne se pouvait pas. Entré chez lui, Basile s’était vu pris au piège. L’autre avait fort bien manigancé son coup. Depuis la porte extérieure jusqu’à ses appartements, il avait jonché le sol de croix, en sorte que Basile fût contraint de les piétiner.
A cette vue, Basile s’était attristé. Que faire ? Cependant, le Seigneur, il n’en doutait pas, cette fois encore le tirerait de ce mauvais pas.
Ayant fait son signe de croix, il s’était baissé à terre, puis avait pris la première croix. Avec beaucoup de piété, avec beaucoup d’amour il l’avait embrassée. Alors, tranquillement, piétinant toutes les autres, il s’était avancé. C’était ce qu’attendait le Turc. Comme le lynx se ramasse sur ses pattes pour fondre sur sa proie, il avait bondi. «Qu’as-tu fait, despote ? Ne vois-tu pas que tu as piétiné les croix ?» Mais il s’était heurté à la sérénité du diacre. «Pour moi, avait répondu Basile -et son visage demeurait impassible-, je ne sais qu’une seule croix, celle de Notre Christ ; je ne sais qu’un seul crucifié, Notre Christ. Je me suis penché, j’ai pris la première croix, je l’ai embrassée -tu vois comme je la tiens- et j’ai piétiné les autres. Ignorerais-tu que nombre de malfaiteurs ont eux aussi été crucifiés ?»
C’était la grâce de Dieu qui couvrait Basile, toujours la gardant des pièges de l’ennemi, comme lui attirant la bienveillance de beaucoup. Il avait aussi la protection du patriarche. Tout cela le mettait hors d’atteinte. Basile eût pu longtemps rester à Constantinople.
Déjà pourtant, il songeait à partir. Lui qui voulait se consacrer entièrement à Dieu connaissait trop de gens dans cette ville ; trop de compatriotes ; trop de parents ; cette promiscuité l’importunait. L’amour même de sa mère le gênait. Il s’en voulait de lui être tellement attaché. Il craignait que cet attachement excessif ne l’éloignât du Christ. Et puis, elle lui écrivait trop. Il n’ouvrait plus ses lettres à présent. Il préférait les déchirer sans les lire. De temps à autre pourtant, il prenait sa plume pour la rassurer. Et parce qu’il ne voulait pas qu’elle eût de la peine, il lui écrivait que tout allait toujours pour le mieux.
A ses enfants d’Egine, plus tard, il parlait de l’amour filial. C’était pour l’amour de Dieu qu’il le condamnait. J’ai connu naguère, disait-il, un père de famille. C’était un homme d’un certain âge. Un être très spirituel. Il ne cessait au-dedans de lui de psalmodier et de prier en esprit. Il avait une fille. Elle aussi était très spirituelle. Elle l’aimait, et elle aimait les choses spirituelles. Elle psalmodiait avec lui. Son père et elle chantaient à l’unisson. Il avait pour elle un grand amour. Il n’eût pas voulu s’en séparer.
Un jour qu’il priait, il entendit une voix lui dire : «Ta fille, la donnerais-tu en caution ?» La réponse avait jailli comme un cri : «Oh, non, Seigneur ! Je ne la cède pas».
Ce jour-là son enfant s’en est allée. Elle est morte.
Cette histoire, il est une femme aussi à qui je l’ai racontée. Sa fille veut se faire moniale. Mais elle, ne la laisse pas partir. Elle refuse de s’en séparer. Ce récit même n’a eu sur elle aucun effet. Malgré cela, elle n’a pas voulu comprendre.
Mieux valait encore l’opprobre de la stérilité que cet attachement maladif au fruit de ses entrailles. Une femme qui n’avait pu garder l’enfant qu’elle attendait vint à Egine voir le Géronda. Dans sa peine, l’Ancien lui réchauffa le coeur : «Tu as un grand regret, lui dit-il, le regret du fruit, de l’enfant. Ne t’attriste pas. Dis : mon Dieu, ce que tu veux. S’il s’agit qu’il naisse pour son salut, oui. Mais s’il doit naître pour sa perte, devenir un voleur ou, pis que cela, devenir ce par quoi me serait retiré l’amour que j’ai pour toi, en ce cas, non, Seigneur, ne m’en donne pas».
Pour Basile aussi, l’heure avait sonné, du renoncement. Il allait partir, laissant derrière lui des êtres chers. Combien d’êtres chers ! Tous les siens. Despina, sa tante, qui donnait pourtant de si sages conseils, s’appliquant toujours à la prière... Et puis Eupraxie, la moniale, et son frère, le moine Arsène... Ceux-là aussi maintenant étaient des siens ; et Despina les avait tant aidés... Un jour peut-être... Basile avait la certitude qu’ils se retrouveraient. Ces amitiés étaient de celles qui ne se brisent pas.
Basile ne savait plus très bien au fond pourquoi il s’en allait. Maintenant même il eût souhaité reculer. N’y avait-il pas ce juge turc qui le suppliait de rester, lui promettant de répondre de lui...? Et cette patrie qu’il avait tant aimée... Lorsque les autres, par jalousie s’étaient ligués, dans l’idée qu’ils lui feraient à toute force quitter l’Asie Mineure, l’idée seule l’en avait fait frémir... «Sa Petite Asie à lui... Plutôt mourir ! Qu’y avait-il de plus beau que sa chère patrie ?...»
Et voici qu’il l’abandonnait. Il avait le sentiment que Dieu l’avait voulu ainsi. Cette pensée que c’était là la volonté de Dieu était même la seule chose qui pût le consoler.
«Tu es ma consolation dans ma misère», dit le psalmiste à Dieu.
C’était par obéissance qu’il partait. Aux volontés de Dieu il obéissait aveuglément. Cette obéissance-là était comme une autre consolation déjà. Il ne fallait pas non plus trop se demander pourquoi Dieu le voulait ainsi. Encore et toujours le psalmiste avait raison : «Les voies de Dieu sont impénétrables».
Le langage de Basile était plus simple. Plus imagé aussi. «Notre ventre crie, nous avons faim. Dieu aurait pu aussi nous faire sans ventre. Mais il a jugé mieux ainsi».
Basile était donc parti. Pour la Grèce continentale. Il y avait eu le voyage, le débarquement, dans l’agitation du Pirée. Il avait rencontré là un compatriote ; un négociant : Constantin Vassiliade. Il n’y avait pas loin de chez lui à Saint-Basile-de-Calipole. Basile aimait ce saint. Il sentait sur lui comme sa protection.
Un hiéromoine desservait l’église. Une figure exceptionnelle que ce Chrysostome Marcysse.
Peu à peu, Basile s’était attaché à lui. Il l’avait pris pour guide spirituel.
Le père Chrysostome était allé voir l’archevêque d’Athènes. Il voulait faire nommer Basile hiérodiacre de l’église de la métropole, à Egine. L’archevêque Chrysostome Pappadopoulos avait consenti à la requête.
Basile était ivre de joie. Il vénérait tant saint Denis, le patron d’Egine. Et puis il y avait le merveilleux Nectaire. Deux grands saints ! Quelle gloire pour une petite île. Egine, l’île aux saints... Ah, qu’il lui fût donné un jour de coller lui aussi à leurs empreintes...!
Le patriarche de Constantinople, Joachim, lui avait donné une lettre de recommandation. Il la remit en mains propres au prédicateur de l’île, Pantéléimon, le futur métropolite de Charistia.
Il y avait deux ans à peine que saint Nectaire s’était endormi. Deux ans que les moniales de son monastère avaient perdu leur père. Tout de suite, elles avaient vu qui était Basile ; ses yeux intelligents ; son regard de saint ; il serait leur second père.
Et voici qu’elles l’appelaient à tout moment. Il n’avait pas son pareil pour donner le conseil qui délivre des pièges, pour mâter la difficulté qui résiste.
Mais ses enfants d’Egine, à cette tâche en ajoutèrent une nouvelle. A son insu, ils avaient entrepris l’archevêque Chrysostome d’Athènes. Ils voulaient lui voir remettre la direction spirituelle du monastère d’hommes de la Mère de Dieu Chrysoléontissa à Egine. Le hiérarque avait donné sa bénédiction.
Dès le premier instant, Basile avait été la joie de ses moines. C’était au point que lorsqu’il les initiait à l’apprentissage des vertus, ils eussent voulu les acquérir toutes à la fois. Il y avait un ordre pourtant. D’abord venait l’obéissance :
«Ne désobéissez pas, leur disait-il ; ne désobéissez ni à Dieu, ni à l’higoumène. Jamais nous ne devons nous opposer à Dieu. Dieu veut, et il agit. Que sommes-nous, pauvres de nous, pour nous opposer à lui ? Il nous faut seulement l’aimer et lui obéir».
«De l’obéissance, disait-il encore, naît l’humilité. Elle était la vertu des commençants, elle était encore celle des parfaits ; elle était celle aussi dont son très aimé Isaac faisait «l’ornement de la divinité. Car le Verbe qui s’est fait homme l’a revêtue et dans notre corps nous a parlé d’elle».
Lui aussi chantait l’humilité :
«Aimez l’humilité. L’eau, quand elle coule, ne reste pas au sommet des montagnes ; mais elle descend, en bas dans les plaines. Faites-vous petits devant les hommes».
Il fallait commencer par de petites choses. Les détails même avaient leur importance.
L’humilité avait ses gestes.
«Une jeune fille a voulu m’aider à mettre mes chaussettes, disait-il. J’ai cédé. Je l’ai regardée faire. Et puis je l’ai grondée : "Jeune fille, comment t’y prends-tu ? Il semble que ce soit la première fois que tu mets des chaussettes à quelqu’un ! Sois donc plus humble !"»
L’humilité avait ses mots. Ses mots à elle. Simples comme elle.
Lorsque vous demandez quelque chose, dites d’abord : «S’il vous plaît». Ayez de l’humilité. Plus d’humilité.
Une moniale voulait mourir le lendemain de ma mort. Mais je lui ai dit : «N’emploie pas de grands mots. Moi je ne veux pas encore mourir... -et tout en disant cela, le Géronda pleurait- parce que je suis encore dans la ténèbre».
Une autre me disait : «Géronda, je prie pour telle chose». Mais je l’ai reprise : «Ne dis pas : je prie ; dis : je supplie Dieu». Allez à la prière avec humilité ; pour que Dieu aie pitié de vous.
L’orgueil, faites très attention de vous en garder ; parce que, pour vous humilier, Dieu permettrait les épreuves. Tâchez de faire en sorte que notre Christ ne soit pas contraint de permettre l’épreuve, pour que vous acquériez l’humilité.
Un jeune prêtre me demandait de le bénir pour prendre la direction d’un monastère de femmes. Il se fondait sur une simple assurance : il disait n’éprouver aucun mal à «respecter la morale» -c’était là les termes qu’il employait. Je l’ai repris sévèrement : «Et moi je te réponds : Es-tu plus fort que le prophète David ? Nul ne peut se vanter. Sur le Mont Thabor, tous sont tombés contre terre. Ils ont vu la divinité, ils en ont reçu le gage, mais ils sont tombés. L’homme est faible. Et pour ma part j’ai peur, lorsque je vois que tant sont tombés, parmi les plus grands même. Quant à toi, si tu le veux vraiment, essaie ; la grâce t’éclairera. Mais à peine verras-tu surgir un motif de trouble, alors, sur-le-champ, sans rien dire, lève-toi, embarque, et cingle vers le Mont Athos. Ce que demain nous deviendrons, nous ne le savons pas ; nous ne savons pas ce que demain Dieu fera de nous».
Soyez humbles. Paraissez comme si vous ne saviez rien. Ne désirez pas que les hommes vous distinguent ; ne désirez pas qu’ils vous aiment ; non, ne désirez ni que l’on vous loue ni que l’on vous aime. Quand même l’on vous cracherait au visage, ne répliquez pas ; ne vous mettez pas en colère ; n’acceptez nulle colère au-dedans de vous. Quoi que l’autre vous fasse, pardonnez-le lui sur-le-champ. Patientez, supportez sa colère, endurez son mépris ; et lorsque vous aurez supporté, vous verrez des merveilles venant de Dieu ; secrètement, ou de façon éclatante et manifeste, Dieu vous récompensera. Et s’il se trouve un homme pour vous mépriser, Dieu en illuminera d’autres, qui vous aimeront et vous respecteront. Ainsi en est-il : les hommes nous méprisent, nous plongent dans l’amertume, mais Dieu, lui, allège nos fardeaux. Et dans sa compassion, il prend soin de nous.
«Mais géronda, disaient ses enfants, nous voudrions tant, nous aussi, combattre cette faiblesse qui nous fait désirer d’être aimés... C’est si difficile pourtant...»
Il prenait son air grave.
Je sais, disait-il. C’est pour cela que j’aurais voulu être un ver de terre. Oui, je vous le dis, j’aurais beaucoup voulu être un ver ; que tous me piétinent ; que nul ne fasse attention à moi ; que nul ne m’honore ; que je n’aie que Dieu seul à aimer ; que lui seul fasse attention à moi ; que lui seul me secoure ; que lui seul ne m’abandonne pas.
Il est plus en sécurité l’homme qui vit dans l’obscurité, dans l’humilité. Aux humbles appartiennent la grâce, la fécondité, la bénédiction.
Un évêque partit pour le Mont Athos. Il désirait vivre dans un monastère comme un simple moine. Un ange du Seigneur vint en éclaireur avertir les frères : «Un évêque arrive pour vous visiter». Tous descendirent au rivage. Ils ne virent pas d’évêque. Il n’y avait là qu’un pauvre moine. A cause de sa mise, ils ne comprirent pas ce qu’il était. Ils le prirent avec eux, et l’employèrent aux tâches serviles. Ils l’envoyaient dans la montagne pour la corvée de bois. Comme il n’y était pas accoutumé cependant, il peinait sang et eau. Mais il continuait d’accomplir tout ce qu’on lui ordonnait de faire.
Un jour enfin qu’il descendait de la montagne, sa bête lourdement chargée de bois, l’ange du Seigneur, une nouvelle fois, apparut aux moines, disant : «Voici l’évêque ! Courez ! C’est lui qui maintenant arrive, charriant le bois sur sa bête. Il peine, courez !» Tous accoururent, se prosternèrent devant lui, et lui firent des métanies, implorant son pardon.
Avez-vous vu, mes enfants, l’humilité ?
Ecoutez encore.
J’allais souvent à l’Athos. Jusqu’à ce qu’un jour j’y rencontre un moine. C’était un fou. «Je vais tuer le patriarche !» disait-il. Et d’autres choses insensées. Lorsqu’on lui parlait, il paraissait ne pas comprendre. De l’avis de tous, il était fou.
Je l’observais dans les yeux. Et non seulement j’y vis qu’il n’était pas fou, mais j’y distinguai encore de la vertu. J’y notai aussi que les paroles qu’il prononçait de temps à autre étaient celles d’un être qui, loin d’être fou, avait beaucoup de discernement spirituel.
Un jour qu’il était seul dans un lieu écarté, je l’aborde et lui dis : «Je suis prêtre : je suis pécheur, je le sais et ne crains pas de te le dire ; néanmoins, alors même que mes péchés défendent à la grâce de descendre sur moi, il est une chose en quoi tu dois respecter ma prêtrise ; autrement, tu ferais un grand péché ; voilà : tu me dois la vérité. Réponds-moi franchement : Tu n’es pas fou ; pourquoi donc contrefais-tu le fou ?». Il me dit : «A toi je dis la vérité. Je ne suis pas fou ; mais je fais le fou pour fuir tout éloge, pour m’attirer mépris et injures ; en sorte qu’un jour peut-être je sois jugé digne de voir la face de Dieu. Seulement, à mon tour maintenant, je te demande une grâce : jusqu’à ma mort, ne dis cela à personne».
Avez-vous vu cette humilité ?
Le géronda pleurait à présent. Cette humilité, c’était comme s’il la sondait jusqu’à sa racine, comme s’il s’abîmait dans ses profondeurs, à s’en donner le vertige. Il fermait les yeux.
L’on sentait en lui l’expérience. De l’humilité, il n’ignorait plus nul secret. Elle était pour lui comme une amie de longue date, une compagne des jours anciens. Il semblait bien la connaître.
Cela se voyait à son air si doux, à ses larmes d’amour. Oui, pour elle, il avait l’amour vrai de ceux qui véritablement sont humbles ; de ceux auxquels la grâce révèle les mystères ; de ceux qui déjà sont parfaits en sagesse.
Il ne s’en défendait pas entièrement. Les Pères n’aiment pas à parler de ce qu’ils n’ont pas vécu. Cela transparaissait sous son langage simple : «Si vous ne mangez pas de sucre, comment direz-vous à un autre la douceur du sucre ? Il faut connaître son goût. Appliquez-vous ; mangez-en d’abord vous-mêmes».
Il fallait s’en aller soi-même au-devant de l’humiliation. «Deux femmes se disputaient pour une assiette cassée. A les entendre, je me suis attristé. J’ai voulu qu’elles ne se disputent plus. Je l’ai remboursée moi-même. "C’est moi qui l’ai cassée, leur ai-je dit ; ce n’est pas vous". Je ne l’avais pas cassée, bien sûr ; cette assiette, je ne l’avais même pas vue».
Il fallait tout s’imputer à péché.
Tout joyeux, ses enfants venaient à lui. «N’est-ce pas miraculeux, géronda ? Vous aviez dit d’acheter des raisins secs et voilà que quelqu’un en a apporté !» Il fronçait les sourcils : «Cela ne vous attriste-t-il pas ? Tout cela est arrivé à cause de mes péchés. Je suis un homme pécheur, j’ai demandé des biens matériels, et Dieu m’a envoyé des biens matériels, au lieu des spirituels».
Le voir honorer son visiteur, tandis que lui-même se regardait comme rien, emplissait le coeur de contrition. Qu’un prêtre le visitât, et il était le premier à lui faire une métanie, à lui demander ses prières. Il suppliait : «Quand notre Christ aura pitié de toi, dis-lui : Mon Christ, aie pitié de celui-ci aussi qui a eu un peu pitié de moi».
Il se considérait comme le plus indigne. Tout juste s’il méritait qu’on remarquât sa présence.
«Surtout, recommandait-il à ses visiteurs, surtout, lorsque je viendrai vous voir au bureau, ne manifestez aucun enthousiasme. Je ne suis rien de plus que les autres».
Au contraire, il était moins qu’eux tous. Il les voyait très haut, comme juchés sur un toit. Lui était tout en bas.
Un jeune prêtre était venu le voir. Devant lui, avait-il confié à ses enfants, je retenais mes larmes ; sur son visage, je voyais des vertus que je n’avais pas acquises, moi qui suis plus vieux que lui. Je voulais supplier Dieu qu’il le gardât toujours pur. Je n’aurais pas dû lui parler... A cause de sa grande jeunesse seulement, j’ai pensé que je pouvais le faire peut-être...
Et cet autre qui est venu... Comme il est plus haut que moi qui ne suis rien ! Lorsque j’avais son âge, mon âme n’était pas sans cesse, comme la sienne, tournée vers Dieu. Lui, avec son silence et son amour de Dieu, est tellement plus haut !
Et il pleurait.
Ses enfants s’insurgeaient : «Mais vous, géronda, vous êtes un être hors du commun». Son visage devenait sérieux : «M’avez-vous déjà vu faire votre éloge ? Non, moi seul ai de la sorte gaspillé mes années, tenant mon esprit loin de Dieu».
Il se faisait soudain plus grave. «Vous, mes enfants, vous êtes jeunes encore ; vous pouvez vous corriger. Pour moi, ma souffrance est grande de ne pas voir encore la lumière de mon Christ ; il faut encore que je change, il faut encore que je me corrige, il faut que je m’afflige encore...»