vendredi 10 février 2012

GUETTEE. DE LA PAPAUTE. XIV.

GUETTEE.
DE LA PAPAUTE XIV.

APPENDICE I.


DU GALLICANISME A L'ORTHODOXIE.


(p.305).


Dans ses Souvenirs d'un prêtre romain devenu Prêtre Orthodoxe, Guettée a raconté sa Vie & le cheminement intellectuel & spirituel qui l'a conduit à l'Eglise Orthodoxe. Nous donnons ici quelques extraits des Souvenirs de Guettée, ainsi que le récit qu'il fit, dans ses lettres au Père J. Wassilieff, de son voyage en Russie.


1.DECOUVERTE DE L'ORTHODOXIE.

Je ne regrette pas d'avoir été en butte aux attaques de la secte jésuite. J'envisageai de plus près cette papauté qui voulait se donner comme infaillible, même dans les questions historiques, & qui essayait de comprimer la science & l'intelligence. Bientôt je la vis sous son vrai jour. Il n'y avait qu'un fil entre le gallicanisme & l'Orthodoxie. Le galliacn voulait une papauté soumise aux canons, soumise au concile oecuménique qui était la plus haute autorité dans l'église. Seulement il admettait, en théorie, le pape comme chef de l'église de droit divin. C'était une inconséquence. Un chef de droit divin ne peut être soumis ni à une autorité humaine, ni à des lois ecclésiastiques. Les ultramontains ont profité de ce manque de logique pour battre en brèche le gallicanisme. J'étudiai de près leurs arguments. Je lus les ouvrages des plus savants défenseures de la papauté; je les lus, non pas au point de vue gallican, mais avec la plus entière indépendance d'esprit. Je fus convaincu que galliacns & ultramontains n'appuyaient leurs thèses que sur DES TEXTES FAUX, ALTERES, TRONQUéS, mal interprétés, & j'arrivai à cette conclusion: que la papauté n'était appuyée ni sur l'Ecriture Sainte, ni sur la Tradition Orthodoxe universelle; que l'évêque de Rome n'avait reçu que des conciles de l'Eglise originelle son titre de premier patriarche; que la papauté n'existait que depuis le neuvième siècle, & n'était qu'une usurpation sacrilège sur les droits de l'Eglise représentée par l'épiscopat.
J'arrivai ainsi à l'Orthodoxie avant d'être officiellemnt Orthodoxe.
Ce grand pas une fois fait, je ne pouvais plus voir une Eglise schismatique dans cette vénérable Eglise Orthodoxe orientale, touchant laquelle j'avais accepté quelques-une des préjugés que soutiennent tous les écrivains catholiques occidentaux, soit gallicans, soit ultramontains, pour se donner raison dans leurs systèmes touchant la papauté.
C'est ainsi que les attaques injustes de mes ennemis m'ont fait acquérir de nouvelles lumières, & m'ont conduit à l'Orthodoxie véritable.

(p.306).
Nous avons reçu la lettre suivante:


«  Monsieur l'abbé,


«  Je lis avec le plus grand soin tout ce qui paraît d'important sur l'église & sur la papauté, car ce sont là, ce me semble, les questions importantes du moment. Je lisais ces jours derniers les conférences de M. l'abbé Besson sur l'église. J'y cherchais quelque chose, & je n'ai trouvé que des phrases. Des phrases, nous en avons déjà trop; des faits, nous n'en aurons jamais assez; car, au fond, la question de l'église & celle da la papauté sont avant tout historiques. Ce que j'aime surtout dans vos publications, M.l'abbé, c'est que vous procédez en véritable historien, par des faits; en véritable théologien catholique, par des témoignages traditionnels. Aussi vos ouvrages, & particulièrement « la Papauté schismatique », ont-ils fait beaucoup d'impression sur moi.
«  Permettez-moi donc de m'adresser à vous pour vous demander si réellement l'église gallicane a toujours professé, je ne dirai pas l'ultramontanisme, puisque nous avons assisté à l'inauguration de ce système dans l'enseignement ecclésiastique, mais la doctrine gallicane, telle que je la trouve, par exemple, dans les oeuvres de Bossuet.
«  Les études approfondies que vous avez faites sur notre église gallicane, comme le prouve votre belle Histoire de l'Eglise de France, me persuadent que vous pourrez, sans difficulté, réondre à la question que je me permets de vous adresser. Ce n'est point, de ma part, une simple curiosité, mais le désir de m'instruire de plus en plus, sur un sujet qui me préoccupe beaucoup.
« Je vois l'Eglise si dénaturée, de nos jours, en Occident, sa constitution tellement bouleversée, les innovations si multipliées, que je ne sais vraiment plus où trouver un abri solide pour ma foi, sinon dans cette Eglise Orthodoxe orientale que vous avez le courage de proclamer la véritable Eglise, au milieu même du romanisme & du jésuitisme, qui vous paient largement, en haine, les travaux que vous faites pour la vérité.
«  Croyez bien que, dans le clergé catholique latin, vous avez des amis qui vous lisent avec sympathie, & qui vous suivraient bientôt, si jamais une Eglise Orthodoxe occidentale française existait chez nous. Peut-être que la solution de la question que je vous adresse pourra hâter le moment où l'on comprendra mieux, qu'en suivant nos vraies traditions gallicanes, nous devons adhérer à l'Orthodoxie orientale. S'il en était ainsi, j'en serais, pour ma part, bien heureux.
« Agréez, monsieur l'abbé, l'assurance de mes sympathies & de mon respect. 


R...
Prêtre. »

(p.307).


Nous croyons pouvoir répondre à la question qui nous est proposée de manière à satisfaire notre honorable correspondant.
S'il veut bien remonter seulement au moyen âge, il rencontrera un enseignement qui, s'il n'est pas absolument l'Orthodoxie orientale, y mène tout droit.
Cet enseignement s'est perpétué jusqu'au seizième siècle. A cette époque, les jésuites ont systématisé toutes les prétentions des papes appuyées sur LES FAUSSES DECRETALES, & ont formé ce qu'on a appelé depuis l'Ultramontanisme.
Ce système apparut, en France surtout, sous la Ligue. Il n'eut pas beaucoup de succès, & un des plus chauds partisans en devint même l'adversaire le plus redoutable : je veux parler de Richer, qui réagit contre la doctrine des jésuites avec une vigueur étonnante, & revint à l'ancien enseignement gallican. Mais, tout en ne gagnant pas beaucoup d'adeptes déclarés à leur système ultramontain, les jésuites, grâce à leurs procédés habituels, imprimèrent au gallicanisme un caractère plus timide, plus indécis. De là les contradictions accumulées chez les théologiens, comme dans la conduite de l'épiscopat français, pendant les dix-septième & dix-huitième siècles.
Ce gallicanisme mitigé a pour expression authentique les quatre articles de 1682. Bossuet surtout le mit en faveur; non pas qu'il regardât les quatre articles comme l'expression d'une doctrine de foi, mais il pensait que, vu les circonstances, on ne pouvait mieix faire. Il essaya de concilier le gallicanisme avec le premier principe de l'ultramontanisme, qui est LA PAPAUTE DE DROIT DIVIN, & s'il mit ce dernier point si fort en relief dans son discours officiel sur l'unité, c'était, comme il le dit lui-même dans une de ses lettres, pour « flatter les tendres oreilles des romains », & les amener à accepter ce que les articles contenaient de gallican.
Rome rejeta les articles; Bossuet échoua comme diplomate. Quant à la science théologique qu'il dépensa en faveur des quatre articles, elle est de bon aloi dès qu'il se place résolument sur le terrain gallican; mais dès qu'il aborde la papauté de droit divin, il n'a à son service qu'un petit nombre de textes, détournés évidemment de leur signification.
Si le génie de Bossuet a échoué dans une pareille tâche, qui pourra réussir? Si l'aigle de Meaux, que personne n'admire plus que moi, n'a pu concilier le gallicanisme avec le premier principe romain, qui jamais pourra se flatter de mieux faire?
Arrivons maintenant à une question pratique.
Il est bien évident que si l'évêque de Rome est devenu formellement & ouvertement HERETIQUE, il a perdu, par là même, la primauté que l'Eglise lui avait donnée.
Le vrai gallican doit admettre cette conséquence, & il ne s'agit pour lui que d'examiner cette question de fait:
Le pape professe-t-il une doctrine nouvelle, hérétique, inconnue à l'ancienne Eglise Orthodoxe?
La réponse n'est pas difficile.
Autre question pratique:
(p.308).
L'épiscopat romain a-t-il erré avec son chef?
C'est encore une question à laquelle il est facile d erépondre.
Que doit donc faire le gallican logique?
Rejeter dans l'évêque de Rome une primauté qu'il ne possédait que de droit ecclésiastique, & qu'il a perdue;
Reconnaître que l'épiscopat romain ne représente pas l'Eglise infaillible;
Chercher ailleurs une Eglise qui n'ait point innové.
Elle est facile à trouver; il n'y en a qu'une, la Sainte Eglise Orthodoxe apostolique d'Orient.
C'est ainsi qu'en partant du gallicanisme vrai, on arrive directement à l'Orthodoxie, & qu'en embrassant l'Orthodoxie, on reprend les Saintes Traditions de l'ancienne église gallicane, qui ont leur source dans la Doctrine de l'Eglise Orthodoxe orientale & occidentale des huit premiers siècles.



2.LE PERE J. WASSILIEFF & LA DECOUVERTE DE L'EGLISE ORTHODOXE.


Je continuais à poursuivre LE SYSTEME PAPAL, & j'en étais arrivé sur ce point à l'Orthodoxie. Je n'avais lu cependant encore aucun ouvrage Orthodoxe; mais j'avais lu avec la plus sérieuse attention les ouvrages des ultramontains, & j'avais bérifié les textes des Pères & des conciles que ceux-ci citaient en faveur de leur système. Je fus ainsi initié à toute la tradition sur la fameuse question de la papauté. J'avais acquis la certitude que tous les textes cités en faveur de la papauté étaient faux, tronqués, détournés de leur vari sens; que l'on avait fabriqué avec eux une tradition fausse, absolument opposée à la vraie. Mon journal, L'Observateur catholique, était devenu une véritable publication Orthodoxe. J'y publiai, en particulier, un travail spécial sur la papauté, pour établir que cette institution ne datait que du neuvième siècle, qu'elle n'avait aucune base divine; que le pape n'était le premier patriarche de l'église que par décision des premiers conciles oecuméniques.
Lorsque je faisais imprimer ce travail, je reçus la visite d'un Russe, M. Serge Souchkoff. Pendant son séjour à Paris, M.S. Souchkoff avait eu des relations avec quelques-uns de ses compatriotes qui avaient abandonné l'Orthodoxie & qui cherchaient à l'attirer à eux. Pour répondre à leurs attaques contre l'Eglise Orthodoxe, M. S. Souchkoff s'adressa à M. l'archoprêtre Joseph Wassilieff, alors supérieur de l'Eglise russe à Paris. Celui-ci était abonné à l'Observateur catholique. Il montra à M.S. Souchkoff le travail que j'avais publié contre la papauté en lui disant qu'il y trouverait des réponses à toutes les objections des pseudo-Russes.
(p.309).
M.Souchkoff lut mon travail, & en fut si satisfait qu'il voulut faire ma connaissance personnelle. Il vint me voir; c'était le premier Russe que je voyais. Je le reçus avec empressement, & il m'engagea à faire visite à M. l'archprêtre J. Wassilieff, s'offrant pour être notre intermédiaire. J'acceptai, & j'allai avec lui faire visite à M. l'archiprêtre. Aussitôt des relations plus suivies & plus intimes s'établirent. Naturellement, la conversation roula sur des questions théologiques.
Après quelques entretiens, M.J. Wassilieff me dit : «  Si vous aviez fait vos études théologiques à l'académie ecclésiastique de Moscou, vous ne seriez pas plus Orthodoxe que vous ne l'êtes. » Au fond, j'avais toujours été Orthodoxe, excepté sur la prétendue autorité divine du pape que l'on m'avait donnée comme un dogme de foi, & que j'avais acceptée comme on accepte les dogmes d'une église à laquelle on appartient par sa naissance. Cette erreur m'avait nécessairement conduit à d'autres erreurs de fait qui en étaient la conséquence; mais, dès que les excentricités ultramontaines dont j'étais victime m'eurent conduit à l'examen approfondi de tout le système papal, ce système & les erreurs de fait qui en découlaient tombèrent comme les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué.
Sur toutes les autres questions, l'enseignement des grands théologiens occidentaux était Orthodoxe, & j'étais Orthodoxe avec eux. C'est ainsi que M. J. Wassilieff me trouva Orthodoxe comme si j'avais étudié à l'académie ecclésiastique de Moscou.
Dans les entretiens que j'eus avec M. J. Wassilieff, je soulevai la question d'une Revue Orthodoxe, dans laquelle viendrait se fondre mon Observateur catholique, qui verrait ainsi s'agrandir le cercle de son action. Dans la nouvelle revue, on ne se bornerait pas à attaquer les erreurs occidentales; l'Eglise Orthodoxe d'Orient se ferait entendre, & opposerait ses Doctrines Apostoliques aux erreurs de la papauté & de ses adhérents. Mon idéee fut acceptée; c'est ainsi que fut fondée l'Union Chrétienne, le premier journal Orthodoxe qui parut en Occident. Je fis le numéro-programme, qui eut un grand retentissement. Il intéressa proncipalement les anglicans, & m'attira les colères des papistes.
L'Union Chrétienne était fondée, lorsque Mgr Léontios, Evêque-vicaire de Mgr Isidor, Métropolite de Novgorod & de Saint-Pétersbourg, arriva à Paris pour consacrer l'Eglise russe Orthodoxe que M. l'Archiprêtre J. Wassilieff avait fait construire.
J'assistai à la cérémonie de la consécration, & au dîner qui suivit. Je fus placé auprès de Monseigneur, qui fut rempli de bienveillance pour moi. Le résumé de notre conversation fut que, sans appartenir à l'Eglise Orthodoxe, j'étais cependant un Auteur Ecclésiastique & un écrivain Orthodoxe, & que je n'appartenai plus à l'église papiste, qui me condamnait, & que je condamnais moi-même. « Tout mon désir, dis-je à Monseigneur, c'est d'apparenir à l'Eglise Orthodoxe de Russie, mais je ne sais pas le russe, & je ne pourrai par conséquent me rendre utile. » Monseigneur voulut bien me répondre que, en résidant à Paris, & en continuant à travailler pour l'Orthodoxie, je serais très utile à l'Eglise.
(p.210).
Il fut donc convenu que je remettrais entre ses mains une dem3ande au Saint-Synode, suppliant le vénérable Synode de vouloir bien m'accepter parmi les Prêtres de l'Eglise Orthodoxe de Russie. Mgr Léontios remit cette supplique au Saint-Synode, & quelque temps après je reçus l'oukase par lequel j'étais accepté, & autorisé à exercer toutes les fonctions du Ministère sacerdotal auprès des Orthodoxes.
C'est ainsi que je suis entré dans la Sainte & Vénérable Eglise Orthodoxe de Russie.
Mes adversaires, & spécialement M. Pallu, évêque de Blois, se flattaient que je deviendrais protestant, & ils s'en réjouissaient; à leurs yeux, en entrant dans le protestantisme, j'aurais abjuré ma foi. Cependant, dans le protestantisme, on rencontre de meilleurs Chrétiens qu'eux.
Je n'avais aucune inclination pour le protestantisme. Ses principes fondamentaux n'avaient pas mon adhésion. Toutes mes études, en me conduisant à l'Orthodoxie, me confirmaient dans les vrais principes universels, & je retrouvais ces principes dans toute leur pureté au sein de l'Eglise Orthodoxe. Je m'étais toujours cru exclusivement universel au sein du papisme. Mes études me démontrèrent que je m'étais trompé, & que la papauté au lieu d'être catholique, dans le sens d'universlle, au vrai sens de ce mot, avait créé un schisme dans l'Eglise de Jésus-Christ. Je devais donc devenir Orthodoxe pour être véritablement catholique au sens d'universel.
Dans tous mes ouvrages, je n'ai jamais dévié de cette Doctrine, & c'est au nom du vrai principe catholique d'universalité que j'attaquai l'église qui usurpe le titre de catholique & qui ne l'est pas.
Mes ennemis furent décontenancés en me voyant prendre cette voie. Ils crièrent que j'étais devenu schismatique en entrant dans une Eglise schismatique. Je leur répondis par un volume intitulé la papauté schismatique. Cette publication mit mes ennemis en fureur. Je reçus une foule de lettres anonymes, dans lesquelles on m'insultait de la manière la plus stupide. Au lieu de me répondre, on m'appelait « horrible schismatique », & l'on me disait que ma main avait dû trembler en écrivant seulement le titre de mon épouvantable volume.
Ma main n'avait pas tremblé du tout, & j'étais bien convaincu, en mon âme & conscience, que le plus horrible schismatique était le pape.
On pouvait m'injurier; mais me réfuter, non.
Mon excellent ami Martin de Noirlieu comprit parfaitement mon entrée dans l'Eglise Orthodoxe. En traversant la Bavière pour aller présenter ses hommages à son roi, le comte de Chambord, il rendit visite au plus grand théologien allemand, & lui demanda son avis touchant la papauté schismatique. Il répondit: «  C'est là un de ces ouvrages qu'il est impossible de réfuter ».
Un jour, M. Martin de Noirlieu se rendit à l'église russe de Paris. Après l'avoir examinée dans tous ses détails, il se prosterna sur les degrés du sanctuaire devant les Portes Royales, & dit à demi voix : » Mon Dieu, je vous rends grâce de ce que vous m'avez fait voir votre Eglise telle qu'elle était dans les anciens jours », & le bon prêtre se retira après avoir donné de nouvelles marques de son respect & de sa vénération.
La curie romaine qui n'aurait pu me réfuter, eut assez de talent pour me censurer & me mettre sur le catalogue de l'Index.
(p.311)
Au lieu d'entrer en polémique avec la Sacrée Congrégation, je la remerciai de l'honneur qu'elle avait bien voulu me faire.
Le jour où j'apprenais par les journaux la mise à l'index de mon ouvrage, je recevais une lettre très élogieuse de Sa Sainteté le Patriarche oecuménique de Constantinople. Ce vénérable Evêque est le premier Patriarche de l 'Eglise, depuis que l'évêque de Rome, par son schisme & ses hérésies, a perdu les droits que les premiers Conciles oecuméniques lui avaient accordés.
Si j'avais eu besoin d'être consolé de la censure de l'Index, je l'aurais été surabondamment par les éloges du premier Evêque de l'Eglise. Comme on voit, j'entrais dans l'Eglise Orthodoxe sous d'heureux auspices.
Parmi les lettres des Evêques Orthodoxes russes qui me félicitèrent de mon entrée dans leur vénérable Eglise Orthodoxe, je dois citer celle de Son Eminence Mgr Isidor, qui m'écrivait comme à un frère, & celle de Son Eminence Mgr Philarète de Moscou. C'est sur l'initiative de ce Saint & savant Evêque que l'académie ecclésiastique de Moscou me proposa au Saint-Synode pour le titre de Docteur de l'Eglise, à l'effet de me récompenser de mon ouvrage intitulé papauté schismatique, & tous les autres Ecrits Orthodoxes que j'avais publiés.
Je fus d'autant plus flatté de cet honneur que je ne l'avais pas sollicité, & qu'il m'était accordé sur l'initiative d'un savant Evêque, vénéré dans toute l'Eglise Orthodoxe de Russie. C'est avec respect que je vois sur le diplôme qui me fut adressé, la signature de l'illustre Métropolite, suivie de celles des docteurs Gorsky & Ternovsky, & des autres professeurs de la docte académie. Un tel diplôme m'a amplement dédommagé des attaques injurieuses de quelques écrivassiers papistes qui, malgré leur désir de me trouver en faute, n'ont jamais pu relever dans mes nombreux écrits une seule erreur véritable. Ils n'ont pu me reprocher qu'une chose : de n'avoir pas courbé la tête devant les honteuses doctrines ultramontaines. Je l'avoue, ils ont eu raison de me faire ce reproche, mais je m'en honore, & je suis heureux qu'avant même d'appartenir à la vénérable Eglise Orthodoxe, j'ai pu découvrir si nettement la vérité sur une foule de questions que le papisme a dénaturées.



3.LETTRES DE RUSSIE.


Première lettre à M. l'Archiprêtre J. Wassilieff.


Saint-Pétersbourg, 5 juin 1865


(p.312).

Vénérable & très cher ami,


Je vous ai promis de vous écrire quelquefois pendant mon voyage en Russie, & de vous faire connaître mes impressions. Je vous dirai tout de suite que ces impressions sont celles que je pressentais à l'avance. Les relations que j'avais eues, soit par lettre, soit de vive voix, avec plusieurs vénérables Evêques & Prêtres de l'Eglise Orthodoxe, m'avaient donné la plus juste idée du caractère élevé & des vertus des pasteurs de cette vénérable Eglise; ce que j'ai vu de mes propres yeux, n'a fait que confirmer, fortifier, augmenter encore l'idée que j'en avais concçue.
Je n'ai encore point quitté Saint-Pétersbourg. Depuis mon arrivée dans cette belle capitale de la Russie, j'ai eu l'honneur d'être reçu par les membres du Saint-Synode; j'ai visité un grand nombre de Prêtres & d'Hommes Religieux. Je les ai tous trouvés aussi distingués par l'amabilité de leur caractère, que par leurs connaissances & leur esprit profondément Chrétien. Je voudrais que ceux qui en Occident parlent de l'Eglise Orthodoxe & du Clergé Orthodoxe de Russie avec tant de passion & d'amertume, pussent faire trêvr, seulement pour un jour, avec leurs préjugés, & examiner, de sang-froid & avec justice, ce Clergé & cette Eglise. Ils comprendraient aussitôt qu'au lieu de leur départir l'injure avec tant de prodigalité, ils leur devraient respect & vénération.
Vous pensez bien, très cher ami, que ma première visite a été pour Son Eminence Monseigneur le Métropolite de Saint-Pétersbourg. Je me suis donc rendu au magnifique Monastère de Saint-Alexandre Nevski, sa résidence, & j'ai été reçu par Son Eminence avec une simplicité vraiment épiscopale, & avec une bienveillance qui m'a profondément touché. Son Eminence m'a inviter à officier avec elle, le lendemain, aux mâtines des fêtes de la Sainte-Trinité & du Saint-Esprit, ainsi que le dimanche à la liturgie & aux vêpres célébrées par elle pontificalement, dans la grande église du Monastère. Les mâtines, chantées le samedi soir, ont duré trois heures et demie;
(p.313)
l'office du lendemain a duré quatre heures et demie. Pendant la liturgie, Son Eminence m'a revêtu solennellement de l'épigonate. C'est une distinction dont je me trouve très honoré.
J'ai été frappé du caractère religieux des solennités auxquelles j'ai pris part. Tout était grand, pompeux, magnifique dans les rites & dans les chants; mais il n'y avait rien de théâtral, & c'est en cela que j'ai surtout remarqué la différence qui existe entre l'Eglise Orthodoxe & l'église catholique romaine, quant au culte extérieur. Dans les offices pontificaux d'Occident, les instruments de musique, les cérémonies exécutées, pour ainsi dire, géométriquement, jouent le grand rôle, & il faut connaître à fond l'histoire des transformations liturgiques qui ont eu lieu successivement dans l'église catholique romaine, pour retrouver le sens de la plupart des cérémonies. Il n'en est pas ainsi dans l'Eglise Orthodoxe. Tout est resté en même temps dans la simplicité primitive; il suffit de voir pour comprendre. Comme j'aime les chants si harmonieux de l'Eglise Orthodoxe russe dans la bouche des clercs & sans mélange d'instruments! Ces chants n'ébranlent pas les nerfs; ils disposent doucement à la piété; ils remuent & impressionnent le coeur comme un bon sentiment. Les rites, dans leur grave simplicité, reportent tout naturellement l'esprit vers les âges originel, où Evêques, Prêtres, & Fidèles se réunissaient pour chanter ensemble les louanges de Dieu, célébrer Sa Gloire & Ses bienfaits, & implorer Sa Miséricorde.
Dès le commencement des offices, l'église de Saint-Alexandre Nevski était comble, & pas un seul des assistants n'est sorti avant la dernière bénédiction. Pauvres & riches étaient placés côte à côte, sans distinction. Les hommes étaient au moins aussi nombreux que les femmes. Tous se tenaient debout dans l'attitude la plus respectueuse, en silence & dans le recueillement. Ils suivaient avec une attention soutenue toutes les cérémonies, s'inclinaient respectueusement & faisaient le signe de la croix, lorsque, dans les prières, on implorait avec plus de sentiment la Miséricorde Divine. Quand les chants cessaient, & que Son Eminence Monseigneur le Métropolite récitait une prière, la foule immense qui remplissait l'église était si recueillie, qu'on n'entendait que le religieux écho de la prière.
Le sentiment religieux du Peuple russe m'a singulièrement frappé, & chacun s'accorde à me dire que Saint-Pétersbourg, sous ce rapport, n'approche pas de Moscou. Cependant, tel qu'il m'apparaît à Saint-Pétersbourg, il m'inspire déjà des réflexions qui ne sont point à l'avantage de l'église catholique romaine. Que sont devenues, sous l'influence de cette église catholique toutes les populations occidentales? Ne sont-elles pas dévorées par le scepticisme & par l'indifférence? La foi n'a-t-elle pas disparu? Et, parmi les Peuples que l'on cite encore comme religieux, est-ce un véritable sentiment Chrétien qui y règne? N'est-ce pas plutôt la superstition? Les innovations du papisme ont donc détruit la Vraie Foy ; elles ont détruit tout sentiment religieux, & l'église catholique romaine ne possède plus aujourd'hui qu'une immense majorité sceptique, & une faible minorité superstitieuse. Tel est le résultat qu'elle devait nécessairement obtenir. Or, si comme le veut notre Seigneur Jésus-Christ, on doit juger l'arbre par les fruits qu'il produit, que doit-on penser de l'église catholique romaine?
Ce sont là, très cher ami, quelques-unes des réflexions que je faisais en voyant la foule si pieuse & si sincèrement recueillie qui remplissait la grande église de Saint Alexandre Nevsky.
Monseigneur le Métropolite me fit l'honneur de m'inviter au dîner qui eut lieu, après l'office du dimanche, au réfectoire du Monastère. C'était la fête du couvent; la règle n'en fut pas moins observée. On fit une lecture pieuse pendant le repas, & l'on n'y servit que du poisson & des légumes; tous les habitants du Monastère, y compris Son Eminence, ne mangent jamais de viande. Monseigneur le Métropolite me dit, pendant le repas, les choses les plus aimables, & j'eus là une nouvelle occasion d'apprécier tout ce qu'il y a de bon & d'apostolique dans le coeur de ce digne prélat. J'avais admiré sa profonde piété pendant les offices; mes relations personnelles avec Son Eminence me convainquirent que la haute position qu'elle occupe ne lui ont inspiré ni vanité ni orgueil.
Les Evêques de Russie savent garder leur dignité; les Prêtres leur témoignent un profond respect; mais je n'ai remarqué ni servilisme dans le respect des Prêtres, ni orgueil dans la dignité des Evêques. La Foy anime & dirige les uns & les autres.
Vous connaissez, très cher ami, ma franchise parfois un peu rude. Vous savez que j'aimerais mieux me taire que flatter ceux qui ne mériteraient pas d'éloges. Vous croirez donc à la sincérité de mes paroles. Eh bien, d'après ce que j'ai vu jusqu'ici à Saint6pétersbourg, j'ai l'intime conviction que le Clergé Orthodoxe de Russie est aussi distingué par la gravité de ses moeurs que par ses connaissances & son esprit vraiment ecclésiastique; n'en déplaise au clergé catholique de France qui passe en Occident, & avec raison, pour le meilleur de l'église catholique romaine, & que je ne veux pas rabaisser plus qu'il ne le mérite, je lui souhaite de tout mon coeur de ressembler à celui de Saint-Pétersbourg.
Mais je m'aperçois, très cher ami, que ma lettre dépasse les bornes légitimes. Je m'arrête donc, & je me réserve de vous écrire de nouveau après avoir visité Moscou.
Agréez, etc.


(p.315).


Deuxième lettre à M. l'Archiprêtre Wassilieff.


Saint-Pétersbourg, 12 juin 1865


Très cher ami,


Je ne veux pas partir pour Moscou sans vous écrire encore une fois de Saint-Pétersbourg, où je viens d'assister aux funèbres cérémonies de l'arrivée du corps du feu grand-duc héritier, & du convoi de ce jeune prince si estimé, si aimé, &, on peut le dire, si vénéré en Russie. Je n'oublierai jamais le tableau qu'il m'a été donné de voir. Jamais, en France, je n'ai été témoin de pareilles scènes. Je ne vous parle point, comme vous le pensez bien de la pompe du cortège, des troupes, de la foule immense qui se pressait partout aux abords de la Basilique de Saint-Pierre & Saint-Paul, le Saint-Denis de la famille impériale de Russie. On est trop habitué, à Paris, aux cérémonies pompeuses, aux troupes, à la foule, pour que tout cela ait pu faire impression sur moi, à Saint-Pétersbourg. Mais ce dont j'ai été frappé, c'est de la douleur de la famille impériale, & surtout de Sa Majesté l'empereur qui oubliait, pendant la célébration des offices religieux, qu'il était le souverain d'un immense empire, & qui se rappelait seulement qu'il était père. Selon une coutume touchante qui existe en Russie Orthodoxe, le cercueil du grand-duc avait été ouvert à son arrivée, & sa figure & ses mains restèrent à découvert, depuis son entrée à la Basilique jusqu'au moment du convoi. Pendant plusieurs jours les offices se succédèrent devant le corps. J'y officiai plusieurs fois avec Son Eminence Monseigneur le Métropolite, & je pus voir ainsi, de mes propres yeux, avec quel amour l'empereur & son auguste famille rendirent les derniers devoirs au défunt grand-duc. Sa Majesté l'impératrice n'assistait pas aux offices publics, mais elle se rendait chaque jour auprès de son fils bien-aimé; sa douleur & sa piété étaient si touchantes, que tous ceux qui en étaient témoins ne pouvaient retenir leurs larmes. L'empereur assistait à tous les offices; il faisait de vains efforts pour comprimer sa douleur; le père l'emportait sur l'empereur, & son émotion se communiquait à tous ceux qui l'entouraient. J'ai vu plus d'un vieux militaire essuyer furtivement une larme lorsqu'il voyait pleurer son souverain, qu'il nomme si affectueusement son père.
A la fin de chaque office, l'empereur & tous les membres de la famille royale s'approchaient du corps du défunt, l'embrassaient sur la figure & sur les mains. Cette pieuse coutume des derniers adieux existe dans le Peuple comme dans les familles les plus élevées en Russie. Les Morts n'y inspirent pas une sotte terreur comme en Occident; au contraire, on les conserve le plus longtemps possible; on leur prodigue les témoignages de la plus vive affection ; on les entoure des soins les plus délicats, &on ne laisse pas fermer le cercueil sans leur avoir prodigué les derniers embrassements. Cette pieuse coutume m'a vivement ému.
L'Eglise Orthodoxe, de son côté, entoure les corps des Morts d'une grande vénération.
(p.316).
On comprend qu'elle les considère, avec les yeux de la Foy, comme ayant été la demeure de l'âme rachetée par le sang de Jésus-Christ, comme les organes qui ont servi, par les sacrements, à la régénération de l'âme elle-même, comme des vases consacrés dans lesquels Dieu a déposé un germe d'immortalité. Toutes les prières expriment ces hautes pensées; elles ne sont pas pénétrées, comme les prières de l'église latine, d'une sombre tristesse; elles sont plutôt remplies d'espérance; on sent que, pour l'Eglise Orthodoxe, le tombeau est le berceau d'une Vie meilleure, &, autour du cercueil, elle fait entendre l'Alleluia que l'âme du défunt chante déjà, en présence de Dieu, dans la société des élus. Comme une bonne mère, elle console ceux qu'une séparation douloureuse a jetés dans la tristesse; elle leur fait voir que ceux qui restent en ce monde sont plus à plaindre que celui qui a passé à la Vie immortelle.
Pendant les cérémonies funèbres, j'ai eu l'occasion de faire connaissance avec un grand nombre de Prêtres de l'Eglise Orthodoxe, & la bonne opinion que j'ai émise à leur sujet, dans ma précédente lettre, n'a fait que se confirmer.
Dimanche dernier, j'ai assisté à la liturgie dans la belle & riche église métropolitaine de Saint-Isaac; j'ai officié au Te Deum avec Monseigneur le Métropolite, qui a eu pour moi les attentions les plus délicates, & qui m'a prodigué les témoignages de son affection paternelle.
Le premier Evêque de Russie était au milieu des Prêtres comme un bon Père; tous se sont assis à la même table chez le vénérable Archiprêtre de Saint-Isaac, digne & zélé pasteur, aussi distingué par ses vertus & ses talents que par son aménité. A la fin de l'office, j'ai été singulièrement frappé de l'empressement de tous les Fidèles à demander la bénédiction de Son Eminence le Métropolite. La vaste basilique était comble, ce qui vous donnera une idée de la foule qui se précipitait au devant du Saint Evêque; tous, grands & petits, hommes & femmes, riches & pauvres voulaient lui baiser la main, & ce n'est qu'à travers les flots de cette foule pieuse qu'il a pu gagner sa voiture, qui l'attendait au bas des degrés de l'église. Son Eminence m'y fit asseoir à côté d'elle, & je pus alors voir l'immense place couverte de Fidèles, qui, tous, respectueusement découverts, faisaient le signe d ela croix, en recevant les dernières bénédictions. Quel respect ont les Fidèles Orthodoxes pour la fnction épiscopale! Ce respect leur fait honneur, mais il honore en même temps les Evêques qui savent mériter tant de vénération.
A la vue de tant de choses qui m'étonnent & qui m'édifient ici, je fais, vénérable ami, de bien tristes réflexions sur ma chère France, si douce, si bonne, si intelligente, & qui mériterait si bien de connaître la Vérité. Hélas! Ne dirait-on pas que tout conjure contre elle! Tandis que le romanisme, par ses innovations & son fanatisme, y éteint les dernières étincelles de la foi Chrétienne, tous les systèmes soi-disant philosophiques réunissent en un faisceau toutes leurs contradictions pour FAUSSER LES ESPRITS, & répandre partout les ténèbres. Cependant, le Français reste religieux au fond de son âme. Il n'aime pas le romanisme; il n'aime pas davantage le protestantisme; le philosophisme échoue contre son bon sens naturel, mais il se trouve sans culte, sans Eglise, & il paraît insensible à tout ce qui porte un caractère religieux.
(p.317).
Pourquoi? Parce qu'il sent que la Vérité n'est pas au fond de tous les systèmes qu'on lui offre sous les fausses étiquettes de Christianisme ou de philosophie. Oh! Si l'Eglise Orthodoxe pouvait se faire mieux connaître en France! Si elle pouvait s'y manifester clairement! Tous retrouveraient en elle l'Eglise de leurs pères si étrangement défigurée par le romanisme, & ils s'y réfugieraient comme dans l'Arche Sainte du Salut. Plus je vois l'Eglise Orthodoxe dans sa Vie Spirituelle, mieux je comprends que c'est à elle qu'appartient l'avenir. Je la connaissais en théorie; je savais que sa Doctrine, ses lois, sa Liturgie, sont celles de l'Eglise originelle; mais, aujourd'hui que je la vois vivre, agir, sous mes yeux, je la comprends mieux encore. J'étais étonné jadis lorsque, par hasard, je rencontrais à Paris des Russes qui répétaient, ou les diatribes anticléricales des libéraux, ou les non-sens mystiques de ces petites jésuitières qu'ils appellent pompeusement les Salons du faubourg Saint-Germain. Je déplorais l'aveuglement qui les empêchait de comprendre, ou que les reproches adressés au clergé catholique romain ne peuvent s'appliquer sous aucun rapport au Clergé Orthodoxe, ou que les petites anecdotes du faubourg Saint-Germain ne sont que de perfides insinuations des bons pères jésuites. Mais, aujourd'hui, je suis encore beaucoup plus étonné de la simplicité de ces Russes cosmopolites qui croient se distinguer en laissant çà & là les lambeaux de leur beau caractère national & Orthodoxe, pour s'affubler des oripeaux ridicules des charlatans des divers peuples qu'ils visitent. Heureusement que les pseudo-Russes sont rares & qu'ils ne forment que des exceptions, même parmi ceux qui voyagent à l'étranger.
Vous voyez, très cher ami, que mon voyage en Russie ne sera pas inutile pour moi au point de vue religieux, & que j'en rapporterai une idée plus complète de la Sainte & Vénérable Eglise Orthodoxe.
Je pars dans deux jours pour Moscou, d'où je vous écrirai une nouvelle lettre.
Agréez, etc.



Troisième lettre à M. l'Archiprêtre Wassilieff.


Moscou, 10/22 juin 1865


Monsieur & très cher ami,


Je vous écris de Moscou, l'ancienne capitale de l'empire de Russie, & encore aujourd'hui la capitale de l'Eglise Orthodoxe, par le souvenir des anciens Patriarches, & par la loi qui règne dans toute sa population. Le jour même de mon arrivée, je me suis rendu au Kremlin qui est en même temps une citadelle, un Monastère, un lieu saint dominé par les coupoles de plusieurs magnifiques églises, enfin un palais rempli de souvenirs des vieux souveraien & que les nouveaux se plaisent à enrichir chaque jour.
(p.318).
Je suis entré par cette porte que les empereurs eux-mêmes ne franchissent qu'en se découvrant avec respect, & j'ai joui, du haut des terrasses, d'une vue grandiose & peut-être unique dans le monde. Je voyais à mes pieds toute la ville composée d'élégantes villas ensevelies dans la verdure, & dominée par une forêt de clochers aux formes gracieuses, les uns étincelants d'or, les autres ornés de peintures variées. J'ai coùpris, au premier coup d'oeil, que Moscou est une ville éminemment Chrétienne. Je n'ai don,c point été surpris, en la parcourant, de rencontrer à chaque pas des actes de Foy, de piété, de respect pour le Sacerdoce de Jésus-Christ. A tout moment, des hommes du Peuple s'approchaient de moi, me demandant ma bénédiction, & baisant la croix suspendue à mon cou, & cela, sans autre intention que de témoigner leur respect pour la fonction sacerdotale, & pour la Croix du Sauveur. La Foy candide & pure de ces braves gens avait quelque chose de bien touchant, & je me reportais tout naturellement à nos contrées occidentales où la vue du prêtre suscite des sentiments tout contraires. D'où vient cette différence? Je ne pourrais répondre à cette question sans entrer en des considérations qui m'éloigneraient trop du but que je me suis proposé en vous écrivant cette lettre.
Du reste, ce n'est pas seulement à Moscou que le Peuple Orthodoxe témoigne de son respect pour le Sacerdoce. A Saint6pétersbourg, malgré le mélange de la population, on ne peut parcourir pendant cinq minutes une des rues de la ville, sans être témoin d'un de ces actes qui attestent la Foy sincère & profonde que le Sacerdoce Orthodoxe a pu communiquer aux Fidèles qui lui sont confiés.
Cependant, en Russie, la plus large tolérance règne pour tous les culmtes. Même à Moscou, tous les cultes ont leurs églises; les catholique romains y jouissent de la plus entière liberté, & la colonie française, en particulier, y a son clergé & son église. Mais ces cultes divers n'ont aucune influence sur les Orthodoxes, qui sentent la supériorité de leur vénérable Eglise, qui n'a jamais eu à se reprocher la plus légère innovation dans le Dépôt de la Doctrine Divine. Permettez-moi une petite réflexion au sujet de la tolérance de la Russie : c'est qu'il existe des nations qui parlent beaucoup de tolérance, & qui la pratiquent beaucoup moins qu'on ne le fait en Russie.
Le lendemain de mon arrivée à Moscou, j'ai été reçu par le vénérable Métropolite Philarète. Je n'ai point à vous faire l'éloge de ce grand Evêque qui est âgé aujourd'hui de quatre-vingt trois ans, & qui, depuis quarante-trois ans, occupe si dignement la chaire métropolitaine. Tout le monde connaît sa science, son éloquence, ses vertus, & la Russie entière le vénère déjà comme un Saint. En mettant le pied sur le seuil de son humble habitation, on comprend tout de suite que là doit demeurer un Evêque profondément doté de l'Esprit Apostolique. Tout est simple & modeste dans cette maison, qui n'est un palais que par la dignité de celuyi qui l'habite. J'ai rencontré, chez Son Eminence le Métropolite, un de ses vicaires, Mgr Léonide, auquel je rendis visite le lendemain, & qui m'offrit gracieusement un logement chez lui.
(p.319).
Le disciple est digne du maître. On ne dirait pas que Mgr Léonide fut jadis un officier distingué. Il a oublié le monde pour nr se souvenir que de ses devoirs de Moine & d'Evêque.
Je ne pouvais visiter Moscou sans aller jusqu'au Monastère de la Trinité Saint Serge, car, à côté de ce couvent historique, qui fut le rempart de la nationalité russe à l'époque de l'invasion polonaise, on trouve l 'Académie ecclésiastique. Or, je devais des remerciements au digne & savant recteur Gorsky; à l'inspecteur, l'Archimandrite Michel; aux docteurs & professeurs de ce corps savant, qui ont signé le diplôme qui m'a élevé à la dign,ité du Doctorat. J'ai donc eu l'occasion de voir à Saint-Serge, comme à Mmoscou & à Saint-Pétersbourg, un grand nombre de Prêtres, & je suis de plus en plus persuadé que j'ai été trop réservé dans les éloges que j'ai faits du Clergé Orthodoxe, en vous écrivant de Saint-Pétersbourg. Chez tous les Prêtres que j'ai vus, j'ai remarqué le plus grand mérite uni à la plus aimable modestie. J'aurais voulu faire connaissance avec un plus grand nombre d'entre eux; mais ce qui est différé n'est pas perdu. Je sais maintenant le chemin de la Russie, & j'y reviendrai. Je m'y trouve trop bien au milieu de Pères & de Frères qui rivalisent de bons procédés à mon égard, pour ne pas désirer vivement de me retrouver au milieu d'eux. La plupart comprennent le français quoiqu'ils ne puissent pas le parler, faute de pratique. Je suis beaucoup plus ignorant, & je comprends fort mal le russe; mais je me fortifierai dans cette langue; j'en sns le besoin. Outre le plaisir de m'entretenir avec des hommes distingués, il y a en Russie une littérature religieuse aussi riche que variée, & que l'Occident ignore absolument. Il faut la faire connaître, surtout à ces théologiens romains si infatués de présomption, à ces Tilloy qui se permettent d'aussi injustes critiques contre un Clergé dont ils ne connaissent ni la science ni les vertus. Je me dévouerai à cette oeuvre avec l'aide de quelques amis, &, pour commencer tout de suite, je vous adresserai, dans quelques jours, la traductionn d'un fort beau discours adressé au Saint-Synode par l'Evêque-recteur de l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, lors de son élévation à l'épiscopat. Ce discours est aussi fortement pensé qu'élégamment écrit, & donne d'utiles renseignements sur l'Eglise Orthodoxe de Russie.
Revenons à Moscou. Il me faudrait un séjour de plusieurs mois dans cette intéressante ville pour en visiter les églises & les monastères; pour admirer toutes les richesses religieuses & artistiques qu'elle renferme. Je suis obligé, à mon grand regret, de n'y rester que neuf jours. Je ne la quitterai pas, du moins, sans emporter la plus haute opinion de son Eglise, & les meilleurs sentiments pour l'aménité & la gracieuse hospitalité de la société moscovite. On m'a fait promettre de revenir, je tiendrai ma promesse, soyez en certain. Une autre raison encore, très cher ami, me fait aimer Moscou, c'est qu'on vous y aime vous-même. Tout le monde me parle de vous en des termes que je ne répéterai pas, mais qui, je vous assure, pourraient flatter qui que ce soit. Je vous arriverai à Paris avec une énorme cargaison d'amitiés, de compliments, de respects, etc.; du reste, Saint-Pétersbourg n'est pas en retard sur ce point, & je me trouve très heureux en Russie d'être considéré comme votre ami.
Je devrais, en quittant Moscou, aller à Kiev, la ville Sainte de la Russie; visiter ses catacombes du Saint Monastère de la Grande Lavra des Grottes de Kiev, & saluer ce beau fleuve Dniepr, où vos ancêtres ont été régénérés par le baptême de la Sainte Russie. J'y ai été cordialement invité par Monseigneur le Métropolite de Kiev, un de ces Evêques comme en possédait l'Eglise Orthodoxe originelle, & comme en possède encore l'Eglise Orthodoxe d'aujourd'hui, mais je dois ajourner mon pèlerinage à Kiev. Le chemin de fer ne va pas encore jusqu'à cette ville, & j'ai trop peu de temps à passer en Russie pour entyreprendre d'y voir tout ce qui mérite d'être visité. Donc, à mon futur voyage, mon pèlerinage à Kiev & à tant d'autres lieux Saints que possède votre excellent pays. Du reste, j'ai vu Monseigneur de Kiev à Saint-Pétersbourg, & je n'ai pas bespoin de vous dire quels sont mes sentiments de respect & d'amour filial pour ce bon & Saint Métropolite, vous les connaissez depuis longtemps.
J'espère pôuvoir vous écrire encore une fois à mon retour à Saint-Pétersbourg, & avant de quitter la Russie. Donc, à bientôt, & croyez-moi toujours votre ami bien sincère.





APPENDICE II.


GUETTEE ET L'UNIVERSALIT E DE L'EGLISE.


Pour Guettée, être Orthodoxe ne qignifiait pas devenir russe ou grec, mais revenir à la Foy Apostolique & à l'Eglise Véritable. Aussi a-t-il été le premier à s'intéresser à la création d'une Orthodoxie Française, comme en témoigne le texte ci-dessous, qui est aussi un appel à l'aide des Orthodoxes grecs, russes, serbes, roumains, pour la documentation de l'Histoire de l'Eglise.



(p.322).


L'ORTHODOXIE FRANCAISE.


Depuis que nous avons été admis dans la Sainte Eglise Orthodoxe, nous n'avons été préoccupé que d'une seule pensée : la faire connaître en Occident, & la défendre contre les attaques des romanistes & des protestants.
Nous ne pouvions, en entrant dans l'Eglise Orthodoxe, espérer la servir par les fonctions du Ministère Sacerdotal; car cette vénérable Eglise a assez de Prêtres respectables, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, pour satisfaire aux besoins spirituels de ses Fidèles.
Notre ligne était donc racée d'avance : consacrer notre vie tout entière à écrire en faveur de l'Orthodoxie. C'est ce que nous avons fait jusqu'ici; c'est ce que nous ferons encore exclusivement, tant que nos travaux seront bénis par la haute autorité de laquelle nous relevons, & dont les simples désirs seront toujours pour nous des ordres.
Plusieurs journaux Orthodoxes ont annoncé, il y a quelque temps, que nous avions l'intention de fonder à Paris une église Orthodoxe en langue française, & que nous allions ainsi abandonner la vie studieuse & retirée d'écrivain ecclésiastique, pour la vie active du Ministère. Ces journaux, dont la sympathie nous a profondément touché, ont été trompés par le projet dont nous avions entretenu les lecteurs de l'Union Chrétienne, & dont l'initiative est due, non pas à nous, mais à des grecs pieux & zélés. Nous avons reçu plusieurs lettres très pressantes, dans lesquelles on nous engageait à établir à Paris une église où la divine liturgie & les saints offices seraient célébrés en français, à l'usage des Orthodoxes qui n'entendent pas la langue slave, & qui, à cause de leurs relations avec la France, comprennenet le français.
Nous aurions été heureux de pouvoir obéir au désir de nos honorables correspondants; mais nous avons dû répondre que, par caractère, nous étions peu fait pour la vie active que demanderait la réalisation d'un pareil projet; qu'il vaudrait mieux que l'Eglise Orthodoxe française fût élevée par les soins d'un comité d'Orthodoxes; & que tout ce qu'il nous était possible de promettre, c'était notre ccopération comme écrivain & comme Prêtre, dans le cas où nous obtiendrions pour cela l'autorisation, d'abord du Saint-Synode de Russie, dont nous sommes le fils soumis, puis des vénérables Patriarches & Synode d'Orient, qui pourraient seuls autoriser leurs Fidèles à s'adresser à notre Ministère.
Les choses en sont restées là; & peut-être que, dans les Vues de la Providence, le temps n'est pas encore venu d'établir à Paris une église Orthodoxe de langue française. Quand Dieu le voudra, Il saura bien inspirer à quelqu'un de Ses Enfants la volonté d'en prendre l'initiative & d'aplanir tous les obstacles.
En attendant, nous n'avons à poursuivre que notre but principal & le plus conforme à nos goûts, celui de former, par nos écrits, des Orthodoxes solides, convaincus, qui seront, plus tard, les premiers membres d'une Eglise Orthodoxe française.
C'est cette pensée qui nous a guidé dans l'Exposition de la Doctrine Orthodoxe, ouvrage bien minime sans doute, en lui-même, & relativement à son volume, mais qui est reçu, en Russie comme en Orient, en Angleterre, & en Amérique, comme en France, avec une faveur qui prouve que nous avons répondu à un besoin général; & nous pouvons espérer que notre humble opuscule contribuera à faire tomber une foule de préjugés contre la Sainte Eglise Orthodoxe. Il atteindra d'autant mieux ce but qu'il est plus court, & qu'il peut-être ainsi lu par un grand nombre de personnes qui sont d'ordinaire effrayées par les gros volumes de théologie.
L'Exposition, s'adressant à tous, nous avons dû être sobre d'érudition, pour ne pas lui donner des proportions qui eussent empêché le grand nombre de la lire. Mais nous comprenons que, pour les hommes d'étude, il est nécessaire de composer un travail plus érudit & plus complet. C'est pour cela que, depuis plusieurs années, nous travaillons à une Histoire de l'Eglise, qui ne sera que l'exposition & la démonstration de l'Orthodoxie par les faits & les témoignages de tous les siècles.
Nous avions conçu ce projet lorsque nous étione encore prêtre de l'église catholique romaine, & notre évêque de Blois, Mgr Fabre des Essarts, de vénérée mémoire, nous avait fait promettre d'y travailler, aussitôt après avoir mis la dernière main à l'Histoire de l'Eglise de France, que nous publiions alors avec son approbation. Nous nous applaudissons de n'avoir pas commencé ce travail lorsque notre impartialité & notre amour de la Vérité auraient été gênés par les préjugés que nous avait imposés une éducation romaniste. Aujourd'hui que, par suite d'études approfondies & d'une conviction ferme, nous sommes devenu Prêtre de la Sainte, catholique, & apostolique Eglise Orthodoxe, & que nous sommes débarrassé des préjugés romains, nous pourrons accepter, sans arrière-pensée, sans réserves, dans toute leur exactitude, les monuments de l'Histoire de l'Eglise, & composer un ouvrage RIGOUREUSEMENT VRAI.
Pour obtenir complètement ce résultat, nous avons besoin du concours de nos Frères d'Orient. C'est pour cela que nous nous sommes permis de composer le présent article, que nous prions de considérer comme un appel à tous les amis de la Vérité & de l'Eglise, sans le secours desquels nous ne pourrions exécuter le plan que nous avons formé.
Sans doute les documents ne manquent pas en Occident, mais nous pensons que, dans les archives des patriarcats & dans les bibliothèques des anciens Monastères d'Orient, l'on doit posséder des pièces importantes qui nous mettront à même de faire, aussi complète que possible, l'histoire, si inconnue jusqu'ici, en Occident, des Eglises Orthodoxes d'Orient, depuis les invasions des Turcs.


FIN

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