lundi 5 mars 2012

VIE DE SAINT ONUPHRE L'ASCETE.


VIE DE SAINT ONUPHRE L’ASCETE.





Editions de la Fraternité Orthodoxe Saint Grégoire Palamas,
30 Bd Sébastopol, Paris 1er.

Traduction de Presbytéra Anna.


Le 12 juin
Mémoire de notre Père dans les Saints
Onuphre l’Anachorète.


TROPAIRE

Citoyen du Désert & Ange dans la chair,
tu es devenu thaumaturge & porteur de Dieu,
ô Père Saint Onuphre.
Par le jeûne, les veilles, & la Prière,
Tu as reçu les dons d’En-Haut
Pour guérir les malades
& les âmes de ceux qui, dans la Foy,
Implorent ta protection.
Gloire à Celui qui t’a rendu fort ;
Gloire à Celui qui t’a couronné ;
Gloire à Celui qui, par toi,
Accorde à tous la guérison !

INTRODUCTION
LA VIE DES SOLITAIRES DU DESERT…
par le Saint Père Ambroise de Paris.

(p.I).
Dieu manifeste toujours aux hommes ceux qui ont tout fait pour lui plaire. Ainsi Saint Onuphre qui, ayant entendu la Vie du Prophète Elie & celle de Saint Jean Baptiste, quitta le Monastère d’Hermopolis de Thèbes en Egypte pour s’enfoncer dans les profondeurs du Désert. Là, il resta soixante ans sans voir un seul homme, jusqu’au jour où Saint Paphnuce le rencontra & le supplia de lui faire le récit de sa Vie. Puis, Onuphre s’étant endormi dans le Seigneur en sa présence,
(p.II)
Saint Paphnuce l’ensevelit & couvrit de son manteau le corps du Saint, dénudé & usé par l’ascèse. C’est le même Paphnuce qui nous a livré le récit de la Vie du Saint Anachorète.

C’est pour les Ermites comme Onuphre que le Saint Mélode Théodore le Studite a écrit le Deuxième Antiphone des Anavathmes du 1er Ton :
Pour les Solitaires du Désert,
Le désir divin devient naturel
Et ininterrompu, car ils sont
Hors du monde & de la vanité.
Oui, c’est bien à ces « Solitaires du Désert » qui prient seulls Dieu seul, que notre Mélode dédie l’Antiphone ci-dessus.

Saint Théodore dit que l’amour des Solitaires n’est attiré par rien de matériel ni de vain, qu’il n’est pas influencé ni égaré par les plaisirs, les voluptés, les richesses, la gloire, qui se corrompent & disparaissent, comme les fleurs du printemps qui ne vivent que peu de temps.

Les Solitaires sont au-dessus & hors du monde éphémère & vain ; rien ne vient les importuner, fondés & affermis qu’ils sont dans le seul Bien vraiment supérieur & désirable : Dieu. « Si nous aimons vraiment Dieu, nous rejetons par cet amour les passions. L’Amour pour Dieu consiste à préférer Dieu au monde & l’âme à la cahir, à mépriser les choses d’ici-bas & à vivre dans la continence & l’Amour de Dieu, à nous occuper du Seigneur, par les prières, les psalmodies, & les lectures ». Saint Maxime le Confesseur : Troisième Centurie sur l’Amour, chapitre 50.

Dieu étant, par nature, infini & inaccessible, le désir des Solitaires pour Dieu n’est jamais rassasié.
(p.III).
Il est toujours en mouvement, en croissance, montant toujours vers les Cieux. Ce grand désir, l’Apôtre Paul le possédait, quand il disait : « Oubliant ce qui est en arrière & me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation de Dieu… » Phil. 3,14.

Ce même désir de Dieu avait embrasé le cœur de Saint Antoine, le coryphée des Moines ; chaque jour il ajoutait désir à désir, Amour à Amour, au point qu’il pouvait dire : « Moi, je ne crains pas Dieu, parce que je l’aime ».

Nous dirons, en un mot, que tous les Ermites qui habitent le Désert possèdent le grand Amour pour Dieu, Amour qui les a poussés à quitter le monde & à le mépriser comme rebut & poussière. Ils ont quitté le monde pour aller habiter les lieux arides, les antres de la terre, les grottes, se nourrissant de pain & d’eau, de fruits à écailles, etc…vêtus de peaux de bêtes, dormant sur la terre battue & sur un peu de paille. C’est d’eux que l’Apôtre Paul a dit qu’ils étaient : « errant dans les Déserts & les montagnes, dans les cavernes & les antres de la terre, qu’ils allaient çà & là, vêtus de peaux de brebis, de peaux de chèvres, dénués de tout & maltraités, eux dont le monde n’était pas digne… » (Hébr.11,37).

Plus le Solitaire est rempli de désir & d’Amour pour Dieu, plus il a l’impression de ne rien posséder. Plus il monte vers les cîmes de l’Amour, plus il se croit inférieur à tous dans l’Amour pour Dieu. La Beauté infinie & plus que désirable de Dieu est inconcevable pour l’esprit humain, l’Infini ne peut être contenu par le limité. C’est pourquoi Dieu se montre petit à petit à l’âme & exerce celle-ci à le chercher, à le désirer, à jouir de lui. L’âme s’efforce alors de s’élever jusqu’à la Beauté divine afin de la contenir toute entière.
(p.IV).
Mais en ne l’atteignant pas, elle pense que son objet est bien au-delà, bien plus au-dessus, bien plus désirable que ce qu’elle a atteint, qu’elle a contenu. L’âme s’étonne, puis s’émerveille, pleine d’érotisme divin, de désirs enflammés.

Dans le langage des Solitaires, le désir concerne les objets ou les personnes absentes, tandis que l’éros, les objets ou les personnes présentes. Dieu étant, par nature, invisible & non localisé, il est désirable & désiré, mais étant, en même temps, partout présent & participable dans ses énergies, par ceux qui en sont dignes, il est Eros. Voilà pourquoi notre mélode emploie les deux termes : Désir & Eros.

Ce désir de Dieu, cet éros pour Dieu, seul le silence le procure, selon notre poète. Le silence & la solitude permettent au Solitaire de ramener son intellect de la confusion, de le ramener dans le cœur, pour méditer & invoquer le Nom plus que désirable, plus qu’aimable du Très Doux Seigneur Jésus, en disant amoureusement : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi. »

Cette Prière perpétuelle, cette méditation continuelle du Nom de jésus, embrase le cœur de l’ermite, & son âme portée par les ailes de l’Eros, s’élève jusqu’à la contemplation de la beauté divine plus que belle, &, hors de lui, il oublie le boire & le manger, le vêtement & toute autre nécessité corporelle.

(p.V).
Saint Onuphre vivait entre le IVème & le Vème siècle dans les Déserts de l’Egypte ; mais, toute proche de nous, nous connaissons la Vie de Sainte Photinie l’Ermite, qui traversa, à la fin du XIXème siècle, le Jourdain, pour gagner le Désert, telle une nouvelle Marie l’Egyptienne. Plus près encore, dans notre siècle, en Palestine, Dieu a manifesté Saint Jean le Roumain, ce nouvel Elie, dont le corps intact, embaumant, témoigne qu’en Christ le temps & l’espace sont abolis.

Que leur bénédiction, par les Prières de Saint Onuphre, soit sur ceux qui liront avec piété ce petit livre.

Par les prières de Saint Onuphre, Seigneur Jésus Christ, notre Dieu, aie pitié de nous. Amin.


VIE ET ASCESE
DE
SAINT ONUPHRE.

(p.1).
C’est quatre siècles après la naissance de notre Christ que fleurit au Désert d’Egypte Onuphre le Saint ascète. Abandonnant son Monastère, il s’était enfoncé plus avant dans la Thébaïde, & là, soixante-dix années durant, il mena l’ascèse, jusqu’à ce que vînt pour lui le temps de s’en aller auprès de son Seigneur. L’abba paphnuce demeurait lui aussi en Egypte, vivant en hésychaste, lorsqu’il fit un songe où Dieu secrètement l’avertissait qu’il lui fallait se rendre au plus profonds du Désert. Il y alla, & fut digne de voir de ses yeux toutes ces choses qu’il décrit dans le récit qu’il fait ici.

(p.2)
RECIT DE SAINT PAPHNUCE.

SAINT PAPHNUCE ENSEVELIT AU DESERT
LE SAINT CORPS D’UN ERMITE.
L’ANGE VIENT LE VISITER.


« Comme je demeurais assis dans ma cellule, il arriva qu’un jour Dieu signifia à mon cœur de me transporter dans les profondeurs du Désert. C’était afin, disait-il, d’y rencontrer des hommes Saints & de recevoir leur bénédiction.

Prenant donc avec moi quelques pains, & de l’eau autant que j’en pouvais prendre, je sortis du Monastère & me mis en route, tout transporté d’un désir divin. Après que j’eus marché plusieurs jours, je parvins à une grotte dont je trouvai l’entrée fermée. Prononçant la formule d’usage : « Père, bénis », je heurtai à la porte. Comme nulle réponse ne se faisait entendre, je pris sur moi d’ouvrir & j’entrai. Alors, m’avançant au beau milieu de la grotte, je vis un homme debout, figé tout droit dans l’attitude de la Prière.

Lentement, je m’approchai ; mais au même instant, tombant à la renverse, il s’écroula sur le sol de la grotte. Je voulus toucher son vêtement fait de feuilles de palmier ; aussitôt, à cause de la longue emprise des siècles, il tomba entre mes mains comme poussière. La peur alors me gagna. Je me mis à prier : je débitai le psaume de la loi, à demi-bafouillant, puis d’autres psaumes, autant que j’en savais. Toute la nuit, j’intercédai pour son âme, &, au matin, du mieux que je pus, je l’ensevelis. Puis, ayant scellé l’entrée, je m’en allai. Je me remis à marcher. Quatre jours encore, j’eus du pain ; après quoi, je n’en eus plus. Bientôt, épuisé par la faim,
(p.3)
Je m’écroulai sur le sable, comme Mort. C’est alors que je vis devant moi un Ange admirable, tel un jeune homme d’une éblouissante beauté, tout étincelant de Lumière. Une grande crainte alors me prit. Mais, s’approchant, il pencha sur moi son visage plein de Grâce, puis toucha mes mains, mes pieds, & mes lèvres. J’en ressentis un bienfait si extraordinaire que je pus, fort de ce secours divin, marcher encore quatre jours sans rien prendre.

Alors, pour la seconde fois, je vis l’Ange : il était venu refaire pareillement mes forces ; & lorsqu’il eut fait en tout point selon que nous avons dit, je pus, revêtu de la force d’En-Haut, marcher encore sans rien prendre, la seconde fois, quatre autres jours, & la troisième, jusqu’à dix jours entiers .

(p.4)
SAINT PAPHNUCE RENCONTRE ONUPHRE,
LE SAINT DE DIEU.
SAINT ONUPHRE L’APPELLE PAR SON NOM.


C’est ainsi que, durement éprouvé par la fatigue du chemin, je parvins enfin au lieu où Dieu me conduisait. Je m’y assis un peu pour me reposer, lorsque, de loin, je vis venir à moi un être dont l’aspect me parut effrayant : sa nudité, ses cheveux qui faisaient comme d’épaisses broussailles, ses poils qui, tel l’animal sauvage, lui couvraient tout le corps & sa taille ceinte de jeunes surgeons, tout cela m’inspira une telle frayeur que je courus escalader l’éminence d’un roc qui se dressait là, tout près ; &, parvenu au sommet, je m’y cachai de peur. Lui tenta de m’y rejoindre, mais il ne put dépasser la partie inférieure de la paroi ; épuisé par l’ardeur du soleil, il glissa & se laissa tomber.

Mais lorsqu’il se fut un peu remis de sa chute, je l’entendis me crier : « Paphnuce, serviteur de Dieu, descends ! N’aie pas peur ! Moi aussi, je suis homme ; &, pécheur, je suis venu au Désert travailler pour Dieu au Salut de mon âme. »

Alors, plein de Joie, je redescendis en courant, & avant d’avoir pu lui demander la bénédiction d’usage, je me jetai à ses pieds pour lui demander pardon. Mais lui me releva de terre afin d’échanger avec moi le baiser mutuel. Puis, il me fit asseoir à ses côtés. La veille, le jeûne, la vieillesse surtout, l’avaient usé à l’extrême ; ses cheveux avaient la blancheur du lait. L’envie me brûlait d’apprendre quels étaient son nom, sa Vie.

(p.5).
« Très Saint Père, lui dis-je, comme le Seigneur t’a révélé bien des choses à mon endroit, toi aussi, je t’en prie, fais-moi connaître ton nom & celui de ta patrie, & le temps où tu la quittas pour venir en ce Désert ».

« Mon nom, répondit-il, est Onuphre. Voici soixante-dix ans que je persévère en ce lieu, m’accommodant du régime des bêtes sauvages, & vivant comme elles d’herbes & d’eau ».

« Toutes ces années, je demeurai sans voir le visage d’un homme. Mais je te vois maintenant, toi que Dieu m’envoie aujourd’hui pour ensevelir demain mon corps ».

« Mon père était roi de Perse. Et parce que ma mère était stérile, ils demandèrent tous deux à Dieu de leur donner une descendance. Après bien des prières, le Seigneur les exauça. Ma mère conçut & ce fut, dans tout le palais, une grande joie. Après l’enfantement, mon père eut une révélation divine : le Seigneur lui signifiait de me donner au saint baptême le nom d’Onuphre, & de me mener dans un Saint Monastère de la Thébaïde d’Egypte, qui est une sorte d’Ermitage ».

« Mon père fit en toute chose comme Dieu le lui avait ordonné. Et tandis qu’escorté de ses serviteurs, il faisait route vers l’Egypte, la Providence, dont les voies, en vérité, sont mystérieuses, sur un secret signe divin, suscita une biche pour faire route avec nous. Tout au long du chemin, comme elle nous accompagnait, elle me nourrit de son lait. Et tous demeurèrent frappés de stupeur & d’admiration. »

(p.6).
COMMENT SAINT ONUPHRE
ENTRA AU MONASTERE.

LE SAINT ENTEND RACONTER
LA VIE SUBLIME DES ASCETES.

IL QUITTE LE MONASTERE
POUR LES PROFONDEURS DU DESERT.


« Parvenu au Monastère, mon père refit pour l’higoumène tout le récit de ma naissance. « Hélas, se désolait l’Ancien, comment pourrions-nous seulement nourrir l’enfant, quand aucune femme ne s’est jamais approchée d’ici ? » « Vous ferez, répondit mon père, selon que le Seigneur en a disposé dans son économie : car voici que, sur un ordre divin, une biche a fait route avec nous qui, tout au long du chemin, l’a nourri de son lait ; aussi reviendra-t-elle ici, de la même façon, l’allaiter chaque jour, & cela jusqu’à ce qu’il soit sevré ». C’est ainsi que l’higoumène consentit à ce que je demeurasse dans son Monastère ; tandis que mon père s’en retournait chez lui, la biche, elle, venait accomplir son devoir ; & jusqu’à ce que j’eus trois ans, elle m’allaita, toute étrange mère nourricière qu’elle fût. »

« Oui, de vrais Moines, en vérité, ces pères qui m’élevaient : car à l’observance des commandements, ils mettaient toute leur peine, toujours croissant plus vite & plus haut dans le Seigneur, pareils aux cèdres du Liban. Et ils témoignaient les uns envers les autres d’un amour si extraordinaire qu’on eût dit qu’ils n’avaient qu’un seul cœur & ne formaient qu’une seule âme : si l’un d’eux inclinait dans un sens, tous penchaient aussi de son côté. Ils passaient à jeûner tout le jour, comme ils passaient à prier toute la nuit.

(p.7).
Quant aux ouvrages qu’ils faisaient de leurs mains, ils s’en acquittaient dans un si grand silence, que nul n’osait sans nécessité rompre une telle paix par un vain bavardage, si bref fût-il. »

« Ce furent eux qui m’instruisirent dans la Sainte Ecriture, eux dont j’appris, & jusque dans leurs moindres détails, tous les usages de la vie monastique. Que de fois aussi ne les entendis-je pas dire les louanges du prophète Elie, admirant comment il avait reçu de Dieu la force de vivre au Désert dans la patience & la tempérance, comment il avait également obtenu la Grâce d’opérer des miracles, & s’étonnant plus encore de ce prodige inouï qu’il n’ait pas goûté encore au calice amer de la Mort, mais soit au contraire monté dans sa chair jusqu’au Paradis. Souvent aussi, daans le Nouveau Testament, ils célébraient le vénérable Baptiste & Précurseur, le Martyr pour le Christ au-dessus de tous les Saints, dont ils faisaient grandement l’éloge. »

« Et ma curiosité s’aiguisait à entendre ainsi chaque jour les Pères célébrer par tout le Monastère des êtres tellemnt sublimes : « Serait-ce donc, leur demandai-je à la fin, que les Anachorètes ont plus d’assurance devant Dieu ? » « Oui, mon enfant, me dirent-ils, ceux-là sont plus grands devant Dieu. Car, pour nous, il nous est permis de nous voir l’un l’autre chaque jour, & nous nous assemblons à l’église pour lire en commun l’office, trouvant en cela beaucoup de réconfort, de bonheur, & de joie spirituelle. Et si nous avons faim, nous trouvons la table prête avec le couvert mis ; si l’un de nous voit, dans son corps ou dans son âme, la maladie s’abattre, près de l’accabler, les autres aussitôt l’assurent de leur soutien : en hâte, ils viennent le réconforter &, de toute part, ils accourent à son chevet, afin de le servir & de lui prodiguer leurs soins ;
(p.8)
Enfin, quel que soit la nécessité qui nous presse, toujours à portée de la main, avec le mal se présente le remède opportun. Mais eux, ces hésychastes bénis, loin d’attendre des hommes le secours, c’est en Dieu seul que de toute leur âme ils se fient. Aussi, que le Malin Démon vienne leur susciter uen épreuve, &, en ce monde-ci, ils n’ont personne à qui se vouer. Que la faim les tourmente, que la soif les brûle, que la nudité les mette à la gêne, &, pour le dire d’un mot, qu’un besoin, quelle qu’en soit la nature, les presse, qu’une privation se fasse cruellement sentir : en toute chose, ne possédant, pour le corps, rien de nécessaire, ils sont tenus de souffrir. Mais n’étant pas, par là même, asservis aux soins corporels, ils demeurent libres, absolument, de vaquer selon l’esprit à la Prière comme à leurs offices, tandis que les anges de Dieu, chaque jour, les servent. Et lorsque c’est pour eux le temps de quitter, en vérité, leur corps appesanti, ce sont les Anges encore qui viennent, tout pleins d’une crainte respectueuse, prendre charge de leur âme, & qui la portent parmi les chants de Joie & d’allégresse, au-devant de la Toute-Sainte Trinité. »

« Lorsque j’eus entendu ce discours, moi qui n’étais pourtant que le dernier parmi les Pères théophores, je sentis mon cœur s’éprendre pour la retraite d’un irrésistible amour. Et ce feu chaque jour s’allumant davantage, mon âme fut bientôt toute entière consumée sous le brasier dévorant de cette passion nouvelle pour la seule Hésychia.

Si bien qu’une nuit enfin, prenant sur moi quelques pains, à la dérobée, je quittai le Monastère ;
(p.9)
Et, dans mes prières, en même temps, je suppliai Dieu qu’il voulût bien me conduire au lieu qu’il lui plairait de me donner pour séjour désormais ».

« Parvenu sans encombre au Désert, je m’assis au sommet d’une haute montagne, & déjà j’avais résolu mon esprit à demeurer en ces lieux qui s’étendaient sous mes pieds, lorsque mes yeux, tout-à-coup, furent aveuglés par l’éclat d’une grande Lumière ».

« Saisi de frayeur, je ne songeai plus qu’à regagner le Monastère, & déjà je retournai sur mes pas lorsque, du sein de cet éblouissement, je vis paraître, drapé dans sa Gloire éclatante, un jeune homme d’une beauté tellement admirable que le seul aspect de sa personne me fit demeurer béat de saisissement. »

« Onuphre, me dit-il, n’aie pas peur ! C’est moi, l’Ange du Seigneur qui, depuis l’heure de ta naissance jusqu’à l’instant de ta Mort, aie reçu du Seigneur l’ordre de te garder dans toutes tes voies. Va ton chemin, suis le sentier que tu as choisi de parcourir ; &, lorsque, du plus loin, tu verras surgir devant toi les pièges de l’Ennemi, alors, quelque soient ses artifices, appâts, ou leurres, obstacles, embuscades ou tribulations, pour si terribles qu’ils te paraissent, toi, n’éprouve aucune crainte. Parce que je suis avec toi, & que, jusqu’à mon retour, le jour où je viendrai prendre charge de ton âme pour la remettre entre les mains du Dieu Très-Haut, c’est moi qui te garderai ».

Tout en parlant, l’Ange s’était mis à faire route avec moi.
(p.20).
Ayant parcouru près de soixante-dix lieues ensemble, nous allions nous arrêter à l’antre d’un rocher, quand l’Ange, tout-à-coup, disparut de devant mes yeux. Demeuré seul, je résolus de heurter à l’entrée de la grotte. Celui que j’en vis sortir alors m’emplit, dès le premier regard, de vénération : c’était un auguste vieillard, & sur lui rayonnait la Grâce de toutes les vertus ensemble. A sa vue, je me jetai à ses pieds, prosterné, mais lui me releva, disant : « Mon enfant, mon frère ! Bienvenu, Onuphre, toi qui viens ici prendre ta part de mes labeurs ! Puisse le Seigneur te garder dans Sa crainte & te couvrir de Ses bénédictions ! »

« Il me prit alors dans sa grotte où il me fit demeurer quelques jours avec lui, m’éclairant de sa divine connaissance. Puis, lorsqu’il m’eut assez montré toutes les pratiques dont doivent user ceux qui veulent mener l’ascèse, il me fit lever : « Mon enfant, me dit-il, viens que je te mène à ta grotte d »hésychaste. Elle se trouve bien plus avant dans le Désert, au lieu que le Seigneur t’a choisi pour habitation. C’est là que tu combattras vaillamment le Démon, seul à seul, jusqu’à ce qu’enfin tu reçoives le prix de la victoire ».


ONUPHRE ENSEVELIT SON ANCIEN.

UN ANGE VIENT CHAQUE JOUR
LUI PORTER SON PAIN.


Quatre jours, quatre nuits, il nous fallut marcher. Enfin, au bout de tout ce temps, nous vîmes une modeste cabane, auprès d’une jolie source où poussaient des palmiers. ‘C’est ici, dit l’Ancien, le lieu où il a plu au Seigneur que tu établisses ton habitation ».
(p.11).
Trente jours, il y demeura avec moi, & il m’instruisait avec beaucoup de conscience dans l’art de la lutte des Moines. Puis, il s’en alla rejoindre sa grotte, m’avertissant qu’il reviendrait. Aussi, chaque année me visitait-il dans ma cabane. Un jour pourtant, il y vint pour la dernière fois. Il me priait seulement de l’ensevelir. Je fis donc selon son désir. Ainsi s’acheva le séjour sur la terre d’Hermias, fils de la tribu d’Isachare – car tel fut le nom que, sentant venir la fin, il voulut bien me dire pour sien ».

J’entendais, moi, Paphnuce, le dernier des Moines, ces paroles bénies qui tombaient une à une de la bouche du bienheureux Onuphre, & elles me confondaient d’admiration.

« Oh, Père très Saint, murmurai-je, combien de peine faut-il que tu aies goûtée dans ce Désert !
-Crois-moi, bien-aimé, me répondit-il, j’ai tant souffert que j’ai plus d’une fois désespéré jusqu’à la Mort : J’ai enduré la brûlure ardente de l’été, la terrible froidure de l’hiver…J’ai connu les affres de la faim, & avec elle, toute la kyrielle des tourments du corps…J’ai senti le gel faire tomber en loques mes vêtements, tandis que je restais seul & nu & assailli de tous mes maux…J’ai vu la maladie durer de longs jours qui ne finissaient pas…Et si je devais encore t’énumérer la multitude infinie des souffrances & des épreuves par où il m’a fallu passer, ma seule langue n’y suffirait pas.

Mais tout cela pourtant, je l’ai enduré avec patience, persévérant dans la peine comme il convient que chacun fasse aussi, dans l’espérance des biens ineffables que Dieu a préparés pour ceux qui l’aiment. Le Seigneur alors, voyant ma grande patience & longanimité, ordonna que des poils me poussassent sur tout le corps.
(p.12).
Et j’en fus aussitôt couvert, au point que jamais plus ensuite je ne ressentis le froid pénétrant de l’hiver. Bientôt d’ailleurs, je n’eus plus à souffrir de mal d’aucune sorte : ais un Ange Saint chaque jour me visitait, m’apportant le pain de ma subsistance ; & ce pain me revêtait de la Force d’En-Haut – si bien que je ne cessai plus depuis lors de servir Dieu avec un Amour plus ardent encore ».

A CHACUN DES ERMITES,
UN ANGE DU SEIGNEUR
VIENT PORTER LES SAINTS MYSTERES.

LA TABLE INVISIBLEMENT APPRETEE…
SAINT ONUPHRE PREDIT LE TERME DE SA VIE.

Je recueillis en moi-même les paroles du Saint, dont chacune me plongeait dans le ravissement.

« Mais, lui demandai-je à brûle-pourpoint, comment peux-tu, vivant si loin de tout, communier aux divins Mystères ?

-Lorsque point le dimanche, répondit le Bienheureux, un Ange Saint descend & nous visite, venant, comme à chacun des Ermites, nous porter les Saints Mystères. Et quand approche pour nous le temps de communier, soudain la Prière pure nous envahit toute. Et dans ces instants-là, plus rien n’est au monde, ni soif, ni douleur, ni mal d’aucune sorte. Seulement, pour l’un de nous parfois, naît doucement le désir d’une compagnie : aussitôt, il est enlevé par les anges, &, ravi au Paradis,
(p.13)
Il contemple extasié l’éclat magnifique des milices angéliques…Bientôt même, il se joint à leur radieuse Beauté, participant, égal aux Anges, de la même Lumière divine. Alors, il se réjouit en Esprit, & son Cœur, pour avoir érité la jouissance d’une semblable félicité, se fond en Joie & en allégresse, tandis qu’est Mort en lui jusqu’au souvenir de l’amas immense des souffrances & des peines qu’il a pour cela supportées. Et parce que son désir, désormais, se fixe toujours davantage à ses divines Amours, c’est son âme toute entière qu’il engage dans la lutte spirituelle, afin, s’il se pouvait, que Dieu le juge digne un jour de jouir pour jamais d’un pareil bonheur ».

A ce discours de l’Ancien – ô Bienheureux Onuphre, éternelle soit ta mémoire ! » je goûtai une telle douceur qu’en moi s’était abolie jusqu’à la mémoire des tribulations de la route. Et la faim maintenant, & la soif, & toute cette grande peine que j’avais prise en chemin, tout cela, en cet instant-là , n’était plus rien. Sur mon âme, sur mon corps, ces mots avaient fait l’effet d’un baume salutaire. Seule restait la Joie & l’allégresse.

« Ah ! soupirai-je, comme je suis Bienheureux que Dieu m’ait rendu digne de voir ton saint visage & d’entendre les paroles si douces qui coulent de ta bouche… » Il m’arrêta : « Mon enfant, cessons-là nos discours. Viens seulement, & je te ferai voir le lieu de mon Salut ».

Nous fîmes donc environ trois lieues pour arriver enfin devant une petite cellule entre des palmiers qu’arrosait une source. Ce fut là qu’après la prière, nous entrâmes nous reposer un peu. Le jour finissait que nous étions encore là, assis à l’intérieur, nous entretenant des choses sublimes de la Théologie.
(p.14).
Le soleil même s’apprêtait à se coucher quand, au milieu de la pièce, soudain, j’aperçus un grand pain dont l’aspect seul était déjà nourrissant.

« Mon enfant, me dit le Saint, lève-toi ; viens manger, & bois ce que le Seigneur t’envoie. Car il faut refaire tes forces après la fatigue du chemin ; & tu risquerais, en ne mangeant pas, de mettre tes jours en danger.

-Ah, lui dis-je, Père Saint ! Au nom du Seigneur qui donne la Vie en Christ, comment pourrais-je manger à la face de notre Sauveur, si dans un amour fraternel tu ne partageais ce pain avec moi ? » - car c’était à mon intention qu’il avait béni la table & coupé le pain. Longtemps, je le suppliai & j’eus grand-peine à le persuader. A la fin pourtant, il mangea lui aussi, à la Gloire de Dieu. Nous fûmes bientôt rassasiés, & il nous resta du pain. Puis, après l’action de grâce, la nuit entière se passa à prier.

L’aube déjà montait lorsque, tout-à-coup, mes yeux s’arrêtèrent sur le visage du Saint ; ses traits avaient pâli & tout son aspect était comme altéré. Pris de peur soudain, je lui demandai la cause de ce changement. « Mon frère, dit-il, sois sans crainte ; le Dieu de bonté qui a compassion de tous les pécheurs – ô Seigneur ! Ta grande Miséricorde !- t’a conduit jusqu’ici afin que mon corps y fût par toi enseveli. Car aujourd’hui, vois-tu, s’achève mon séjour sur la terre & mon âme affranchie s’en va goûter aux Cieux le bonheur ineffable de la Joie éternelle…

Mais, pour toi, n’oublie pas, je t’en prie, lorsque tu iras en Egypte, de conter à tous, Moines & Chrétiens, l’histoire de ma Vie.
(p.15).
Car à Dieu, j’ai demandé cette grâce : pour celui qui en ma mémoire chanterait l’office des défunts ou célèbrerait ma fête, qui conterait ma Vie, ou en écrirait l’histoire telle que je viens à l’instant de t’en faire le récit, pour celui-là donc, j’ai supplié le Seigneur – oui, telle fut ma Prière- qu’il soit à jamais épargné des attaques du Malin.

A la fin, n’y tenant plus, à brûle-pourpoint je m’écriai : « Ah, Père Saint ! Je désirerais tant demeurer en ce lieu ! Je t’en prie, bénis-moi & permets que j’y passe le restant des jours que j’ai à vivre.

-Ah ! me répondit-il. Ce n’est pas pour que tu y habites que le Seigneur t’envoie ici, mais pour que tu y ensevelisses mon corps ; & que, te réjouissant d’un même cœur avec les Saints de ce désert, qui sont ses serviteurs, tu retournes dans le monde afin de parler aux amis du Christ de ceux qui y demeurent, dont toute la Vie se passe à la Gloire de Dieu, de sorte que les seconds puissent, à la mesure de leurs forces, imiter les premiers. »

A peine avait-il prononcé ces mots, que je me laissai tomber à ses pieds : « Père très Saint, lui dis-je, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, à cause de tes luttes innombrables, Il te le donnera. Je t’en prie donc, je t’en supplie, mon Père, bénis-moi & fais qu’un jour, par tes Prières, il me soit donné de t’égaler en Vertu jusqu’à te ressembler, pour que Dieu, qui dans cette vie m’a jugé digne de jouir de ta vue, me juge digne dans l’autre, qui est éternelle, de recevoir une même Gloire & une même couronne avec toi. »

(p.16).
« Le Seigneur, répondit-il, te fasse Miséricorde & exauce ta demande ; qu’Il fasse descendre sur toi Sa bénédiction & t’affermisse dans Son Amour, afin de te délivrer du péché, & te garder de toute embûche de l’Ennemi, pour que s’accomplisse en toi l’œuvre que tu désires. Puissent les Anges te protéger & te garder des pièges de l’Adversaire, pour qu’à l’heure du Jugement, celui qui corrompt les âmes ne trouve en toi nulle chute funeste ou ténébreuse. Et que la bénédiction du Père, du Fils, & du Saint Esprit soit avec toi dans le siècle présent & dans le siècle à venir. Amin ».

AU MILIEU DES CHŒURS ANGELIQUES
LE SAINT REMET SON ESPRIT.

S’AIDANT DE LEURS GRIFFES
DEUX LIONS CREUSENT LA TOMBE DU SAINT.

Sur ces mots, fléchissant les genoux, il éleva les mains & tourna vers le Ciel des yeux mouillés de larmes : « O mon Seigneur, dit-il, c’est toi que je chante, toi que je loue, toi que j’adore & que je glorifie : Tu es le Dieu Très-Haut, la Divinité invisible au-delà de l’univers visible, & dans l’abîme insondable de ta puissance, tu te pares de l’éclat ineffable de ta Gloire qui surpasse toute intelligence pour venir, jusque dans ses profondeurs abyssales, illuminer l’océan sans limites de ta Miséricorde infinie. Tu es Celui que depuis ma jeunesse j’ai désiré de suivre, Celui que jamais plus je n’ai cessé de servir & d’adorer.

Et maintenant, je crie vers toi, Seigneur, écoute-moi, toi qui toujours as condescendu à ma bassesse, qui dans les adversités as sauvé mon âme, & ne m’as pas livré aux mains de l’Ennemi, mais as mis mes pieds au large.
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Je t’en prie donc, mon Seigneur, couvre-moi de ta droite, afin que mon âme, quand elle sortira de son corps, ne soit pas la proie des Démons, mais remets-la plutôt à tes Anges Saints, pour qu’ils la placent au lieu très désiré où dans la Lumière de ta Face tu resplendis, car tu es béni & glorifié aux siècles des siècles. Aussi, dans ta grande Miséricorde, ô compatissant, souviens-toi du peuple de tes fidèles : Quand il s’en trouvera un en danger sur la mer, soumis au tribunal, à la colère du juge ou à toute autre sorte d’épreuve, si, quelle que soit la nécessité qui le presse, il t’invoque en disant : « Seigneur des Puissances, par les Prières de ton serviteur Onuphre, aie pitié de moi », à celui-là, je t’en prie, Seigneur, prête l’oreille &, quand tu m’auras fait entrer dans ton Royaume, accueille sa supplication ». Et tandis qu’il achevait sa Prière : « Seigneur, murmura-t-il, entre tes mains je remets mon esprit » ; sur ces mots, il s’écroula à terre. Mais sa Prière, elle, n’avait pas cessé : il priait seulement invisiblement, maintenant.

Mais voici, comme son âme parlait à son Seigneur, que son visage, tout-à-coup, refléta une grande Lumière ; alors je sentis s’exhaler de son être une odeur si suave que je tombai en extase, submergé tout entier d’une douceur de Paradis. Mais des éclairs, en cet instant, trouèrent de part en part le Ciel, & l’on entendit résonner au loin les roulements effrayants d’un tonnerre redoutable ; aussitôt, dans l’excès de ma stupeur, je tombai en arrière & culbutai sur le sol.

Alors, au-dessus du Saint, je vis les Cieux s’ouvrir, pour livrer passage à l’armée des anges : ils s’avançaient en rangs pressés, pareils à des diacres apprêtés pour la fête ;
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Car dans leurs mains, ils tenaient des lampes allumées & balançaient des encensoirs d’or au doux son de leurs hymnes mélodieuses & de leurs chants très subtils. Et voici qu’au milieu d’eux parut une grande Lumière, & de la Lumière sortait une voix suave disant :

« Viens ici, âme bien-aimée, viens que je te mène au repos des Justes pour y goûter la Joie & l’allégresse indicible que tous ces jours tu as tant désirée ».

Aussitôt, sous forme de colombe cette Ame Bienheureuse sortit de son corps, s’envolant enfin vers son Seigneur Jésus Christ. Lui la prit, toute blanche, entre Ses mains immaculées, puis avec les Anges Saints, Il s’éleva vers les Cieux, parmi les chants de Joie & d’allégresse.

A mon tour, je me relevai. Je m’approchai de la très sainte dépouille. Au travers de mes larmes, je la couvris de baisers ; plus resplendissante qu’une perle de grand prix, elle embaumait comme tous les parfums ensemble.

Longtemps, très longtemps, je demeurai là, penché sur elle ; & je me lamentais, je gémissais de me voir ainsi privé d’un trésor si précieux, acquis au prix de tant de peines.

Or, après quelque temps passé en cet état, il fallut bien songer à ensevelir la Sainte Relique.

Et je me demandai en moi-même comment creuser la terre pour l’y enfouir sans autre recours que mes mains.

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C’est alors que deux lions s’approchèrent ; doucement, ils se mirent à lécher les pieds du Saint. De temps en temps, seulement, comme s’ils eussent été des créatures logiques, ils faisaient entre eux des grimaces, par où ils se signifiaient leur deuil & leur mutuelle affliction. Je m’enhardis enfin jusqu’à leur parler.

« Je sais, leur dis-je, que c’est Dieu qui vous envoie pour que nous ensevelissions ensemble la sainte dépouille ; parce que, en vérité, il n’est pas jusqu’aux animaux privés de raison qui ne chantent leur Créateur & qui, par toute la terre, ne lui obéissent ». Alors, avec mon bâton, j’inscrivis sur le sol le tracé de la tombe. Eux, aussitôt, sortant leurs griffes, se mirent en devoir de fouiller la terre jusqu’à ce qu’ils eussent creusé une fosse. Après quoi, j’ôtai ce qui restait de mon manteau, dont j’avais employé l’autre pan à ensevelir l’ascète rencontré le premier jour de ma venue au Désert, ce fut là, dans ce même linceul, que je l’enveloppai.

Puis, tout en larmes, je fis l’ensevelissement. Lorsque tout fut fini, les lions se prosternèrent devant la tombe ; après quoi, m’ayant fait une métanie, ils s’en allèrent. Et moi, je demeurai là, seul, avec mon indignité, pleurant sur mes péchés.

« Hélas, me disais-je en moi-même, honte à moi, honte sur le misérable ! Honte au fainéant ! Combien mon Seigneur compte-t-il de serviteurs zélés & valeureux ? Mais pour moi qui suis mou & indolent, quelle défense aurai-je à présenter devant mon Créateur ? Quel prix, quelle couronne recevrai-je, & pour quelle victoire, moi qui n’ai jamais combattu contre le Démon ? »
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Et tout en me faisant ces réflexions, il me vint le désir de demeurer là, en ce lieu, pour y lutter. Au même instant, la terre trembla. Et le choc fut si terrible, que la montagne s’écroula, jusqu’à recouvrir toute la grotte. Et avec elle, la fontaine, le palmier, tout fut englouti. Saisi de stupeur, j’avais assisté muet au cataclysme.

Non, pensai-je, non, certainement, il n’était pas dans les desseins de la Providence que je demeurasse ici. Et je pleurai. C’est alors qu’apparut devant moi le même Ange qui était déjà venu me visiter. « Allons, me dit-il, ne pleure pas. Réjouis-toi plutôt de ce que tu as été jugé digne de voir des miracles, & fais route vers l’Egypte. Va, & partout prêche ce que tu sais du Bienheureux Onuphre, dis tout ce que tu as vu au Désert, & tout ce que tu y verras encore…Maintenant pars en paix, revêtu de la Force d’En-Haut…Ceci encore…C’est le douze juin, sache-le, que s’est endormi Onuphre le Bienheureux, à la Gloire de Jésus-Christ notre Seigneur. »


SAINT PAPHNUCE FAIT LA RENCONTRE
D'AUTRES ERMITES.

IL VISITE DES ERMITAGES
QUI EMBAUMENT LE PARFUM DU PARADIS...

Je quittai donc ce lieu &, quatre jours durant, je marchai sans relâche; enfin, je parvins à une grotte. Ce fut là que j'entrai; mais, à l'intérieur il n'y avait pas âme qui vive. J'allai m'asseoir un peu à l'écart, dans un coin de la cellule, pour en attendre l'hôte. Il arriva peu après. Et, véritablement, il était d'un aspect admirable.

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Et quelle vénération il inspirait, ce pieux vieillard aux cheveux blancs, vêtu seulement des feuilles d'un palmier tressées ensemble! Sa figure divine semblait celle d'un Ange/ "Paphnuce, mon frère, me dit-il, toi, le compagnon de mes oeuvres, qui as enseveli Onuphre le bienheureux, la paix soit avec toi".

A entendre de telles choses, je fus plongé dans l'admiration; me laissant tomber à terre, je me prosternai à ses pieds. Mais lui me releva, disant : " Mon enfant, lève-toi. C'est le Seigneur qui t'a jugé digne de jouir de la vue de Ses amis; c'est lui aussi qui nous as révélé ta venue. Sache donc que soixante années nous avons habité ce Désert, & que jamais, de tout ce temps, nous n'y avons vu un autre homme avant toi".

Il parlait ainsi lorsque survinrent trois autres vieillards, qui lui ressemblaient étrangement, tant par la couleur des cheveux que par le vêtement. Ils m'embrassèrent à leur tour, & me firent asseoir à leurs côtés. Longtemps nous restâmes de la sorte, à parler du Bienheureux Onuphre & d'autres Saints encore. Et lorsque ce fut fini : " Mon enfant, me dirent-ils, lève-toi; viens partager nos agapes; parce que tu as fait une longue route & qu'il te faut reprendre un peu coeur à la peine. Vois, c'est pour toi que nous sommes venus, afin de nous réjouir ensemble en nos âmes comme en nos corps. Levons-nous donc & prions.

Ils se mirent en Prière, & voici que je vis apparaître cinq pains, tout chauds encore, au point qu'on les eût dits sortis du four à l'instant; à quoi les bienheureux ajoutèrent d'un autre mets dont nous mangeâmes encore à satiété. Et lorsque nous eûmes rendu grâce :
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"Ainsi, mon frère, comme tu l'as entendu de tes oreilles, soixante années nous avons demeuré dans ce Désert &, depuis longtemps déjà, par une disposition divine, il nous vient chaque jour quatre pains. Aujourd'hui, pour toi, il s'en est trouvé un cinquième. D'où ils nous sont apportés, nous ne le savons pas; ce que nous savons seulement, c'est qu'après avoir lu les Vêpres, nous les trouvons immanquablement sur la table".

Ce fut bientôt l'heure de l'agrypnie. Les Saints passèrent à Prier toute cette veille de la nuit. Ce ne fut qu'au matin que je m'enquis de leurs noms. Mais eux ne voulurent pas me les dire. "Celui qui sait toute chose, me dirent-ils, celui-là sait aussi nos noms. Pardonne-nous seulement, & intercède pour que, par tes prières, il nous soit donné d'être ensemble dans le Paradis".

Ils me donnèrent leur bénédiction & je m'en fus. Tout au long du jour, je marchai. Enfin, à l'aube du lendemain, je parvins à une terre magnifique dont chaque pouce était une invite au repos. Il y avait là une grotte; auprès coulait une rivière. Toutes sortes d'arbres y poussaient. Les branches ployaient sous les fruits d'or. Longtemps j'en admirai le nombre & la variété. Je n'avais jamais vu autant d'arbres; je cueillis de leurs fruits, & je vis que leur goût était plus doux que le miel; je les sentis, & leur parfum était plus suave que si j'eusse été au Paradis.

De longues heures, je demeurai là, admirant leur beauté, lorsque je vis venir à moi quatre jeunes gens qui, sous leurs âpres peaux de mouton, étaient tous quatre très beaux à voir, & d'un aspect des plus agréables. En vérité, leur réunion était du plus heureux effet; l'ensemble qu'ils formaient paraissait beau à voir.
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Ensemble, ils s'approchèrent de moi : " Réjouis-toi, frère Paphnuce, dirent-ils". Moi aussitôt, je me jetai à terre & me prosternai devant eux. Mais eux me relevèrent. Puis ils me firent asseoir pour parler avec eux. Et ils brillaient d'une telle gloire que, sans nulle peine, je les eusse crus des anges descendus des Cieux. Alors, cueillant de leurs fruits, ils m'en firent manger. Et les sept jours où je demeurai avec eux, ils ne cessèrent pas de me témoigner une semblable compassion que faisait encore ressortir mon amour sans cesse grandissant.

Enfin, je m'enhardis jusqu'à m'enquérir de leur pays & de la façon dont ils s'étaient trouvés en ce lieu. "Frère, répondirent-ils, puisque c'est le Seigneur Lui-même qui t'envoie à nous, nous te dirons la vérité. Nous sommes d'une ville appelée Oxyrrhinque. Nos parents, qui comptaient parmi les premiers magistrats de la ville, figuraient au rang des sénateurs. Désireux de nous voir accomplir nos études, ils nous instruisirent dans tous les rudiments de la culture profane. Puis, s'avisant de vouloir parfaire notre éducation, ils voulurent nous envoyer au loin, afin d'y apprendre la philosophie. Mais nous, d'un commun accord, nous convînmes, avec le concours de la divine synergie, que la connaissance des voies de la Sagesse serait pour nous la plus belle des sciences. C'est ainsi que nous résolûmes de quitter en secret notre patrie pour venir jusque dans ce Désert. Prenant donc avec nous quelques pains & de l'eau, autant que nous en pouvions porter, nous arrivâmes en ces lieux arides. Une semaine, nous eûmes assez de l'eau & du pain dont nous nous étions chargés. Mais, ce temps écoulé, il nous fallut goûter à la souffrance, & passer de longs jours à endurer la faim comme à supporter la soif. Nous désespérions de notre sort, lorsque nous apparut un jeune homme tout resplendissant de Gloire.
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Il était venu nous mener en ce lieu où il nous remit à un Saint Ascète qui y demeurait. Nous vécûmes là un an avec l'Ancien, apprenant de lui à servir le Seigneur. Et, lorsque l'année se fut écoulée, le Saint s'endormit dans le Seigneur.

Voici donc six années que nous demeurons ici sans Père Spirituel; & durant tout ce temps, nous n'avons pas mangé de pain ni goûté d'autres mets, si ce n'est seulement du fruit de ces arbres. Car nous en prenons ensemble, le samedi & le dimanche, lorsque nous nous rencontrons ici, après cinq jours passés à demeurer dans la solitude secrète où chacun s'exerce seul à vivre la parfaite Hésychia. Puis, lorsque le dimanche finit, chacun de nous s'en retourne à sa chère Hésychia, & nul ne sait jamais quelles luttes livre son frère ni quelles victoires sont celles que, dans sa retraite profonde, il remporte". -"Mais, fis-je soudain, comment communiiez-vous aux Divins Mystères?"

"C'est pour y goûter, dirent-ils, que nous sommes venus. Toi aussi, donc, avec nous prépare-toi à recevoir les Saints Mystères; car demain viendra l'Ange du Seigneur, qui, de sa main, nous fera goûter au Saint Corps & au Précieux Sang du Christ". Ces paroles m'emplirent de joie. Et nous passâmes la nuit dans les hymnes, chantant & psalmodiant au Christ notre Roi. Au matin, quand vint l'Ange du Seigneur, nous sentîmes partout alentour s'exhaler un parfum tout divin, dont la suavité admirable nous transporta d'allégresse. Déjà, je croyais être dans le Paradis, lorsque j'y fus ravi en extase. C'était l'Ange, sans doute, qui raffermissait ainsi mon coeur. Puis la vision cessa. Je me levai pour recevoir de sa main les Saints Mystères. " Que ce Corps, dit-il, & que ce Sang de notre Maître & Seigneur Jésus Christ Fils de Dieu, soit pour vous nourriture & gage incorruptible de la Vie éternelle".
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Pleins de crainte, nous avions, selon le rituel, répondu : "Amin". Ah, ce dimanche-là, quelle grande Joie fut celle qui inonda nos coeurs!

"Paphnuce, dit alors l'Ange,pars pour l'Egypte, & va proclamer aux âmes pieuses tout ce que tu as vu & entendu au Désert. Garde-toi surtout d'oublier rien de ce qui touche au Bienheureux Onuphre, que le Seigneur t'a jugé digne de voir en cette vie. Et sache-le, Paphnuce, le Seigneur t'a compté toi aussi au nombre de Ses Saints".

Alors, je demandai à l'Ange la grâce d'habiter, jusqu'au dernier jour de ma vie, en compagnie de ses quatre Saints. Mais lui me répondit : " Comme il a plu au Seigneur, ainsi faut-il nécessairement que Sa volonté soit faite; & toute oeuvre quelle qu'elle soit, toute tâche accomplie selon Son saint dessein mérite à son auteur une grande récompense. Toi donc, retourne à ta cellule, puisqu'ainsi le Maître en a disposé. Et au jour de la rétribution, tu jouiras du même salaire que ces Saints. Car ton nom en vérité, -je te l'ai déjà dit- est écrit sur le livre des justes".

Et sur ces mots, l'Ange s'évanouit à nos yeux. Les frères alors apprêtèrent la table, pour que nous mangions des fruits, à la Gloire de Dieu.

Et tout le jour, nous sentîmes les effluves du parfum subtil & suave que, sur ses pas, l'Ange, comme un sillage, avait laissé...

(p.26).

DE RETOUR EN EGYPTE
SAINT PAPHNUCE CONTE LES MIRACLES
DES ASCETES DU DESERT.

A LES ENTENDRE,
LES CHRETIENS PLEURENT DE JOIE.

Déjà la nuit arrivait, & avec elle revenait le temps de l'agrypnie, veille de la nuit entière. Enfin, au matin, comme nous nous adressions de mutuels adieux, je suppliai les Saints de me dire leurs noms. Ils y consentirent. Le premier, me dirent-ils, s'appelait Jean; le seconde se nommait André; Héraclémon était le nom du troisième, & Yhéophile, celui du quatrième. Après quoi, ils firent avec moi cinq milles pour m'accompagner; puis nous nous embrassâmes les uns les autres. Et, tandis qu'ils s'en retournaient à leur cellule, je continuai seul mon chemin, triste & joyeux à la fois - triste, de n'avoir pas été jugé digne d'habiter avec les Saints de Dieu en un lieu si empli de beautés que l'on s'y sentait transporté d'un bonheur inconnu & nouveau; joyeux en même temps d'une Joie que suffisait à faire renaître le souvenir des bienfaits de l'Ange & des Bienheureux, qui tous également se montraient vrais serviteurs du Christ.

Trois jours plus tard, je parvenais en Egypte. Je trouvai là beaucoup de frères vivant avec bonheur dans la crainte du Seigneur. Prenant donc quelque repos, j'occupai des jours entiers à leur peindre toutes les merveilles que j'ai dites. Et eux, à les entendre, pleuraient de joie en rendant gloire à Dieu. Ce sont ces mêmes frères qui consignèrent avec soin cette histoire que je leur contais. Car, désirant la faire connaître à tous ceux de leur skyte, ils en lurent le récit à tous les Saints Pères qui demeuraient là; de sorte que tous s'accordaient à glorifier Dieu".

(p.27)
Ainsi s'achève le récit du Bienheureux Paphnuce. Revenu dans sa cellule, le Saint y vécut un peu de temps encore. Puis il vit venir à lui un Ange de Dieu qui lui dit : " Viens, Saint de Dieu, viens te réjouir au séjour immuable des Justes qui, dans les montagnes & les Déserts, ont su plaire à Dieu". Entendant la nouvelle, le Saint rendit Gloire à Dieu. Et de ce moment, il n'eut plus guère à vivre; mais, peu de temps après, il s'en alla au séjour que son Ame & son Coeur avaient tant désiré, goûter au bonheur ineffable qui se fond en éternelle jouissance.

Par les Prières de Saint Paphnuce & de tous les Saints, puisse le Seigneur un jour nous juger dignes nous aussi, avec eux, de nous réjouir d'une Joie & d'une félicité égales, bénissant le Père éternel avec Son Fils unique & coéternel, dans le Très Saint & Vivifiant Esprit, afin que soit glorifiée la Divinité une & indivisible de la monade Trinité, aux siècles des siècles, amin.


FIN.

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