lundi 30 janvier 2012

LETTRES DE SAINT THEOPHANE LE RECLUS.

En quoi consiste la vie spirituelle et comment s'y disposer ? (1)
Saint Evêque Théophane le Reclus

Lettre 39

Par votre dernière lettre, vous m'avez fait une vraie fête. Comme votre tête s'éclaire et comme la résolution de votre cœur prend la vraie direction du salut !
Donc, vous vous êtes décidée à tout faire, comme cela doit être. Bénis, Seigneur ! Toutes vos idées sur la réorganisation de votre vie future sont bonnes.
Mais, pour que dans l'enthousiasme vous ne dériviez pas dans cette affaire, même si c'était par zèle, je m'empresse de vous dire différentes choses, pour vous diriger.
Lorsque vous reconstruirez le tout, voyez à porter l'attention davantage sur ce qui est intérieur, que sur l'extérieur. Pour le moment, l'extérieur peut être laissé tel quel, excluant seulement ce qui, par nature, a une mauvaise influence su le cœur : agitation, dispersion des pensées, excès de désirs inutiles, etc... Bien sûr, la reconstruction doit concerner aussi l'ordre extérieur mais pas tant dans la forme que dans l'esprit avec lequel cela sera fait. Si vous agissez ainsi, l'extérieur paraîtra le même, à quelques petites exceptions près, mais l'esprit deviendra en tout tout à fait différent. L'intérêt d'éviter une cassure trop brutale dans vos habitudes extérieures est que votre transformation ne sera offerte en spectacle à personne.
Ce qu'il faut avoir à l'esprit en second lieu, vous l'avez déjà : c'est-à-dire, ne pas croire que ce que vous entreprenez sera d'une réalisation facile. Que d'embûches et du dehors et du dedans ! Et vous faites bien de vous préparer non à une route fleurie, mais à une lutte. Bien, bien ! Préparez-vous à lutter, et demandez toujours au Seigneur, qu'Il vous accorde la force de supporter tout ce que vous rencontrerez de désagréable et de gênant - Ne faites pas confiance à vous-même. Mettez toute votre espérance dans le Seigneur, et Son aide vous accompagnera toujours.
Mais, vous préparant à combattre, ne croyez pas que vous triompherez toujours. Il faudra souvent prendre seulement patience, ne soutenant qu'une seule tension à la fois - Vous aurez souvent à vous apercevoir, que malgré tout votre désir d'être bien, se faufilent et émergent des ratés. Sachez d'avance que tout cela est dans l'ordre des choses. Si vous y êtes confrontée - ne vous affolez pas. Maintenant, ayant prévu cela d'avance, ne vous attendez pas à trouver devant vous un parcours d'existencee autrement que parsemé de toutes sortes d'obstacles, d'inquiétudes et d'insuccès. Ne faites provision que d'une chose, un courage ferme, ne prêtant attention à rien d'autre qu'à vous en tenir à l'œuvre commencée : en ceci seulement doit consister toute la vie, scellée par la promesse et une ferme résolution. Mais comment ira la vie, quels succès, quels manquements, quelle réaction des autres, laissez tout cela à la volonté de Dieu.
A travers les expériences rapportées dans la vie des saints, on voit que le Seigneur conduit de diverses façons à la perfection ceux qui s'unissent à Lui par un amour brûlant et Lui consacrent leur vie. Il laisse aussi l'ennemi agir méchamment, sans toutefois retirer, à ce moment là, l'aide de Sa droite. Tout est Dieu. Et Ses voies sont étonnantes et surtout secrètes. Même celui qui est guidé ne les voit qu'après, lorsqu'il regarde en arrière. D'où cette prière de toujours : " Sauve-moi, selon Tes voies ". Avec cette prière, et se remettant entre les mains de Dieu, tout est complet, irréversible.
Mais l'ennemi ne sommeille pas non plus. Les Saints de Dieu ont remarqué qu'il agit sur les débutants de double façon : envers certains, il ne manifeste aucune entrave et ne les gêne pas; ceux-ci, ne rencontrant pas d'obstacles, ni intérieurement, ni à l'extérieur, voyant que tout va bien, commencent à rêver : “ voilà donc comment nous avons d'un coup chassé tous les ennemis, ils n'osent même plus se montrer ”. Dès que ces pensées arriveront, l'ennemi immédiatement sera là, et commencera à développer des idées d'auto-satisfaction, par lesquelles naîtra la confiance en soi et l'oubli de l'aide de Dieu, que l'on ne cherchera plus, et dont on sera alors privée. Et dès que les choses en arriveront là, l'ennemi deviendra tyrannique, il excitera le mal à l'intérieur et de fortes oppositions à l'extérieur; et alors, le malheureux confiant en lui-même chute. Veuillez avoir ceci en vue dès maintenant, pendant que vous réfléchissez à l'organisation de votre vie, afin que, lorsque vous commencerez cette vie nouvelle, si tout va bien, vous ne rêviez pas sur vous-même, mais reconnaissiez là le siège de l'ennemi, le plus dangereux; redoublez alors de méfiance et d'attention à l'œuvre. Le perfectionnement se montre peu à peu, et survient effort après effort, année après année - mais non dans le tout début, ni dans les premiers jours.
Chez d'autres, au contraire, l'ennemi attaque dès les premiers jours de toute sa force et rapidement, de sorte que le débutant s'y perd. Ou qu'il se tourne, tout est contre, et dans les pensées et dans les sentiments, et extérieurement, il ne voit que contrariétés en travers de ses bonnes résolutions, et rien de satisfaisant. L'ennemi agit ainsi pour effrayer le petit débutant du premier coup et l'obliger à abandonner ses bonnes résolutions, pour le faire revenir à une vie insouciante et inattentive. Mais dès qu'il s'aperçoit que le petit nouveau ne se laisse pas faire et tient bon, c'est lui qui recule aussitôt, car l'attitude courageuse devant l'ennemi mérite des couronnes à ceux qui font des efforts, et lui ne veut pas les leur valoir. Donc ayez cela en vue, afin de ne pas vous décourager aussitôt, en cas de fortes oppositions, sachant que c'est une ruse de l'ennemi, qu'il vous abandonnera dès qu'il apercevra la fermeté.
Vous faites très bien, en ne voyant pas de fleurs devant vous. C'est la véritable façon de voir cette entreprise. Et préparez-vous à la fermeté, mais faites votre salut. J'ai encore à vous dire des choses, mais ce sera pour une autre fois.

Lettre 40.

Vous craignez de - peut-être - ne pas arriver au bout, tout en commençent avec zèle. Oui, cela, il faut le craindre, car nous sommes souvent changeants face à nous-mêmes, et contre nous. Il est impossible de s'en remettre à soi-même. Toute l'espérance est dans le Seigneur. Ne dédaignez pas cette crainte, mais soutenez la, tantôt à cause du risque d'offenser le Seigneur bien-aimé, tantôt par peur que, vous étant à nouveau affaiblie, vous ne puissiez revenir à l'enthousiasme initial, et là, maintenant, demain, c'est la mort. Plus tard, cette crainte passera et sera remplacée par un juste espoir dans le salut, mais actuellement, ne l'abandonnez pas : elle attisera le zèle et chassera les envies d'adoucissement qui sont très pernicieuses. Grâce à cela, dans votre cœur régnera l'appel continuel "Ô Seigneur, sauve-moi donc ! Ô Seigneur hâte-toi donc !" et "Sauve-moi, l'indigne, selon Tes voies !" J'appelle toujours ceci : prosternation du cœur souffrant devant le Seigneur. Les ennemis sont forts, et du dehors et dedans, impossible de savoir comment se lèveront les tempêtes qui font déraper. Tu tombes et tu es perdu. Et voilà l'appel "Ô Seigneur, sauve-moi !" C'est cela le cœur contrit et plein d'humilité, dont le Prophète David, dans sa repentance, dit que le Seigneur ne l'anéantit pas, ne le dédaigne pas, mais l'écoute. Gardez cela en pensée. Puisque vous avez déjà vu ce danger, il ne vous reste pas grand chose à y ajouter : toujour le repentir et appeler à l'aide. Ce sentiment de souffrance dans l'appel au Seigneur par la reconnaissance des dangers ambiants, capables d'arrêter le cours spirituel de la vie et de l'étouffer, doit être permanent. Remarquez ceci, celui qui l'a, va et va par la voie droite : c'est le signe le plus concluant !
Vous écrivez : "Fasse Dieu, que l'actuelle bonne volonté pour cette action qui débute ne perde de sa force, de longtemps". Non pas "de longtemps", elle ne doit jamais faiblir. Voyez, cette bonne volonté, autrement dit, cette application à œuvrer pour le Seigneur, ou ce zèle à complaire à Dieu, ou la résolution de se consacrer au service de Dieu par l'accomplissement juste de Ses commandements (ce qui est le même chose - les mots sont différents, mais l'action la même), constituent la vie spirituelle. Lorsque cette bonne volonté existe, la vie spirituelle existe aussi, mais si elle est absente, il n'y a pas non plus de vie spirituelle. Et lorsqu'elle disparaîtra, c'est comme un arrêt de la respiration spirituelle, et le cœur spirituel cesse de battre - et soit l'esprit meurt, soit il se tait - parce que le souci premier de celui qui emprunte la voie de Dieu, doit être de soutenir et réchauffer de toutes les façons cette bonne volonté, ce zèle et cette application. De cette seule façon, il est possible de limiter toutes les autres règles qui suivent, c'est-à-dire, garde seulement zèle et bonne volonté, et d'eux-mêmes ils t'apprendront et le feront constamment : que faire, comment le faire, que faire, à quel moment. Soyez-y attentive ! Et cela, uni à la précédente prosternation dans la douleur devant le Seigeneur est la racine de la vie spirituelle, sa sauvegarde et sa protection. L'ennemi de cette prédisposition essentielle et par suite, l'ennemi principal, vous l'avez bien déterminé : le refroidissement. Oh ! quelle chose amère ! des plus amères ! Sachez seulement que toute diminution de chaleur du zèle n'est pas forcement périlleuse. Elle peut se produire par suite d'une trop grande tension des forces de l'âme, ou par suite d'une diminution des forces physiques, ou par maladie. Ni l'un, ni l'autre ne sont graves. Cela passera. La tiédeur dangereuse survient par décision délibérée de s'écarter de la volonté de Dieu, en toute lucidité, et à l'encontre de la conscience, qui met en garde et veut éviter cela, pour une passion envers quelque chose qui n'est pas de Dieu. Cela tue l'esprit et stoppe la vie spirituelle, et c'est cela qu'il vous faut craindre le plus, tel le feu, telle la mort. Cela advient par perte d'attention à soi-même, et à la crainte de Dieu. Veillez-y bien, afin d'échapper à ce malheur terrible. En ce qui concerne les refroidissements involontaires, par épuisement des forces et maladie, il y a une loi : les supporter, sans rien changer à l'ordre bienheureux établi, malgré le fait que cela se fera sans goût. Ce refroidissement disparaît rapidiment chez celui qui l'a supporté avec patience, et il retrouve vite le zèle habituel, chaleureux, du cœur. Donc, veuillez prendre cela en considération et décider d'emblée, premièrement de ne jamais laisser se refroidir le zèle volontairement, deuxièmement, en cas de refroidissements occasionnels, poursuivre et poursuivre les exercices établis, dans la certitude que cette sèche exécution retrouvera rapidement la vivacité et la chaleur de l'application.
Tout ce qui a été prescrit dans les deux dernières lettres vous sera utile, lorsque vous aurez effectivement entamé une vie nouvelle. Cependant, même maintenant où le changement de votre vie intervient en pensée, il faut prendre en compte toutes les possibles incidences dans le futur, et je n'ai pas considéré comme superflu de vous en parler largement dès maintenant, d'autant que ce que vous dites m'y a amené. Et c'est cela qui m'a tant fait plaisir : que, peut-être sans l'avoir vous-même remarqué, vous ayez effleuré les côtés les plus essentiels de la vie spirituelle. Cela signifie que votre esprit travaille correctement. Le Seigneur, voyant votre désir de Le servir de toute votre âme, vous aide et vous, vous ne savez pas comment arrivent à l'esprit telles ou telles suppositions et mises en garde. C'est l'Ange gardien qui vous l'explique, par la volonté du Seigneur. Que Dieu bénisse votre entreprise ! Je vous en souhaite de toute mon âme la réussite.
Lorsque vous commencez le travail sur vous-même, vous verrez que toutes les directives et conseils extérieurs ne sont que des moyens, mais ce qui est vraiment nécessaire à l'âme, ou la façon la meilleure d'agir en telle ou telle circonstance, chaque âme doit le décider par elle-même, avec l'aide de la Grâce de Dieu, qui la guide invisiblement. Celui qui désire sincèrement être agréable à Dieu et s'en remet totalement à Lui, se retrouvera toujours dans cette situation, mais il y parvient par l'humilité.
Je termine par mon bon souhait, que le Seigneur vous aide à accomplir votre pénitence dans le plus parfait succès.

Traduit du russe par N.M.Tikhomirova.
Notes:
1) Lettres extraites de Chto iest doukchovnaya jizn i kak na neio nastroitsia 1988 suite des lettres publiées dans les V.O. n°5 & 6

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