mardi 8 février 2011

La Lumière du Thabor n°45. Vie de Sainte Irène Chrysovalente.

PRESBYTERA ANNA



VIE DE NOTRE MERE ENTRE LES SAINTS

IRENE CHRYSOVALANTE


Le vingt-huitième jour de juillet, mémoire de notre Sainte Mère Irène qui, née dans la Cappadoce, mena l'ascèse au Monastère de Chrysovalandou1.

Toi qui autrefois vécus dans la paix,
C'est là où surabonde la paix,
Qu'à présent, Irène, tu demeures.



rène, notre Sainte Mère Higoumène du Monastère de Chrysovalandou, qui tel un lys fleurit en ce monde, vit le jour après la mort de ce roi antichrist que fut l'avaricieux Théophile, lequel expira en l'an 842. De cette date, ne demeurait plus sur le trône que la très pieuse aimée de Dieu, Théodora, épouse de Théophile, régente désormais de ce royaume dont elle héritait, sans hériter pourtant l'affreuse impiété de son mari défunt. L'impératrice, dès lors, n'eut de cesse qu'elle n'affermît la sainte orthodoxie, rétablissant le culte des Icônes, en sorte que l'Eglise, comme par le passé, pût à nouveau jouir de la noble beauté des vénérables Icônes. Tant que son fils Michel ne fut pas en âge de régner, Théodora, de glorieuse mémoire, gouverna le royaume. Mais, lorsque le roi atteignit à l'âge de douze ans, elle s'avisa de le marier et, pour ce faire, dépêcha des légats en diverses contrées, avec mission de trouver bientôt quelque belle jeune fille, qui fût aussi noble et vertueuse, digne assez de faire l'épouse d'un roi.
Or, à cette époque, se trouvait justement, dans le pays de Cappadoce, la jeune Irène, de toute beauté, qui de surcroît était vertueuse, et de très haute naissance. Ce que voyant, les émissaires du roi, pleins de joie, l'emmenèrent, espérant qu'elle deviendrait reine, pour ce qu'à mille égards elle était sage, noble et modeste. Elle avait une soeur encore, qu'en même temps qu'elle, emmena pour l'épouser, Bardas, frère de la reine Théodora. Comme ils faisaient route vers Constantinople, et qu'ils se trouvaient traverser l'Olympe, Irène, ayant entendu parler du grand Ioannikios dont l'on disait que c'était un saint homme, lequel menait l'ascèse sur cette même montagne mais que seuls pouvaient voir ceux qui en étaient dignes, tandis qu'il demeurait invisible aux yeux des autres, Irène, donc, pria instamment les hommes du roi qu'ils la voulussent bien mener au Saint, pour qu'elle prît de lui sa bénédiction, à quoi ces derniers, quoique à grand-peine, finirent par consentir. Ils gravissaient la montagne, lorsque le saint de loin les vit venir, qui, dans sa clairvoyance, connut aussitôt à l'avance les progrès futurs de la jeune fille, et dès lors lui dit : «Bienvenue, Irène, servante aimée de Dieu. Marche vers la capitale et sois dans l'allégresse, car le monastère de Chrysovalandou, là-bas, a besoin de toi, pour que tu mènes au bercail les vierges qui s'y trouvent». La jeune fille à ces mots, s'émerveilla grandement du don de prophétie du saint homme, lui qui savait son nom, et sa destinée à venir. D'où tombant par terre à ses pieds, elle implora sa bénédiction. A l'instant, l'ayant relevée, le saint l'affermit par de spirituelles paroles, et l'assurant de ses prières, comme de ses bénédictions, lui souhaita bonne route ; sur quoi elle s'en fut, toute inondée de joie.
Elle parvenait à la capitale, lorsque ses parents sortirent à sa rencontre, et tous habitaient la Ville, où ils exerçaient diverses fonctions et charges, d'entre les plus hautes du royaume -l'un était en effet Patriarche, le second siègeait au Sénat, et les autres à l'avenant. Avec eux sortirent nombre d'archontes de leurs amis, lesquels à leur tour l'accueillirent avec tout l'honneur que réclamait son rang. Mais le Roi des rois, qui comme si elles étaient suscite les choses qui ne sont pas, et comme si elles avaient eu lieu celles qui ne sont pas advenues, disposa, dans son économie, que le roi terrestre eût pris pour femme quelque autre fille, peu de jours seulement avant qu'aux portes du royaume n'arrivât Irène, en sorte qu'il revînt à Lui seul, Lui l'Eternel et l'Immortel, de la prendre pour épouse, dans son palais des cieux. De quoi l'admirable jeune fille ne s'attrista nullement, mais plutôt remercia le Dieu bienfaiteur, qui avait si bien fait d'éclairer le roi, pour qu'il prît une autre femme. Beaucoup d'autres alors, grands et archontes, les premiers du Sénat comme les plus riches de la Ville, vinrent la demander pour femme, tant était grande sa beauté, et sa race illustre. Mais elle ne voulut absolument d'aucun, car c'était du céleste Epoux que, dans sa précoce sagesse, elle était éprise. Et de cette heure déjà, la jeune fille de glorieuse mémoire méprisait tous les biens terrestres, comme également vils, et parfaitement éphémères. Aussi avait-elle conçu ce dessein de chercher un lieu convenable, pour y passer sans trouble une vie qui fût en tout point agréable à Dieu.
Or donc, s'étant souvenue de la prédiction du grand Ioannikios, elle dépêcha des hommes au dit Monastère de Chrysovalandou, pour voir en quel lieu et de quelle sorte il était. Ceux-ci ayant bientôt estimé, et le bel emplacement, et la douceur de l'air, et chose plus admirable, la conduite de vie toute angélique des vierges, comme mille détails encore, revinrent à leur maîtresse lui en conter merveille, le jugeant ce qu'il y avait de plus magnifique pour contenter son désir, en un lieu d'hésychia tant paisible qu'harmonieux. De quoi Irène, entendant ces paroles, se réjouit extrêmement, puis, sans plus tarder, partageant aux pauvres tout ce qu'elle possédait, ses riches habits, ses bijoux, et la fortune héritée de ses pères, comme nombre aussi d'objets sans prix que, magnanime, lui avait offerts la reine, elle affranchit encore ses captifs, et les esclaves de sa suite, et de ce pas, s'en fut au Monastère où, ce même jour, furent tonsurés ses cheveux, qu'elle avait blonds, plus que jamais ne fut l'or. Avec sa chevelure, dans le même temps elle se défit sans regret de toute vanité, comme de tout souci du monde. Et de cette heure Irène, la délicate, la très noble et très belle, revêtit une robe de la plus rude toile, endossant avec joie le joug léger et si doux du Christ. La très sage ensuite, d'elle-même, se soumit à ses soeurs, avec une humilité qui forçait l'admiration, servant dans toutes les tâches qui fussent au Monastère, où, sans se donner de repos, ni rien objecter jamais, sans songer aucunement à l'orgueil de sa race, elle s'acquittait sans gémir des plus serviles corvées. Et sa vertu était telle que sur son radieux visage en paraissait l'éclat, quand dans son âme pourtant cette joyeuse allégresse se tempérait toute d'une ardente contrition.
L'higoumène à son tour, de longue date éprouvée dans les combats spirituels, n'étant pas peu vertueuse non plus, lui prodiguait ses conseils et toujours davantage l'exhortait au bien. Mais, ce qu'en premier lieu possédait Irène, c'était la grâce de Dieu, qui secrètement la couvrait, sans cesse lui enseignant toutes choses utiles -cette grâce toute divine, sans laquelle l'homme jamais ne peut accomplir aucun bien, selon les mots du Seigneur lui-même : «Sans moi, vous ne pouvez rien faire ; mais celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-ci porte beaucoup de fruit». Ainsi donc, la bienheureuse d'éternelle mémoire, telle une bonne terre féconde, portait en Christ des fruits au centuple, plaisant tellement après Dieu à ses soeurs que toutes au plus haut point l'admiraient. De fait, comme si, prisonnière, on l'eût achetée à prix d'argent, c'est ainsi qu'avec une humilité sans bornes elle s'était soumise à toutes, qui dès lors l'aimaient en retour et, comme il se peut croire, la tenaient en fort grande estime. La bienheureuse en vérité, loin de n'être infatigable que dans les seuls labeurs du corps, dans ceux de l'esprit l'était plus encore, jamais ne manquant l'office à l'église, puis, dans sa cellule, lisant les vies des saints, vertueux entre tous, pour mieux imiter ensuite la conduite angélique de leur vie, instruite par ces récits, qu'elle redisait en exemple à ses soeurs, à leur tour les poussant à semblables exploits.
Un jour donc, lisant la vie du grand Arsène, et trouvant que celui-ci, maintes fois du soir jusqu'au matin, demeurait en prière, elle envia ce haut-fait, et cette vertu toute surnaturelle, comme véritablement à l'imitation des anges -tant, qu'elle supplia l'higoumène de la laisser aussi entreprendre un pareil combat, quelque pénible qu'il fût. Or l'higoumène d'abord, à lui donner sa bénédiction manifesta quelque réticence, craignant trop qu'elle ne tombât malade de l'excès même de sa lutte, si dure et douloureuse. Plus tard toutefois, voyant que de cette ascèse Irène avait toujours un grand désir, elle y consentit, la voyant garder, avec son humilité, le sens aussi de la mesure. La sainte entama donc ce pénible combat, absolument surhumain, elle qui, au monastère, n'avait pas encore passé une année pleine. Mais la divine grâce la fortifiait, et elle fit à cette lutte tant de rapides progrès, que bien des fois maintenant, il arrivait qu'elle se tînt, du soir jusqu'au matin, comme Moïse, les bras levés vers les hauteurs, la nuit entière demeurant en prière. D'autres fois, elle restait ainsi depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Mais souvent, elle persistait tout le jour, puis la nuit entière, sans nullement pour autant chanceler. De quoi l'higoumène s'étonnant, l'admirait au plus haut degré.
Lorsqu'eurent passé trois années depuis le jour où la sainte avait entrepris ce combat, le diable, ennemi du bien, ne supportant plus de voir ce qui justement le noyait d'une bile amère, résolut de la piéger en une quelconque chute de son âme. Mais il ne le put aucunement, comme si c'eût été là chose toute impossible, pour ce qu'Irène, d'éternelle mémoire, avait désormais vaincu toutes les passions, ayant tellement soumis la chair à l'esprit, qu'elle méprisait également toutes choses corporelles, jusqu'à les haïr de manière absolue, et tant la nourriture, que la gloire, l'argent ou bien le vêtement. Au point qu'elle n'avait pas même de tenue de rechange, mais un unique habit, qu'elle mettait neuf au jour de la Sainte Pâque, pour le porter ensuite une année entière, sans l'enlever jamais, ni du tout le laver, jusqu'à l'année suivante où, pour la Résurrection, elle en revêtait un nouveau, donnant le vieux à quelque pauvre de passage. Quant à sa nourriture, elle n'était que d'un peu d'eau et de pain, agrémentés de quelques rares légumes, et cela, une fois seulement le jour. Pour la gloire, enfin, elle en avait un tel mépris, qu'elle s'employait volontiers à nettoyer les ordures, sans plus songer aucunement au passé glorieux de sa race. Le démon, ne pouvant pour la vaincre la persuader en acte d'accomplir nul péché, en son esprit suscita le trouble, lui faisant souvenir de tout ce repos dont elle jouissait naguère. Et dans sa haine de l'homme, il l'aiguillonnait par la confuse pensée du plaisir de la chair. Mais c'était en vain qu'il tourmentait la noble et délicate Irène, laquelle avisée toutefois par l'expérience, sous l'artificieuse attaque reconnaissait bientôt son abject auteur et, s'en confessant à l'higoumène, par là tout aussitôt se voyait délivrée de la démoniaque tentation. Après quoi elle revenait à sa lutte, plus forte qu'auparavant.
Une nuit que, selon son habitude, elle priait devant Dieu, le démon emprunta la figure d'un hideux moricaud et, se présentant à sa vue, de loin l'outrageait, lui, l'impuissant, le faible, le débile, menaçant, pour l'effrayer, de la mettre à mal, et jactant en ces termes : «C'est contre moi que tu combats, pauvre femme, vile enchanteresse ? Attends un peu seulement, et tu verras quel je suis, et quel est mon redoutable pouvoir». L'artificieux proférait donc ces outrages, et bien d'autres encore. Mais la sainte fit son signe de croix, et l'apparition sur-le-champ s'évanouit. Le jour suivant toutefois, les pensées à nouveau vinrent l'assaillir, avec une violence à présent décuplée, tant, qu'elle était vivement ébranlée. L'ennemi maintenant la combattait si fortement, qu'il la réduisait à ne pouvoir plus seulement lutter. Alors, se laissant tomber à terre, elle supplia le Seigneur avec larmes, invoquant à son secours la toute puissante Mère de Dieu, comme les archanges Michel et Gabriel, auxquels était dédiée l'église du monastère. Et avec eux aussi elle priait tous les saints, pour qu'ils la délivrent de ces démoniaques machinations, et de ces pensées impures dont elle était la proie. Puis à Dieu, elle adressait sa supplique, disant : «O Toute Puissante, Toute Sainte Trinité, par l'intercession de la Mère de Dieu, des Archistratèges Michel et Gabriel, de toutes les puissances célestes, et de tous les saints, secours ta servante. Fais cesser cette attaque de l'ennemi, et délivre-moi de l'emprise du perfide démon».
Et la bienheureuse Irène, nuit et jour, de longues heures durant, priait de la sorte, versant d'abondance de brûlantes larmes, jusqu'à ce que vînt l'éclairer quelque illumination divine, à l'ombre de laquelle son âme enfin trouvait le repos, comme la force aussi de chasser au loin les mauvaises pensées. Bientôt alors, cessant désormais d'être importunée, elle accrut encore sa lutte, servant Dieu avec feu. Et le Seigneur, voyant son désir du divin grandir toujours en elle, la rétribua, lui donnant en retour ses précieux charismes et, d'elle, faisant un vase d'élection, tel autrefois le grand Paul. En sorte qu'elle devint réceptacle du Saint Esprit, possédant en son âme le Christ vivant et demeurant en elle, ne vivant plus selon la chair, mais en Christ et en esprit, et le Christ, selon les mots de l'Apôtre, vivant en elle. Et tout son être à présent illuminé, elle apparaissait pour ainsi dire lumineuse, au point de pouvoir guider aisément nombre d'âmes, à leur tour, jusque vers la lumière de la vérité, menant au Seigneur les indignes même, elle, le pur et le beau vessel de Dieu. Aussi ses vertus devinrent-elles vite célèbres, et était-elle vantée entre les archontes et les princes du Sénat, parmi leurs femmes et leurs filles surtout, qui chaque jour, en une foule pressée, accouraient à elle, pour qu'elle les enseignât. Ce qu'elle faisait avec tant de douceur et d'intelligence, que nombre de vierges de leur rang renonçaient au monde et, venant à son saint monastère, y prenaient le voile. Quant aux démons eux-mêmes ils n'osaient plus désormais l'approcher, mais tous aussitôt s'éloignaient d'elle, comme s'ils fussent à son contact brûlés d'un feu dévorant.
L'higoumène, à cette époque, tomba fort malade, et toutes dans sa cellule s'assemblèrent en pleurant, sachant que sa fin était maintenant venue. Or, parce qu'elle était vertueuse, elles s'attristaient grandement de sa perte, et l'humble Irène, plus que les autres encore, pleurait et se lamentait. Et, pour le dire d'un mot, toutes menaient grand deuil, s'affligeant inconsolablement. La malade pourtant les conforta, avec douceur leur disant : «Ne vous attristez pas de ce que je m'en vais, car vous comptez parmi vous une higoumène incomparable, plus capable que moi, et plus proche de vous. C'est pourquoi de toute votre âme, soumettez-vous à elle : je veux parler de notre soeur Irène, fille de la lumière, douce brebis de Jésus Christ, vase d'élection du Très Saint Esprit. Sans doute n'aurez-vous pas le front dès lors d'élire de vous-mêmes quelque autre supérieure». Et sur ces injonctions, données à son heure dernière, l'higoumène s'adressant à son Maître et Seigneur, eut ces ultimes paroles : «O mon Christ ! Gloire à ta miséricorde !» Et à l'instant, entre les mains des Saints Anges, debout à ses côtés, elle remit son âme.
Irène, la sainte, pourtant n'était pas présente, lorsque l'higoumène tint à son sujet ces propos. Les moniales, de leur côté, ne les lui redirent pas, de crainte qu'elle ne perdît son détachement, et son humilité, et cela, bien que fussent connues de toutes ses bons sentiments et sa modération d'esprit. Ayant donc comme il se devait enseveli la morte, toutes demeuraient assemblées dans l'église, priant le Seigneur qu'il voulût les éclairer. Saint Méthode le Confesseur était alors l'Archevêque en place, le même qui des iconomaques, avait eu à subir bien des supplices pour la défense de l'Orthodoxie, lui dont le saint corps portait encore les marques des sévices et des souffrances qu'il avait endurés, à l'imitation du Christ, et qui, depuis lors, faisait des miracles, ayant pour sa rétribution reçu l'Esprit, lequel lui avait donné de connaître à l'avance nombre de choses à venir. Aussi les moniales résolurent-elles de l'aller trouver, pour se ranger ensuite à son avis. Mais Irène, lorsqu'elles se mirent en route, ne voulut pas les suivre, alléguant mille raisons et empêchements divers, en sorte que ce fut par force qu'elles durent l'emmener avec elles. Enfin, elles parvinrent auprès du Patriarche, et devant lui se prosternèrent. A son tour, il s'enquit de laquelle elles avaient élue pour leur supérieure, selon leur préférence. «Mais aucune, saint Monseigneur, répondirent-elles. C'est en Dieu seul en effet qu'en premier lieu nous avons mis notre espérance. Puis, après lui, c'est en ta sainteté que nous l'avons placée, toi sur qui repose l'Esprit Très Saint de Dieu, en sorte que tu élises celle que te désignera pour telle la grâce divine». A quoi le théophore répondit en disant : «Je sais bien, pour ma part, que toutes vous voudriez l'inestimable et vénérable Irène. Or c'est là un juste jugement, fort agréable à Dieu, à qui soit rendue gloire, pour ce qu'il m'a, de sa servante, révélé les mille actions vertueuses».
Les moniales, à entendre ces choses, furent dans l'admiration, et elles vénérèrent le Patriarche, se prosternant à ses pieds et disant : «Dieu, en vérité, habite ton âme bienheureuse, et il t'illumine, te révélant manifestement ce qui pour d'autres demeure caché». Se levant alors du trône épiscopal, le Saint prit un encensoir, et bénissant Dieu par les hymnes appropriées, il ordonna Irène diaconesse, pour la grande église de son monastère, sachant clairement de par l'Esprit Saint combien elle était pure et irréprochable devant Dieu. Après quoi il célébra une seconde ordination, cette fois l'élevant à l'higouménat. Puis, lui ayant rappelé comment il convenait de se diriger selon Dieu, comme aussi de conduire et de guider ses soeurs vers le pacage salutaire, il laissa Irène s'en aller en paix, et à sa suite toute sa synodie. Les moniales s'en allaient donc réjouies ; cependant Irène, elle, pleurait abondamment, jugeant, dans son extrême modestie, que cette dignité lui avait été conférée lors même qu'elle en était indigne. Ce dont les autres s'étonnaient, en sorte qu'elles la consolaient, disant : «Mais non, gérondissa, ne t'attriste pas de ta fonction nouvelle. Car jamais à ton obéissance nous ne nous déroberons. Nous t'aiderons au contraire, autant qu'il sera en nous, et que Dieu nous en donnera la force».
Et toutes, de retour au monastère, de remercier et de louer Dieu. Puis, lorsqu'elles eurent, en l'honneur de leur nouvelle mère, célébré des agapes, elles l'emmenèrent à sa cellule d'higoumène, tout heureuses et emplies d'allégresse. Mais elle, ne savait que pleurer, et, sa porte refermée, se laissa tomber à terre, priant et pleurant, au travers de ses larmes redisant ces mots : «Maître Seigneur Jésus Christ, ô toi, le bon berger, toi, le bercail de tes brebis raisonnables, toi, notre guide, toi, maître aimé, secours-nous, moi, ta servante, que tu vois, prosternée à tes pieds, et avec moi, ce petit troupeau qui est tien. Oui, arrache-nous à la gueule du loup qui ravit les âmes. Car tu sais notre faiblesse, et que nous n'avons pas seuls le pouvoir ni la force d'accomplir le bien, si nous fait défaut le secours de ta grâce». La sainte, longtemps de la sorte, pria le Seigneur. Puis elle tourna le discours sur elle-même : «Humble Irène, disait-elle, sais-tu bien le fardeau qu'a sur tes épaules déposé le Christ ? Comprends-tu que tu t'es vu confier des âmes pour l'amour desquelles Dieu s'est fait chair, pour l'amour desquelles il est devenu homme, pour l'amour desquelles il a versé son sang très pur et tout précieux ? Et puisque chacun se devra, au jour du jugement, de rendre devant Dieu raison d'une simple parole vaine, quel châtiment recevras-tu, toi qui aura reçu le soin et le souci de tant d'âmes, si tu manques tant soit peu à ta tâche, et que par ta négligence se soit perdue une seule âme ? Car d'une seule âme, le Seigneur l'a dit, le monde entier n'est pas digne. De ce jour donc, veille et jeûne davantage, sans cesse priant et restant vigilante, de crainte que tes manquements ne puissent prêter à la ruine de quelque soeur plus faible, et que s'applique à toi la parole de Dieu, qui veut que lorsqu'un aveugle conduit un aveugle, tous deux ensemble tombent dans la fosse».
Aussi la sainte se mit-elle à lutter toujours davantage, de longs jours durant priant et jeûnant, faisant tant de métanies et de prosternations, que ses nuits entières, souvent, se passaient ainsi, sans qu'elle donnât à sa chair le moindre répit, jusqu'à ce que le Seigneur eût désormais compassion de ses nombreuses peines, et qu’Il lui donnât l'intelligence de gouverner son troupeau, d'une manière agréable à Dieu. Et le Seigneur, de fait, selon son désir, lui prodigua la sagesse, si bien qu'elle gouvernait ses soeurs d'admirable façon, les enseignant avec tant de sagesse qu'elle passait en éloquence ceux qui en étaient maîtres, comme les rhéteurs eux-mêmes. De quoi, pour vous persuader, il vous suffira d'entendre quelques-uns seulement des conseils sans nombre, pris d'entre les préceptes et saints avertissements qu'à ses soeurs prodiguait la bienheureuse : «Je sais bien, soeurs en Christ, vous qui, vénérables holocaustes, vous êtes offertes au Christ, qu'il n'est que malséant, et non pas béni de Dieu, que je vous veuille instruire, moi, indigne et tout-à-fait illettrée. Mais puisque les voies et les jugements de Dieu sont insondables et incompréhensibles, et puisque sa grâce a dans son économie disposé que je devinsse higoumène, il faut bien que je vous supplie, moi votre humble servante, de m'obéir, et d'entendre ces mots de mon humilité. Si, en effet, nous ne gardons pas les canons et les préceptes qui s'attachent à cet angélique habit que nous avons revêtu, et si nous ne faisons pas, devant les anges et devant Dieu même, tout ce que nous promettions alors, le reste ne nous servira de rien. Car, nous l'avons appris, la foi sans les oeuvres est en vérité morte. Le Seigneur, pourtant, a disposé que, pour le peu de peine que nous aurions prise en cette vie, et pour le peu de souffrance que nous aurions supportée, il nous donnerait le Royaume du Ciel, et cette vie qui n'a pas de fin, où tout ne sera qu'éternel repos, et délices immuables. Nous avons cru, comme il se devait, en ces promesses du Seigneur ; d'où vient que nous avons renoncé, comme éphémères et mensongers, tous les charmes du monde, dans l'espoir d'hériter de ces biens véridiques, lesquels sont éternels. Si donc nous ne gardons pas les commandements du Seigneur, nous ne sommes plus rien que de misérable, et de surcroît malheureuses. Car nous avons perdu les biens éphémères de ce monde, et tout ensemble, nous sommes privées des éternels, comme folles et indignes, au même titre exactement que les vierges folles du très Saint Evangile. Puis donc que l'âme ne se peut couper en deux parts, et qu'en aucune façon il ne se peut que nous possédions, en même temps que le goût du luxe et de la volupté, celui de la tempérance aussi, comme une haute idée de soi et l'humilité tout ensemble, non plus que nous ne pouvons acquérir le reste des vertus, si nous ne renonçons pas, ni ne haïssons entièrement les vices contraires -peinons dès lors, et fatiguons-nous, nous efforçant de chasser de nos âmes tout désir absolument de ce monde, fût-il intérieur, ou demeurât-il extérieur à nous. Car les vertus de l'âme, toutes, sont préférables à celles du corps. D'où vient que le jeûne ne nous sert de rien, ni la veille, ni les diverses ascèses, si dures fussent-elles, que nous pourrons bien imposer au corps, tant que leur font défaut les vertus de l'esprit, lesquelles sont l'humilité, la sagesse et la modestie, l'amour, la compassion, l'aumône envers les pauvres, et autres oeuvres semblables qui, également salutaires, sont aussi agréables à Dieu. Et après elles seulement, attachons-nous à rechercher en outre les vertus corporelles, et jeûnons autant qu'il est en nous».
Tels étaient, avec d'autres encore, les propos de la très sage Irène, qui, pleine d'un sens tout maternel, souvent enseignait ses enfants spirituelles, lesquelles bien volontiers recevaient sa parole qui, en elles ensuite, produisait du fruit, d'admirable façon. Ce que voyant, la sainte réjouie remerciait son Seigneur, pour qui brûlait son âme, consumée toute d'un flamboyant amour, à quoi tendaient toutes ses forces ensemble. Et parce qu'elle avait en Dieu une foi sans mélange, comme pour ses soeurs un amour sans bornes, elle s'arma d'audace, sollicitant du Christ un charisme très grand, par-delà la nature. Elle demandait en effet qu'Il la fît digne du don de clairvoyance, et que de manière sûre elle connût les chutes cachées de ses soeurs ; et cela, non pour s'attirer la louange des hommes, mais pour qu'elle les pût porter à mieux s'amender, et que leurs âmes dès lors ne se perdissent pas. Aussi le Seigneur, voyant qu'était bon son dessein, l'entendit-il promptement, des cieux lui dépêchant un ange lumineux, qui vint à elle vêtu d'un habit blanc, tout resplendissant. Or, la sainte à sa vue ne fut point troublée, non plus qu'elle n'éprouvait de crainte, à cette visitation d'un caractère étrange. Et comme, bien plutôt, elle se réjouissait, l'ange la salua, disant : «Réjouis-toi, servante de Dieu, toi si fidèle, vase utile et précieux du Christ. Le Seigneur, à ta demande, m'envoie te servir, pour le profit de ceux qui seront sauvés par toi ; aussi m'a-t-il ordonné de toujours me tenir à tes côtés, afin que, selon ton désir, je puisse clairement chaque jour te montrer ce qui, aux autres, demeure caché».
Sur ces mots l'ange, pour l'heure, devint invisible. La sainte alors avec transport se laissa tomber à terre, remerciant son Seigneur. Et l'ange, de ce moment ne s'éloigna plus d'elle, chaque jour lui apparaissant, - ô admirable effet de l'immense assurance de la sainte devant Dieu - et s'entretenant avec elle tel un ami avec un ami, lui revêlant les oeuvres cachées de chacun, et non pas de ses seules moniales, mais de tous ceux aussi qui venaient pour la voir, et entendre ses paroles de plus de prix que l'or même. En sorte que, lorsqu'elle savait, instruite par l'Esprit, qu'un homme avait commis un méfait, ou quelque iniquité, la sainte le reprenait, dûment lui parlant de ce lieu semblable à une géhenne, où se sont condamnés à vivre éternellement ceux qui meurent sans repentir ni pardon. Et, comme incidemment, elle mentionnait alors l'exacte faute de l'homme, qu'elle énonçait en forme de parabole, comme si elle eût songé à tous ceux qui, par manière générale, tombent dans semblable péché. Jamais cependant, elle n'eût ouvertement blâmé un tel homme, ni voulu le confondre, ni lui inspirer en public une quelconque honte, mais elle savait seule à seul, avec beaucoup de doigté, l’amener bientôt à la pénitence.
Pour sa règle de vie, elle continuait, comme à son habitude, de prier du soir jusqu'aux matines, puis après l'office, dormait quelque peu, jusqu'aux lueurs de l'aube. Ensuite, se rendant à l'église, elle invitait une à une les moniales à la confession ; et lorsqu'il s'en trouvait quelqu'une pour ne pas vouloir dire son péché, la sainte le disait pour elle, ainsi que l'ange l'en avait auparavant avertie. D'où vient que toutes la vénéraient, à l'égale d'une sainte, qui, véritablement, eût surpassé les simples lois de la nature. C'est ainsi que sa renommée, de bouche en bouche, parvint jusqu'à Constantinople, d'où chacun se hâtait de venir voir ses vénérables traits, qui de loin, déjà, leur inspiraient le respect. Tous donc de courir à elle, archontes, sénateurs, femmes et vierges, les vieillards et les adolescents, que la très sage Irène alors se faisait une joie d'instruire -ce dont elle s'acquittait avec tant d'intelligence, et de profonde contrition, que regrettant leur passé de pécheurs, ils parvenaient au salut. En sorte que partout s'entendait célébrer le nom de l'admirable Irène.
La bienheureuse cependant, gardait, elle, la prière incessante, en tout temps glorifiant son Seigneur. De quoi les démons furieux la tourmentaient davantage. Au point qu'ils s'assemblèrent, une nuit, dans sa cellule, tandis qu'elle priait, selon qu'elle en avait coutume, debout, immobile, les bras levés au ciel. Et ces pervers hurlaient, de leurs voix éraillées poussant des cris rauques, cherchant à couper sa prière. Or, parce qu'ils n'y pouvaient parvenir, l'un d'eux, effrontément impudent, s'approcha plus près d'elle et, l'imitant, la raillait, disant : «Irène ! De bois2 ! Oui, tu es de bois, et ces jambes qui te soutiennent sont de bois ! Jusques à quand, donc, affligeras-tu notre race ? Jusques à quand nous consumeras-tu du feu de tes prières, et nous causeras-tu tant de maux et de peines ?» A quoi les autres renchérissaient, déplorant ce malheur dont elle les avait tous frappés. Mais la sainte, debout dans sa cellule, se tenait là sans crainte, et pas un instant n'eût seulement chancelé. C'est alors que rendu plus furieux encore, le premier démon, de tous le plus éhonté, allumant à la veilleuse un cierge, mit le feu au voile de la sainte. De là se propageant jusqu'au bout de ses pieds, la flamme consuma son habit, puis sa chair même, par nombre d'endroits lui brûlant les épaules, les flancs, le dos et la poitrine. Au point que son corps, pour un peu, eût pris feu tout entier, si l'une de ses soeurs, qui priait, elle aussi, dans une cellule voisine, alertée par l'odeur, ne fût arrivée pour la secourir à temps. C'est alors qu'accourue chez la sainte, elle la voit -ô spectacle étrange, et combien terrifiant !- en proie toute aux flammes, et qui cependant, pas un instant, ne bronchait de sa place, mais demeurait immobile, telle une colonne droite et inébranlable. La moniale aussitôt maîtrisa l'incendie, après qu'elle eût poussé de côté la sainte. Cependant celle-ci doucement descendait ses bras, disant : «Ah, mon enfant, que m'as-tu causé tout ce mal ? Que m'as-tu privée de tant de biens ? Ce ne sont pas des choses humaines qu'il convient de nous soucier, mais de celles de Dieu seul. Car jusqu'en cet instant un ange saint se tenait devant moi, me tressant une couronne de cent fleurs diverses, si suaves et si belles à voir, que jamais il n'en parut de semblables sur la terre. Et tandis que l'ange allongeait la main pour poser sur ma tête cette couronne si belle et si précieuse, tu es venue, toi, et tu as voulu prendre soin de moi, par une gratitude pire que n'eût été l'ingratitude. Aussi te voyant, l'ange s'en est-il allé, en sorte que tu m'as affligée, me causant un lourd préjudice». Ce qu'entendant, la moniale se mit à pleurer. Après quoi pourtant, elle entreprit d'arracher les lambeaux du rasso d'Irène, qui à-demi brûlés collaient à sa peau, lorsqu'il en sortit un parfum tel, qu'il passait en suavité toutes les myrrhes elles-mêmes, et tous les plus précieux parfums. Or la suave odeur bientôt emplit le monastère entier, et les moniales, des jours durant, purent en sentir le fort sillage, ce qui les plongeait dans la stupeur et dans l'admiration. Et la sainte ne possédant pas de second manteau, sa disciple lui en porta un autre, puis l'en revêtit, cependant que le Christ, médecin des âmes et des corps, en peu de temps guérissait les plaies de ses membres brûlés, non sans augmenter en elle, pour sa rétribution, le don de prophétie.
C'est ainsi qu’un jour, où venait à elle quelque eunuque de sa soeur, laquelle était femme du César Bardas, la sainte lui parla en secret, le suppliant en ces termes : «Va, Cyrille -c'était là le nom de l'eunuque-, dis à ma soeur de plier promptement bagage, car il adviendra que son mari dans peu de jours trouvera la mort, dans un complot que fomentera le roi Michel. Tout comme le roi lui-même, peu après, tombera victime, lui aussi, d'un autre complot apprêté par d'autres -ainsi qu'il est juste, pour sanctionner ses actes impies- en sorte qu'il perdra tout ensemble son royaume et sa vie. Gardez-vous seulement de rien confier à personne. Et que nul de vos parents n'ose non plus s'opposer à ce nouveau roi3, qui bientôt montera sur le trône, ni ne tâche aucunement de l'en empêcher, bien qu'il eût lui aussi aidé à plus d'un meurtre. Dieu pourtant le lui a préféré, parce que le voilà pieux à cette heure, et qu'il a, par la pénitence, trouvé grâce devant lui. C'est pourquoi nul de ses ennemis, s'ils cherchent à lui nuire, ne parviendront à rien». Après cependant qu'elle eût entendu ces choses qu'on lui rapportait, la soeur de la sainte, vaincue par l'amour de son mari, les lui découvrit. Et parce qu'il était orgueilleux et inintelligent, celui-ci ne s'avisa de rien, et loin de courir à Dieu pour lui demander avec larmes miséricorde, demeura tout-à-fait insouciant, ne cherchant qu'à savoir le nom de l'homme qui régnerait. Aussi envoyait-il à la sainte message sur message, la sommant de le lui dire. Ce dont elle ne voulut rien faire, jusqu'à ce que, quelques jour plus tard, l'armée l'eût assassiné. Sur ces entrefaites, Michel à bout de forces perdit aussi la vie. Et l'on vit se produire l'avènement de Basile de Macédoine. Mais voici qui suffit à clairement manifester le charisme prophétique que possédait la sainte. Venons-en maintenant au récit de ses miracles, qu'elle accomplissait en grand nombre.
Une jeune fille, noble et de très grande beauté, originaire de Cappadoce, la contrée même de la sainte, était fiancée à un jeune homme, ce dont s'étant par la suite repentie, elle se refusa à revoir son prétendant. Puis, craignant qu'il ne vînt l'importuner, elle quitta sa ville, et peu après devint moniale, au monastère de sainte Irène. Mais le diable envieux, de cette heure enflamma pour elle son prétendant d'amour fou, en sorte qu'il était comme enivré, et que le désir qu'il avait d'elle devenait insupportable. Désespérant de pouvoir l'enlever à son monastère, il s'en fut donc trouver un magicien, qui n'était en vérité qu'un très éprouvé serviteur du démon, lui promettant beaucoup d'argent, s'il parvenait, par ses maléfices, à réduire la jeune femme à céder à son vouloir, pour s'en faire épouser. Et le devin, dans son antre de Cappadoce, de se livrer aux exercices de son art vil et malfaisant, lesquels agissant sur la femme la rendirent comme folle, au point qu'elle courait divaguant par tout le monastère, criant, et hurlant à tout vent le nom de son promis. A quoi elle ajoutait des blasphèmes, et jurait de manière effrayante, clamant que si on ne lui ouvrait pas à l'instant la porte, pour qu'elle l'allât retrouver, elle se tuerait avant qu'il fût longtemps. Ce qu'entendant, la sainte pleurait, et se frappant le visage, disait : «Hélas, pauvre de moi ! Sais-tu bien, malheureuse, que c'est par la négligence des pasteurs que les loups ravissent les brebis ? Cependant, c'est en vain que tu te fatigues, diable méchant et pervers, car mon Christ ne te laissera point dévorer ma brebis». La bienheureuse alors assembla la synodie, et lorsqu'elle eût averti les moniales de se bien garder des machinations du démon, leur demanda de jeûner la semaine entière, tout en faisant chaque jour mille métanies pour le salut de leur soeur, et en priant dans les larmes le Christ. Sur quoi chacune s'en fut donc prier dans sa cellule.
Et voici que la troisième nuit, elle vit le Grand Basile4, qui soudain se tenait devant elle, et lui dit : «Que nous outrages-tu, Irène, à songer que nous t'abandonnons, et que nous laissons des actes infâmes et impies souiller notre contrée ? Allons, lorsque se lèvera le jour, prends celle de tes disciples qui est malade d'âme, et conduis-la aux Blachernes, où viendra la guérir la Mère même du Christ notre souverain Maître, elle qui, pour sa part, en a le pouvoir». Le saint à ces mots évanoui, Irène, prenant avec elle la tourmentée et deux moniales d'entre les plus vertueuses, s'en fut vers la célèbre église des Blachernes, où tout le jour elles prièrent dans les larmes. Jusqu'à ce que, vers le milieu de la nuit, épuisées de tant de peine qu'elles se donnaient, elles s'endormissent enfin. La sainte alors, dans son sommeil, voit, pressés en une foule nombreuse, des êtres lumineux, vêtus d'habits resplendissants tout tissés d'or, qui apprêtaient une route, partout encensant et semant de suaves et odorantes fleurs. Irène aussitôt s'enquit pour qui ils faisaient tant d'apprêts magnifiques. A quoi ils répondirent que c'était pour la Mère de Dieu qui arrivait, et qu’il lui fallait elle aussi s'apprêter, si elle voulait être jugée digne de la vénérer à l'égal des autres. C'est alors que survint la Reine Toute Sainte, que suivait une innombrable foule en habits éclatants. Mais plus radieux encore étaient les divins et adorables traits de la glorieuse Souveraine, dont émanait un rayonnement si extraordinairement éblouissant, que nulle face humaine n'eût pu fixer la sienne, ni même seulement lever sur elle un regard. Lors donc que la Reine eût visité tous les malades qui se trouvaient en ces lieux assemblés, elle approcha la disciple d’Irène. Ce que voyant, la sainte apeurée se jette, tremblante, aux pieds immaculés de la Mère de Dieu, et confusément l'entend appeler le Grand Basile, s'enquérant auprès de lui de ce dont Irène pouvait avoir si grand besoin. Le saint ayant conté l'histoire que l'on sait : «Allons, dit encore la Souveraine, appelez Anastasie». Et lorsque cette sainte fut devant eux : «Allez, lui dit-elle, avec Basile à Césarée, examinez tout avec soin, et guérissez cette jeune fille, puisque mon Fils et mon Dieu, pour l'amour de vous, a voulu vous accorder cette grâce».
Ayant donc vénéré la Mère de Dieu, Anastasie et Basile promptement s'en allèrent exécuter sa requête, cependant qu'une voix s'adressait à la sainte, disant : «Retourne à ton monastère, où ta moniale obtiendra la guérison». S'éveillant, Irène fit aux autres la révélation de sa vision. Sur quoi, elles s'en allèrent, soulagées et réjouies. Rentrées au monastère un jour de vendredi, elles appelèrent leurs soeurs, et toutes, pour célébrer les vêpres, se rassemblèrent à l'église. Là, lorsque la sainte eut conté sa vision, elle leur demanda, les bras et les yeux levés vers le ciel, de dire à haute voix la prière, jusqu'à clamer presque le kyrie eleison, tout en pleurant du tréfonds de leur âme. Quelque temps après, de fait, et comme elles avaient trempé déjà le sol de leurs larmes, voici que, marchant dans les airs -Oh, comme admirables sont tes miracles, ô Christ, toi le Roi et Dieu, toi le tout-Puissant !- elles virent tout-à-coup paraître Anastasie, la belle martyre, qu'accompagnait le Grand Basile : «Etends, Irène, dirent-ils, tes mains pour recevoir ceci, et cesse de nous faire à tort injure !» Or ces paroles de saint Basile étaient une allusion à celles que lui avaient adressées la sainte, tandis qu'elle était venue prier devant son icône, le suppliant de chasser de Césarée tous les magiciens.
La sainte alors, étendant ses mains saintes et vénérables, reçut par la voie des airs un paquet, lequel ne pesait guère moins de trois livres, où les moniales, lorsqu'elles l'eurent déficelé, trouvèrent diverses amulettes, et des gris-gris de toute sorte, pour servir aux tours de magie et de sorcellerie : ficelles, liens, cheveux, noms écrits de nombre de démons, et statuettes de plomb, dont deux figuraient cet homme et cette femme accouplés l'un à l'autre -impressionnant attirail qui laissa les moniales étonnées et dont, jusqu'au matin, elles glorifièrent leur Reine, Toute Puissante en son intercession, d'avoir exorcisé le maléfique pouvoir. Enfin, au matin, la sainte, fit par deux de ses soeurs ramener la malheureuse aux Blachernes, leur remettant, avec ces maudits objets, une prosphore et de l'huile, pour que le prêtre pût, à l'intention de la possédée, célébrer une liturgie, à l'issue de laquelle le hiérurge oindrait la malade avec l'huile de la veilleuse et brûlerait ces fétiches. De fait, il avait à peine ainsi fait que se délièrent enfin les invisibles liens qui étouffaient la moniale, en sorte que reprenant sur l'heure possession de ses facultés, elle remerciait Dieu qui l'avait délivrée. Cependant, des idoles, à l'instant consumées, sortaient de redoutables cris, pareils à ceux de porcs que l'on eût égorgés. Ce qu'entendant, tous ceux qui étaient là s'en furent en tremblant, glorifiant Dieu qui fait de tels prodiges. Les moniales dès lors s'en revinrent au monastère, et là firent aux autres le récit de ce dernier miracle. Quant à l'humble Irène, plus elle se voyait vénérée pour ses saintes actions, plus en son for intérieur elle se condamnait, si bien que les larmes désormais mouillaient incessamment ses yeux. A la liturgie surtout, lorsqu'à la sainte table le hiérurge offrait à Dieu le divin sacrifice. Car à songer alors que le Dieu des hauteurs, Lui l'immortel et l'incompréhensible, eût pu condescendre à devenir homme, puis à se laisser crucifier pour l'amour de nous, après qu'il eût apprêté ces divins Mystères, en sorte que nous puissions communier à lui, elle était prise de tant de contrition soudain, qu'elle ne pouvait plus contenir ses larmes, et, couvrant son visage pour qu'on ne la vît pas, elle pleurait plus que si elle eût été un brigand, ou un malfaiteur, qui eût commis d'infinis méfaits.
Mais il est un autre prodige qu'accomplit la sainte. Un jeune homme, nommé Nicolas, qui cultivait la vigne de son monastère, s'éprit d'amour pour l'une de ses moniales, tant qu'il n'eut bientôt plus nul repos, et qu'il n'avait de cesse, le jour comme la nuit, que de trouver la manière dont il pourrait parvenir à satisfaire son désir. A cela l'incitait encore le démon, qui se réjouissait que fût affligée la sainte. Le malin enténébra donc tellement ce garçon, qu'il courut une nuit jusqu'au monastère, s'imaginant qu'il en trouverait la porte ouverte, et qu'il forcerait la cellule de cette moniale qu'il aimait. Il lui sembla même, par quelque démoniaque illusion, qu'il s'affalait sur sa couche avec elle, et y assouvissait enfin son désir. La triste vérité pourtant est que ce malheureux se trouva projeté à terre, comme fracassé. Et loin que son corps fût seul blessé, le démon, le trouvant doté d'une si pernicieuse intention, entra en lui, et le tourmenta.
Au matin donc, lorsque la portière ouvrit, et qu'elle le vit qui gisait au dehors, écumant et brisé, possédé du démon, elle s'en vint rapporter la chose à la bienheureuse Irène qui, n'en ignorant pas la cause, se laissa tomber en prière devant Dieu, s'écriant : «Ah, béni soit Dieu, qui n'a pas permis que nous devenions la proie du démon». Sur quoi, elle fit envoyer l'homme à l'église de Sainte Anastasie, pour que cette sainte, disait-elle, eût pitié de lui -et parce qu'elle désirait, le guérissant en un lieu si écarté, fuir la louange des hommes. Mais voici qu'Anastasie, peu de jours après, apparut en songe à Irène, disant : «Irène ! Veux-tu m'importuner encore, que tu m'envoies ce nouveau possédé ! Sache, ma soeur bien aimée, que toi seule pourras lui rendre la santé». La sainte alors envoya chercher le forcené, qu'on lui amena, tout enchaîné qu'il était. Mais elle ne voulut pas le guérir aussitôt, craignant que ne se répandît au dehors le bruit du miracle. Aussi, l'attachant à une colonne de l'église, chaque jour, avec ses moniales, venait-elle sur sa tête lire une prière. Jusqu'à ce qu'un matin, durant la liturgie, après qu'à la grande entrée eussent été portés en procession les saints Dons, le démoniaque, entrant dans une rage folle, brisât sa chaîne et, courant au saint autel, se jetât sur le prêtre qu'il mordit à l'épaule, comme s’il lui eût voulu dévorer les chairs.
Mais, le rattrapant, la sainte le somma de rester immobile. Sur quoi l'autre, à sa vue pris de tremblements, voulut tenter de fuir. Mais voici qu'il ne put tant soit peu bouger, invisiblement retenu par cette seule injonction de la sainte, plus sûrement que par quelque infrangible chaîne. La liturgie achevée, la sainte, demeurée dans l'église avec le démoniaque, se laissa tomber à terre, au Seigneur adressant sa supplique. Puis se levant, et considérant le démon, elle lui enjoignit de dire pour quelle raison, et de quelle manière il était entré dans cet homme. Celui-ci dès lors, bien contre son gré, fit les vraies réponses, violenté chaque fois par la force et le pouvoir divins. Après quoi la sainte intima l'ordre au démon, puissance ennemie de l'humanité, de sortir de cet homme. A ces mots, l'ennemi, l'ébranlant violemment, jeta le malheureux à terre et le quitta. Irène aida l'homme à se relever, l'invitant à ne pas manquer les fêtes de l'église, à toujours se garder de trop manger et de trop boire, et à prier sans cesse, pour que le démon ne trouvât plus prétexte à l'importuner. Elle ajouta qu'à qui lui demanderait l'auteur de sa guérison, il lui faudrait répondre : «Le Seigneur Tout Puissant, par l'intercession de ses anges». Et celui-ci s'en fut, remerciant et glorifiant le Christ, cependant qu'Irène, la thaumaturge, demeurée dans son monastère, de plus belle reprenait sa lutte.
La sainte priait toujours selon son canon habituel, les mains levées au ciel, mais l'espace à présent d'un jour et d'une nuit, quand ce n'était pas de deux ou trois jours parfois, ou, même, d'une semaine entière. Et voulait-elle ensuite abaisser les bras, elle ne le pouvait plus, tant avait été longue l'extase de sa contemplation. Aussi, voyant aux articulations ses épaules, ses coudes, et ses poignets bloqués, elle appelait l'une de ses soeurs qui, venue à son secours, l'aidait à baisser ses bras, ce qui ne faisait pas sans un grand bruit de jointures, que d'aucuns entendaient. Et pour sa nourriture, au long du grand carême, elle ne mangeait jusqu'à Pâque qu'une seule fois la semaine, s'alimentant pour lors de quelques légumes et de fruits, et buvant un peu d'eau. Aussi eût-on dit, du fait de sa tempérance extrême, que ne lui restait plus que la peau sur les os. Lors des grandes fêtes de l'église, elle veillait seule la nuit entière, ne dormant point du tout, priant et psalmodiant ; et souvent au cours de ses veilles, elle sortait au grand air dans l'enceinte du monastère, et se tenant au milieu de la cour, priait avec une contrition qui toujours s'accroissait. Car à contempler les astres au firmament, dans toute l'immensité, et toute la beauté du ciel, son être entier s'emplissait d'allégresse, et rendait gloire au Créateur, qui dans sa sublime sagesse les avait créés.
Or, par une économie divine, pour que ne demeurât point ignoré le grand exploit de ses veilles, qui souvent se répétaient dans la cour, il advint, par quelque coïncidence, qu'une moniale, une nuit, sortit de sa cellule, et vit la sainte, qui priait au-dessus du sol, comme enlevée en l'air, à quelque deux coudées de hauteur, et dont les pieds véritablement ne touchaient plus terre, cependant qu'auprès d'elle, deux cyprès à la cime élancée inclinaient vers elle jusqu'à terre leurs plus hautes branches, -ô prodige admirable, et combien merveilleux !- demeurant de la sorte aussi longtemps que durait la prière de la sainte ; lors donc que celle-ci eut achevé, elle marcha vers les cyprès, et les effleurant, bénit leurs cimes du signe de la croix. Alors seulement, à leur tour ils se redressèrent, retrouvant leur place première.
Saisie de crainte et de tremblement, la moniale, à ce spectacle étrange et tout extraordinaire, crut bon d'imputer à des effets de son imagination tout ce qu'il lui semblait voir de ses yeux, d'autant plus que trois longues heures s'étaient écoulées depuis qu'elle avait commencé d'assister à la scène. Aussi pour mieux discerner le vrai, courut-elle à la cellule de la sainte higoumène. Mais elle comprit, la trouvant vide, qu'elle était nullement victime de quelque illusion, non plus que d'une chimérique vision, mais que ce à quoi elle avait assisté n'était rien de moins qu'un absolu prodige. La crainte cependant la retint de rien découvrir à personne. Mais voici que les moniales quelques jours après avisèrent, au sommet des cyprès, deux foulards noués, que la bienheureuse Irène, à la gloire de Dieu, y avait suspendus, pour ce que tant de fois en effet ils avaient devant elle, en signe de vénération, incliné la tête. Elles se demandaient donc l'une à l'autre qui avait bien pu, quand et comment, faire l'ascension d'une semblable hauteur, pour y nouer ces foulards, lorsque celle d'entre elles qui, peu auparavant, venait d'assister au miracle, en fit à ses soeurs le récit. Toutes à l'entendre frissonnèrent d'émotion, dans leur joie pleurant, et la grondant à la fois, de ce qu'elle ne les eût point éveillées, pour qu'elles vissent elles aussi ce prodigieux spectacle. Mais apprenant que sa moniale avait ainsi publié ce qu'elle voulait garder secret, la sainte en fut assez fâchée pour lui donner un canon de pénitence, lui faisant ce reproche : «Et si tu m'avais vu pécher, en tant qu’humaine, et née de la terre, aurais-tu de même sorte révélé mon péché ?» Ce qu'entendant, la moniale se laissa tomber à terre, effrayée, demandant pardon. La sainte alors résolut de donner à toutes cette lourde épitimie5, que nulle désormais n'eût plus l'impudence de dévoiler à personne un quelconque fait miraculeux survenu à la moindre d'entre elles, aussi longtemps du moins qu'elle-même vivrait en ce monde. Et la vérité est que la sainte avait accompli ou reçu bien d'autres signes, et nombre de semblables prodiges, qu'elles s'abstinrent dès lors de dévoiler, craignant d'outrepasser cette épitimie de leur sainte higoumène.
La sainte avait coutume, le premier janvier6, de célébrer avec honneur la fête du grand Basile, pour lequel elle avait une vénération immense, et qu'elle regardait en compagnon d'ascèse. Une année donc, le prêtre, ayant célébré la liturgie de la fête, sortit du sanctuaire, disant qu’il avait vu une souris, sortie de dessous terre, faire le tour du saint autel, et qu'il faudrait bien trouver moyen de la tuer. Sur quoi la sainte s'en fut prier dans sa cellule, ne dédaignant pas, pour ce dommage même, de demander conseil à Dieu. Or le prêtre, qui dans l'intervalle avait pris part aux agapes des moniales, s'apprêtait à quitter le monastère, lorsque l'higoumène envoya l'ecclésiarquissa7 lui dire : «Retourne à la porte du sanctuaire, prends la souris morte qui s'y trouve, et jette-la dehors». Le prêtre revenait donc vénérer les icônes des portes royales, lorsqu'avisant par terre la souris morte : «Ah ! dit-il, Dieu est admirable dans ses saints».
Ce même jour, à la quatrième veille de la nuit, une voix intérieure, comme invisiblement dit à la sainte : «Accueille favorablement le marin qui aujourd'hui vient t'apporter des fruits ; tu les mangeras avec joie, et ton âme en sera toute emplie d'allégresse». Aussi, lorsque les moniales eurent psalmodié les matines, Irène envoya-t-elle deux d'entre elles à l'entrée, disant : «Allez à la porte faire entrer le marin que vous trouverez dehors».
L'homme s'avança vers la sainte, et tous deux s'étant fait une mutuelle prosternation, ils firent ensemble une courte prière, puis s'assirent. Et comme la sainte lui demandait comment il était parvenu en ces lieux, celui-ci commença ce récit : «Je suis marin, Madame, dit-il, de l'île de Patmos, et je me suis, il y a peu, embarqué pour venir ici à Constantinople, où j'avais à faire. Mais à peine étions-nous, à la navigation, parvenus à la pointe de mon île natale, que nous avisons à terre un fort beau géronda, d'un aspect véritablement divin, lequel nous héla, nous priant de l'attendre. Nous cependant, ne pouvant jeter l'ancre, pour ce que nous longions les récifs de la côte, et que soufflait un vent violent, continuions de cingler vers l'avant. L'Ancien alors, criant d'une voix plus forte, enjoignit au navire de suspendre sa marche. Et, miracle, le bateau sur l'heure s'immobilisa, jusqu'à ce que s'en approchât ce vieillard, qui marchait sur les vagues. De là montant à bord, de dedans sa tunique il sortit trois pommes, qu'il me tendit, disant : "Lorsque tu parviendras à la capitale, donne-les au Patriarche, et dis-lui que c'est le Dieu très bon qui du Paradis les lui envoie, des mains de son serviteur Jean". Puis il en sortit trois autres pareilles, et me dit : "Celles-ci, c'est à Irène, higoumène de Chrysovalante, que tu en feras don, et lui diras : Mange de ces pommes qu'a désirées ton âme si bonne. Car Jean, venu du Paradis, te les as depuis peu apportées". Ayant ainsi parlé, il loua Dieu, puis à notre intention fit une prière ; et le bateau sur-le-champ se remit en branle, cependant que s'était évanoui le vieillard. Je donnai donc les trois pommes au Patriarche, et de là, sainte higoumène, t'apporte le reste».
La sainte à ces mots pleura de joie, en elle-même remerciant avec feu, le bien aimé disciple, et apôtre de son Christ. Le marin alors, d'un foulard de soie lamé d'or, où précieusement il avait serré ces divins objets, sortit enfin les pommes, et pieusement les tendit à la sainte. Et ces pommes de Paradis, en taille et en beauté, comme en parfum surpassaient à ce point les éphémères pommes terrestres que cela en était une absolue merveille. Ce qui du reste n'est point chose incroyable, pour cette raison même qu'elles étaient venues du Paradis. Après quoi le marin, demandant à la sainte ses prières et sa bénédiction, lui fit une métanie, puis s'en alla, laissant Irène entreprendre un jeûne d'une semaine entière, qu'elle poursuivit remerciant le Christ pour la splendeur de ce don qu'il lui avait fait ainsi parvenir. Ce temps écoulé, elle résolut, à la gloire du Seigneur, de goûter chaque jour une parcelle de la première des pommes, sans porter à sa bouche ni pain ni légume ni quelque autre comestible, ni même seulement boire d'eau, et ce, durant les quarante jours du Grand Carême. Et lorsqu'elle avait mangé de cette pomme, il s'exalait de sa bouche un parfum si fort et si suave, qu'il se répandait par tout le monastère, au grand bonheur des moniales, auxquelles il semblait qu'elle eût chaque jour touché de la myrrhe, et des parfums précieux, et que l'air entier s'emplissait de cette suavité ineffable du Paradis.
Et lorsque vint le grand et saint Jeudi, la sainte pria toutes ses soeurs de communier aux divins Mystères. Après quoi elle coupa en secret la seconde pomme, puis vint à chacune en donner une parcelle, qu'elles mangèrent, ignorant toutefois ce qu'elle leur faisait goûter. Mais à seulement en éprouver la douceur et le parfum répandus dans leur bouche, elles étaient saisies de surprise, et s'étonnaient plus encore à sentir leur âme baignée d'un ineffable bonheur comme d'une allégresse infinie. Pour la dernière pomme, Irène la garda, tel un phylactère précieux, dont chaque jour elle allait respirer le désirable parfum, pour la joie de son âme, qui toujours s'en trouvait emplie d'allégresse.
Cette même nuit8, celle des souffrances du Maître du ciel et de la Terre, la sainte extasiée eut une vision ; et tandis que psalmodiaient ses soeurs, avec une extrême contrition célébrant les saintes Souffrances du Christ, voici qu'elle voit entrer dans l'église des jeunes gens innombrables en vêtements blancs, tous d'une indicible beauté et d'un resplendissant aspect, qui, tenant dans leurs mains des cithares, psalmodiaient des hymnes à la gloire du Christ, sur une mélodie d'une suave douceur, plus qu'harmonieuse, et dont résonnaient les accents merveilleux. Ils portaient des vases aussi, emplis à profusion de myrrhe, qu'ils venaient déverser sur la sainte Table. Et de ces vases sortait un parfum d'une suavité sans pareille, dont embaumait le monastère entier. Puis s'avança un être à la taille élancée, si beau à voir, et si resplendissant, que son visage brillait plus que le soleil. Les autres à sa vue s'en vinrent à sa rencontre, avec pompe et honneur, lui marquant une infinie vénération. Lui leur tendit un drap, magnifique et précieux, pour en recouvrir avec soin les myrrhes du saint autel. L'ange alors, qui dans le sanctuaire attendait, à son illustre maître, avec tristesse et chagrin fit cette question : «Jusques à quand, Seigneur ?» Une voix se fit entendre, disant : «Jusqu'à ce que vienne le second Salomon, pour qu'avec celles d'en bas soient unies les choses d'en haut, et que toutes deux deviennent une. Alors aussi le Seigneur en ce lieu sera exalté, et la Mémoire de sa servante magnifiée». A ces mots, les jeunes gens en vêtements blancs clamaient : «Gloire à Dieu dans les lieux très hauts», et psalmodiant de la sorte s'en furent vers les cieux.
Sur quoi, réfléchissant à ce que tout cela pouvait laisser entendre, la sainte comprit le sens de sa vision : Il lui était par là révélé que ni son monastère, ni elle-même, du vivant de ses disciples, ne jouiraient de la gloire des hommes. C'était là justement ce dont, quelques jours auparavant, elle avait au Seigneur fait la demande, suppliant qu'il ne la glorifiât pas ici-bas, devant les hommes, d'éphémère façon, mais dans son seul Royaume, pour l'éternité. Et c'était ce même précepte qu'elle avait donné à ses soeurs aussi, les instruisant en ces termes : «Fuyez, autant que vous le pourrez, la gloire des humains. Car l'âme qui désire la gloire, et l'honneur des hommes, ne peut-être jugée digne que la glorifie le Christ». Comme une soeur malade, une autre fois, la suppliait, dans la simplicité de son âme, de lui redonner la santé du corps, la sainte rassemblant la synodie dit à ses moniales : «En vérité, croyez que si j'avais quelque assurance devant Dieu, je supplierais bien plutôt que nous soyons malades tous les jours de notre vie, car je sais trop quel profit retire toujours l'âme de l'infirmité du corps, quand le malade remercie Dieu, lui rend gloire et confesse que c'est justement qu'il est par là instruit et corrigé». Il est cependant un ou deux autres d'entre les nombreux miracles, accomplis du vivant de la sainte, qu'il serait pitoyable de taire, et que nous n'omettrons donc pas, avant que de clore son histoire par le récit de sa fin. Or voici quels ils sont :
Des hommes méchants et malveillants allèrent auprès du roi calomnier par envie un parent de la sainte, lequel était grand archonte. Celui-ci en effet occupait une fonction prestigieuse et, outre qu'il descendait d'illustre famille, était homme fort en vue. Crédule, le roi le fit jeter en un cachot du palais, et déjà méditait de le noyer sous les eaux de la mer, sans lui accorder seulement une audience, ni songer qu'il pût mériter fût-ce une sépulture. Ne lui avait-on pas du reste fait mille mensonges, dont une accusation de complot, contre sa vie même, à lui, l'empereur, ce qui sans doute valait qu'on mît l'autre à mort ? Dès lors, ne pouvant d'autre sorte le secourir, ses parents et ses amis coururent chez la sainte, et tombant éplorés à ses pieds, la suppliaient au travers de leurs larmes de prendre en pitié son bien cher parent, pour le délivrer d'une si injuste mort. Irène, à les entendre, gémit de cette compassion dont elle était emplie et, bien que pleurant à son tour, les consola disant : «Ne vous affligez pas. Mais rentrez chez vous, mettant dans le Seigneur toutes vos espérances, car lui seul prodigue le secours». Et s'enfermant dans sa cellule, elle priait Dieu qu'il vînt au plus vite secourir ce pauvre homme, victime d’une telle injustice. Aussi le Seigneur, qui entend ses serviteurs, et fait leur volonté, l'exauça-t-il aussitôt, délivrant l'archonte d'une manière étrange et admirable.
Une nuit en effet, tandis que dormait le roi, il vit, sur la minuit, lui apparaître la sainte, dans son sommeil d'abord, puis, éveillé, de ses yeux et manifestement, qui d'un ton sans réplique cherchait à l'effrayer, disant : «Allons, roi, lève-toi, et sur-le-champ délivre celui qu'injustement tu as emprisonné, pour ce que des gens, dans leur jalousie, l'ont faussement calomnié. Et sache, si tu ne m'écoutes pas, que je supplierai le Roi des cieux, mais à ton encontre, pour qu'il te fasse mourir, puis donner en pâture aux vautours et aux bêtes». A ces mots le roi entra dans une vive colère, et lui dit : «Qui es-tu, toi, que tu veuilles ainsi m'effrayer ? Et comment as-tu, à pareille heure, osé venir jusqu'au pied de mon lit, avec tant d'impudence, et de témérité ?» Mais elle, sans se démonter, fit cette simple réponse : «Je suis Irène, higoumène de Chrysovalandou». Sur quoi, par deux fois, elle le piqua au côté, en sorte que sous la douleur, qui était cuisante, le roi courroucé s'éveille, et voici -ô miracle du Christ, Seigneur tout puissant !- qu'il la voit de nouveau, sous ses yeux mêmes, qui pour la seconde fois réapparue, lui refaisait ce discours ; jusqu'à ce que, repassant la porte, elle s'en allât enfin. Saisi de peur alors, le roi se mit à crier, alertant ses serviteurs, accourus à ce bruit. Il s'enquit, pour lors, auprès du valet, lequel dormait dans la pièce voisine, s'il avait vu la moniale qui, à l'instant, sortait de sa chambre. Surpris, l'autre jura que les portes, toutes, étaient fermées et que les clefs en étaient posées sous son oreiller. Alors seulement le roi comprit que sa vision ne pouvait venir que de Dieu. Aussi, au matin, fit-il donner l'ordre qu'on amenât le condamné. L'homme une fois devant lui, il l'interrogea sur la question du complot, lui demandant comment et pourquoi il avait, pour échapper à la mort, commis la nuit divers actes de magie et de sorcellerie. L'autre s'en défendit, répliquant : «Jamais je n'ai fait de magie, ni comploté contre ton royaume : de cela le Seigneur m'est témoin». D'où le roi, sentant s'apaiser sa colère, d'une voix qui s'était radoucie lui dit : «Et l'higoumène de Chrysovalandou, la connais-tu ?» «Oui, répondit-il, elle est ma parente, et la vertueuse servante du Christ». «Et, s'enquit encore le roi, si j'envoyais un homme pour l'aller quérir ?» «Jamais, s'insurgea l'homme, elle ne franchit la porte de son monastère».
Le roi, sur l'heure, dépêcha des grands et des archontes, lesquels escortaient un peintre de talent, chargé de porter sur la toile les traits et la semblance d'Irène, pour que fût confirmée la vérité des faits, cependant que le prisonnier était, lui, reconduit à son cachot. Or tout cela, la sainte, par la grâce de l'Esprit le savait aussi. Et, les matines achevées, elle dit à ses soeurs : «J'ai fait cette nuit le rêve que le roi dépêchait ici tant d'archontes que la cour était emplie de leur foule immense. Lorsqu'ils viendront pourtant, soyez sans crainte, car Dieu, dans son économie, dispose de toute chose pour notre utilité». De fait les légats, peu de temps après survinrent. Les précédant dans l'église, la sainte les invita à la suivre, pour y venir parler avec elle. Eux donc, d'entrée se prosternèrent devant elle ; et voici, comme ils se relevaient, que de son visage émanait un éclat si vif, qu'éblouis les archontes tombèrent à la renverse, ne pouvant seulement supporter semblable luminosité. Mais la sainte les releva, disant : «N'ayez crainte, mes enfants, car je ne suis moi aussi qu'un être humain, faible tout comme vous. Pourquoi, dès lors, cet incrédule qui vous envoie ici, vous mettrait-il en peine ? Vous pouvez lui redire pourtant ce que je lui disais en rêve, pour qu'il fasse, du moins, sortir de prison cet homme, qui n'est pas coupable. Et que s'il veut me désobéir, tout lui adviendra de ce que je lui prophétisais. Car le Seigneur ne tarde pas, qui est tout près de ceux qui l'invoquent avec droiture».
Mais les archontes à l'entendre furent saisis d'une crainte plus grande encore, et dirent : «Réitérons au roi, selon sa demande, les paroles de la sainte. Mais avant que de partir, assieds-toi nous t'en supplions, un moment ici, et instruis-nous quelque peu par tes édifiants propos». Et ils disaient cela pour que le peintre pût plus à loisir représenter ses traits. Quand ce fut chose faite, et qu'il eût cette fois saisi la ressemblance, tous s'en revinrent trouver le roi, auquel ils rapportèrent tout ce qu'ils avaient entendu et vu. Et comme ils étaient à lui montrer son portrait, voici qu'en sortit un éclair, qui l'atteignit aux yeux, l'éblouissant au point que ses pupilles un moment furent laissées aveugles. D'où, saisi de crainte, il resta tout tremblant, ne sachant que crier : «Aie pitié de moi, ô Dieu, selon ta grande miséricorde !», et, figé sur place, il fut longtemps béat, en proie à la stupeur. Puis, regardant mieux l'icône, il vit combien elle ressemblait à cette visitation, venue l'entretenir. Sur l'heure dès lors il fit relâcher l'archonte, devant lequel il s'inclina, implorant son pardon. Et il rendait grâces au Seigneur, qui l'avait délivré des maux terribles que, pour prix de cette mort inique, il eût vu sur lui s'abattre.
Puis le roi écrivit à la sainte une missive qui portait ces mots : «Nous avons, servante bénie de Dieu, selon ton saint vouloir, délivré l'innocent, et nous te remercions, pour ce que tu nous as délivrés de si grands périls ; puissions-nous donc être pardonnés de tout ce en quoi nous avons péché envers ta sainteté, et pour n'avoir pas cru en toi lors même de ta visitation. Mais, loin de là, nous t'avons importunée. C'est pourquoi prie Dieu pour nous. Nous t'implorons en outre, la reine et moi, de venir jusqu'ici, pour de tes saintes mains nous bénir. Et si tu ne le veux point, nous irons nous-mêmes nous prosterner devant toi». Et il accompagna sa missive de présents tout royaux. La sainte, peu après, lui répondait en ces termes : «Dieu, ô roi, en tant qu'ami de l'homme condescend à nos faiblesses, lui qui ne veut point la mort du pécheur, mais sa pénitence. Ce n'est donc pas à moi, mais à Lui qu'il te faut rendre grâces et gloire. Pour le reste, il ne serait point souhaitable, ni que son excellence vînt jusqu'ici, ni davantage que je me rendisse au palais. Tu n'as en effet nul besoin de la bénédiction d'une pécheresse, ton humble servante, puisque, pour pères spirituels, tu as le très saint Patriarche, et avec lui, les autres hiérarques de l'église, comme aussi les Anciens des monastères, en sorte que si tu suis leurs préceptes, tu honoreras Dieu, et gouverneras le royaume avec piété, justice et sagesse. Mais si tu veux aller contre ce que je te dis, et que tu cherches à venir, cela ne te sera d'aucun profit, et tu ne feras rien que courroucer Dieu. Si cependant tu m'écoutes, que la droite de Dieu te couvre, et toujours te délivre de chacune de tes épreuves».
Sur ces mots, elle cacheta la lettre, et la lui fit parvenir, assortie, en guise de bénédiction, de quelques menus présents, qu'il reçut pieusement, quoi qu'il fût vivement attristé de ce qu'elle ne l'avait point jugé digne de voir son saint visage. Cependant, pour ne pas l'offusquer, il ne l'importuna point. Mais souvent, il lui faisait adresser, par l'entremise d'un porteur, quelque présent avec sa métanie. Et elle, faisait avec lui de même sorte, si bien que le roi désormais, des prières de la sainte recevait maint secours et protection. Quant à son parent, qui par elle avait été délivré d'une mort certaine, il vint se jeter à ses pieds, et pleura tellement, qu'il les inonda de ses larmes. Irène alors l'avertit de bien garder les commandements de Dieu, pour que ne vînt plus désormais le trouver semblable épreuve, de celles qui nous adviennent pour l'amendement de nos fautes et l'instruction de nos âmes. Puis, lorsqu'elle l'eut assez admonesté, elle le retint à partager avec la synodie un repas d'agapes à la gloire de Dieu, lui rendant grâce de ce qui l'eût gardé, pour le salut de son âme, sain et sauf de corps. Et ce ne fut qu'après une dernière prière de gratitude, que les moniales, réjouies, le raccompagnèrent chez les siens.
Mais écoutez encore, avant que d'entendre le récit de sa fin, un exploit dernier de la sainte.
Une personne de ses amis et de ses connaissances, lequel se nommait Christophore - du reste homme bon, pieux, et qui aimait le Christ -, souvent, venait au monastère, et elle, l'accueillait, et ils devisaient tous deux, pour ce qu'elle n’ignorait pas qu'il était vertueux. Un jour donc, qu'il était venu, comme à l'accoutumée la voir, ils s'entretinrent longtemps, puis, comme il se levait pour partir, il lui fit une métanie, lui demandant pardon. «Va, mon enfant, lui dit alors la sainte, et puisse le Seigneur faire avec les justes reposer ton esprit». L'homme, à ces paroles, demeura tout tremblant, et fut pris soudain, d'une grande tristesse, sachant, en homme avisé qu'il était, que la sainte ne disait jamais rien, qui n'eût une signification profonde. Irène, le voyant troublé, feignit donc que c'était quelque autre personne qu'elle avait eue à l'esprit lorsqu'elle avait ainsi parlé. Et, quand elle l'eut assez conforté, elle le laissa s'en retourner chez lui. L'homme, de son côté, s'en fut sans donner de quelconque signe, ni présenter de symptôme aucun de maladie, mais demeurant absolument sain et bien portant d'aspect. De retour chez lui, il avait bien mangé et bu, lorsqu'à l'heure des vêpres tout-à-coup, et de manière inopinée, il rendit l'esprit. Or cela, nul ne le savait encore, sinon la sainte, qui par le Saint Esprit en avait eu connaissance, ce pourquoi elle avait à cet homme aussi prédit sa fin. Ce qu'ignorant, une moniale, qui se trouvait là présente lorsque son higoumène avait édicté sa prophétie, la blâma disant : «Pourquoi donc gérondissa, fallait-il qu'à l'adresse de Christophore tu aies ce mot si malheureux, pour qu'il s'en retournât tout triste ?» «Allons, lui répondit la sainte, ne crois pas que je l'eusse simplement dit, et comme par hasard, si je n'eusse vu derrière moi se tenir un jeune homme, en habits éclatants, tenant à la main une faucille affûtée, et d'autres à ses côtés, qui sur leurs doigts comptaient les années de sa vie, jusqu'à ce qu'ils concluent que sa dernière heure était à ce jour échue. Mais si tu n'en crois rien, appelle Evithia pour qu'elle s'en aille chez lui, constater qu'il est mort». Les moniales donc dépêchèrent Evithia, qui le trouva mort. Toutes, dès lors, à l'entendre furent dans l'admiration, et elles glorifiaient Dieu de ce qu'il les eût jugées dignes de posséder, pour les enseigner, si sainte higoumène. Et de ce jour, elles prêtèrent à ses paroles plus de prix encore. De fait, lorsqu'elle disait de quelqu'un : «Que Dieu le fasse reposer en paix», ce jour-là il mourait.
Mais parce que la bienheureuse était, elle aussi, humaine, et née de la terre, il fallait, en quittant ce monde, qu'elle acquittât son dû. De quoi un ange l'avertit, disant : «Sache que, l'année à venir, au vingt-huitième jour du même mois, quand sera célébré Pantéléimon le Grand Martyr, tu t'en iras te tenir devant le trône de la divinité». C'était alors un vingt-six juillet, et le monastère de la sainte fêtait la consécration de l'église de l'Archange, pour ce qu'on l'avait inaugurée en effet en un jour pareil à celui-ci.
L'année suivante, donc, lorsqu'à nouveau l'on célébra cette double fête de l'Archange et de saint Pantéléimon, Irène prit part aux divins Mystères, après qu'elle eût, dans la prière, jeûné une semaine entière, sans rien absolument porter à sa bouche, ni pain, ni eau même, selon que les saints, avant leur dormition, ont accoutumé. Après quoi seulement, elle prit la pomme toute admirable que, du Paradis, lui avait, avec les deux autres aussi, dépêchées Jean le bien-aimé disciple du Christ, son Maître, et elle en mangea, à la gloire de Dieu, sachant que pour elle était venu désormais le temps de s'en aller enfin vers son Epoux si longtemps désiré -pour ce qu'auparavant toutefois, elle n'en avait pas voulu manger, la gardant, en cet exil de la vie d'ici-bas, comme une consolation à ses découragements, de ceux qu'elle pouvait éprouver, parfois, dans la faiblesse de son humaine nature, ou lorsqu'il lui advenait, de la part des moniales, de goûter un chagrin, ou qu'il lui fallait d'elles endurer quelque plainte. Elle la prenait alors entre ses mains, et à sentir seulement son infini parfum, elle voyait d'elle s'enfuir toute amertume. Comme si son vif chagrin, son découragement profond se fussent à l'instant mués en une allégresse indicible, laissant à la bienheureuse, inondée de bonheur, augurer un peu de quelle infinie jouissance elle allait pour jamais hériter au Royaume.
Alors donc, tandis qu'elle mangeait la pomme, le monastère à nouveau fut tout entier empli d'un parfum merveilleux. Et voici que la pomme achevée, la sainte, déjà, commença d'entrer en agonie. Lors, appréhendant la mort, elle tournait ses yeux vers le ciel, et amèrement pleurait. Ce que voyant les moniales, qui de son deuil méconnaissaient la cause, pleuraient, elles aussi -jusqu'à ce qu'elles s'enquissent de ce qui l'emplissait ainsi d'amertume. «C'est, mes enfants, répondit-elle, que je quitte aujourd'hui ce monde, et qu'ici-bas vous ne me verrez plus, car l'heure est venue pour moi où je m'en vais vers les tentes éternelles. Vous donc, qui demeurez, prenez pour higoumène notre gérondissa Maria, car c'est elle que par avance a choisie le Christ, et elle vous gouvernera d'une manière en tout point agréable à Dieu. Dès lors, mettez sur la terre tous vos soins à porter vos pas dans la voie étroite et semée d'afflictions, et vous foulerez bientôt la voie large et spacieuse qui ouvre le Paradis. Haïssez le monde, et avec lui, toutes les choses du monde, parce que les choses éphémères, toutes, sont également vaines. Haïssez vos âmes, et, selon que l'énonce le divin précepte, vous les gagnerez. Jamais n'accomplissez la volonté de la chair, mais celle seulement de Dieu. Parce qu'à l'heure du jugement, lui seul pourra vous secourir».
Comme elle disait ces choses, et d'autres non moins salutaires, la bienheureuse Irène, en son heure dernière, tourna vers le ciel ses yeux et ses mains, faisant au Seigneur cette prière : «Maître Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, toi le Bon Berger de Tes brebis, toi qui par ton sang vénérable et précieux nous délivras du péché, entre tes mains saintes je remets ce petit troupeau qui est tien. Couvre-le de l'ombre de tes ailes, et garde-le de toute influence du pervers démon. Car tu es, toi, notre sanctification, et notre délivrance, et c'est à toi que nous rendons grâce et adoration aux siècles des siècles». Ayant donc prié de la sorte, elle s'assit sur son séant, puis comme elle souriait, à la vue des saints anges venus la saluer, son visage à l'instant brilla comme le soleil et, tandis qu'elle fermait les yeux comme pour s'endormir, elle rendit ainsi sa sainte âme au Seigneur. Or, bien qu'elle fût dans une vieillesse avancée, ayant vécu jusqu'au grand âge de cent trois ans, sa beauté néanmoins ne s'était point flétrie, en sorte que la bienheureuse semblait pareille encore à quelque femme mûre dans tout l’acmé de sa beauté, soit que ce fût un don que lui eût imparti sa virginité, pour ce que, dans sa modeste retenue, la toute vénérable n'avait point connu cette amère usure qu'aux siens fait subir le monde, soit que ce fût là plutôt l'effet de quelque grâce admirable de Dieu, que chez elle, jusqu'à la fin, demeurât cette beauté et cette splendeur du corps, comme en un miroir, témoignant assez de la beauté de l'âme, puisqu'elle avait été jugée digne aussi, par son céleste Epoux, de cette autre grâce, de beaucoup plus grande encore.
Alors se fit entendre, monté d'entre les rangs des moniales en larmes, le bruit d'une lamentation, comme d'un thrène infini. Toutes, comme il est naturel, à se voir privées d'une semblable mère, se répandaient en pleurs. La ville presque entière elle aussi s'assembla, et les gens en foule nombreuse, tous, accouraient, entre lesquels, au premier chef, les femmes des princes et des archontes, et bien d'autres avec elles, qui, de toute extraction, tous âges confondus, brûlaient, pour la sanctification de leur âme, d'embrasser ses saintes et vénérables reliques. Et il en vint tant de toute part, que le monastère ne les pouvait plus contenir, et que l'on ne pouvait ensevelir la sainte, en sorte que ce ne fut qu'à la nuit tombée, quoiqu'à grand-peine encore, que les moniales purent rendre à la morte les coutumiers honneurs, selon l'ordonnance de l'Eglise. Et voici que de la précieuse et vénérable relique s'exhalait un parfum si suave qu'il surpassait incomparablement tous les encens, et tous les parfums de la terre.
Après qu'elles eurent longtemps psalmodié, elles apprêtèrent un cercueil où elles la déposèrent, jusqu'à ce qu'elles eussent creusé une nouvelle tombe, dans l'église de saint Théodore, laquelle voisine celle de l'Archange, au coeur du monastère. Là, elles ensevelirent celle qui s'était rendue semblable au grand saint martyr, ou plus admirable même. Et de cette tombe chaque jour s'exhalait un parfum merveilleux, témoignant de cette assurance que devant Dieu avait trouvée la sainte. Quant à cet archonte de ses parents, qu'Irène, la bienheureuse, avait si miraculeusement délivré de la mort, loin d'oublier ce grand bienfait, il venait chaque année lui rendre grâce, et célébrait sa mémoire, avec éclat et magnificence. Or il advint qu'il s'attirât les faveurs de la sainte, et avec lui, tous ceux qui voulaient l'invoquer avec foi, aux requêtes desquels elle accédait alors, pour peu seulement qu'elles fussent adéquates et selon leur utilité. En sorte qu'aujourd'hui même elle accomplit des miracles, pour tous ceux qui avec foi la supplient, comme pour ceux plus encore qui de ses prières ont un besoin véritable, entre lesquels ceux surtout que lèsent de dures injustices, ainsi qu'il advint récemment, comme vous allez l'entendre.
C'est pour tous ces bienfaits qu'Irène est tellement honorée par les pieux chrétiens, et que dans la seule région d'Attique existent aujourd'hui deux saints monastères de moniales vouées à son nom, lesquels jouissent à ce point de sa puissante protection qu'une foule immense y afflue, vénérant ses églises d'une remarquable beauté, et se faisant plus dense encore au jour anniversaire de sa mémorable fête. Ce jour en effet, tous viennent l'honorer, et la remercier de tant de bontés dont si souvent elle les a gratifiés, comme des miracles aussi qu'elle a pour eux accomplis, si nombreux qu'il est impossible de les rapporter tous pour ce qu'un livre n'y suffirait pas, mais dont quelques-uns pourtant figurent parmi les publications de ces mêmes monastères9. Pour nous cependant, nous ne mentionnerons qu'un unique miracle, entre tous admirables, qu'accomplit la sainte, arrachant à une mort certaine un chrétien plus qu'injustement condamné à être fusillé. Et de fait nous connaissons bien nous aussi cet homme, et nous avons eu du miracle une perception fort semblable à la sienne.
Il advint donc, un 14 Juillet de l'année 1944, qu'un chrétien du nom de Nicolas Mavromatakis, lequel était marié, père déjà de sept enfants, et dont la femme était alors enceinte, quitta Kiphissia où il habitait, pour gagner en Attique le petit bourg de Daou du Pendéli, où il allait avec des compagnons faire provision de bois et de charbon de bois. Or, en ces jours-là, des membres du Comité de la Résistance grecque ayant tué deux Allemands -le chef de garnison de Raphina, et avec lui, son chauffeur- les gens de la police allemande avaient, cette découverte aussitôt faite, décrété, par mesure punitive, que soit raflé tout homme qui se trouverait aux alentours du même Daou, ce qui leur permit d'effectuer une capture d'environ quarante hommes, au nombre desquels était aussi le dit Nicolas. Il va s'en dire que tous étaient absolument innocents, n'ayant pas seulement idée du meurtre des deux Allemands dont les auteurs véritables, du reste, étaient tout-à-fait autres. Les nazis cependant, au village de Charvati où ils les avaient transférés, cantonnèrent les prisonniers devant le domaine de Lévidi. Là, après qu'ils les eurent fait entièrement déshabiller, ils leur donnèrent l'ordre, nus comme ils étaient, de se coucher ventre à terre, et de ramper tels des serpents sur ce sol caillouteux. Après semblable exercice, qui tenait plutôt d'un affreux martyre, lequel s'éternisa de longues heures durant, les laissant épuisés et meurtris, les Allemands les sommèrent de se relever, puis de se tenir en ligne, accroupis trois par trois.
Alors ces monstrueux bourreaux, en application de «justes» représailles du meurtre, prenant les grecs par derrière ouvrirent sur eux le feu, lançant force balles de pistolets et d'armes automatiques, qui fauchaient sous leurs coups les malheureuses victimes. Au premier claquement, poutant, qui déchira l'air, le pauvre Nicolas, comprenant qu'ils seraient tous tués, se mit à faire des signes de croix, cependant qu'il invoquait Irène, la sainte, disant : «Irène Chrysovalante, ma sainte, aussi souvent que je l'ai pu, je suis allé à ton monastère, travailler de mes mains. Aussi je t'en supplie, ne m'abandonne pas à présent, mais souviens-toi de moi, et secours-moi à cet heure tragique, en sorte que les Allemands ne me tuent pas contre toute justice, et que mes enfants ne demeurent pas orphelins, sans ressources ni protection aucune». Ayant prié de la sorte, il se laissa tomber à terre comme un mort, sans trêve pourtant continuant d'invoquer la sainte. Et voici - ô miracle admirable du Christ - qu'en dépit de ces tirs répétés, Nicolas n'était nullement touché, et qu'il ressentait en son âme une paix immense doublée d'un surnaturel courage, comme si rien absolument ne fût autour de lui survenu.
Par suite de quelque changement étrange, il se trouvait en cet état merveilleux, lorsqu'il voit sous ses yeux passer une moniale, fort grande et d'une étonnante beauté, laquelle lui adresse un joyeux sourire. A l'instant comprenant qu'il s'agissait d'Irène, sa sainte, et qu'ayant entendu sa supplique, elle était venue l'affermir et le fortifier, pour ce qu'il était impossible qu'un homme naturel, et partant soumis aux lois de la nature, parvînt à cette heure à passer au travers du feu de ces bourreaux, Nicolas, l'âme emplie d'allégresse, lui adressa ce voeu disant : «Irène Chrysovalante, ma sainte, si l'enfant qui doit naître de ma femme est bien une fille, je la vouerai à ton monastère». Et, immobile, il demeura dans cette posture, à prier, plus d'une heure entière, en sorte que les Allemands ne pussent comprendre qu'il était vivant, lors même que s'entendaient à ses côtés les hurlements et les cris des blessés.
Quand enfin cessèrent ces horribles bruits d'armes, des heures encore se passèrent, après quoi les Allemands vinrent ramasser les corps, supposant, puisqu'avaient cessé les cris, que tous, succombant à leurs blessures, étaient réellement morts. Mais quand vint le tour de Nicolas, et que s'approchant de lui, ils le trouvèrent vivant, ils en furent si surpris qu'ils emmenèrent le rescapé au domaine de Lévidi, où campait la garnison de la contrée, et là, l'enfermèrent dans quelque guérite, plaçant seulement au-dehors un garde, pour qu'il ne s'enfuie pas. Nicolas, dès lors, se voyant seul en ce lieu obscur, toute la nuit se tint éveillé, sans cesse priant et suppliant Irène, qu'elle se hâtât à son secours, et qu'accomplissant son miracle, elle le délivrât, en cette heure redoutable, d'une mort certaine, et par trop inéluctable.
Or après que Dieu eût fait luire son jour, les bourreaux, vers cinq heures du matin à nouveau revinrent, et le sommant de sortir de la guérite, le forcèrent de se tenir dehors, et jusqu'à midi de demeurer sous un soleil de plomb. Alors, ils revinrent le chercher, et de là le menèrent à un bureau, tout empli d'officiers et de gradés, réunis en tribunal pour sommairement le juger. Se tournant vers lui, un gradé, qui s'exprimait en mauvais grec, lui demanda : «Nous avons été informés du fait que tu es militant communiste !» «En cela, répondit Nicolas, l'on vous aura mal renseignés. Je ne suis pour ma part qu'un indigne serviteur de Dieu, et je ne confesse rien, depuis de longues années, que son saint Evangile». «Ah ! reprirent les autres. Et tu sais ce qu'enseigne le Christ ?» «Certes, répondit Nicolas : "La paix soit avec vous", et "aimez-vous les uns les autres", voilà pour l'essentiel». «Hum... dirent-ils encore, et tu es marié ?» «Oui, fit Nicolas. J'ai aussi sept enfants, et le huitième est à naître». Cette réponse les plongea dans l'étonnement. «Il semble, dirent-ils, que tu sois un bon chrétien. Prends donc tes effets et tes papiers, et retourne-t’en chez toi».
A l'instant remerciant les Allemands de ce qu'ils lui avaient laissé la vie sauve, Nicolas, bondissant tel la biche hors du filet, s'enfuit loin de ce lieu maudit, glorifiant et remerciant Dieu très bon, comme sa servante Irène, la sainte de Chrysovalandou. Et de retour chez lui, il accomplit son voeu, consacrant à la sainte son enfant nouveau-né, laquelle était une fille -et ce, bien que sa femme s'y fût d'abord refusée, préférant pour sa fille un tout autre prénom, avant, par un nouveau miracle d'Irène, que de bientôt s'en laisser persuader. Et ils la consacrèrent à celui des deux monastères de la sainte qui se trouve à Lycovrissi de Kiphissia en Attique, où Nicolas, lui aussi, longtemps continua d'oeuvrer de ses mains, en reconnaissance de l'immense bienfait que lui avait accordé la sainte.
Et ce n'est pas ce miracle seulement, mais il en est une foule d'autres, qu'autrefois accomplit, et que, de nos jours aussi, continue d'accomplir la sainte, pour tous ceux qui avec foi la supplient. En sorte qu'elle éclaire les juges, et qu'ils rendent un juste jugement, à celui qu'ils ont lésé rendant enfin justice, de même qu'elle agit en faveur de tous ceux qui, les uns pour les autres éprouvent de la haine, et de l'inimitié. Et c'est ainsi que la sainte disperse cette haine, elle, la douce éponyme de la paix qui surpasse toute intelligence, Irène, au nom qu'emplit tout la grâce. Aussi, par un pouvoir ineffable et divin intercède-t-elle envers ceux qui, par l'effet d'une action par trop démoniaque, sont dévorés par la haine et malignité, dès lors attendrissant les coeurs les plus durs, jusqu'à ce qu'ils instaurent entre eux la paix, et par la synergie de la divine grâce, en viennent à éprouver les uns à l'endroit des autres, un juste et mutuel amour. Et cette grâce, Irène, au nom plein de grâce, l'accorde à qui avec piété la requiert, en sorte que soit étouffée toute oeuvre de scandale, foulée aux pieds la puissance du mal, et glorifié le Seigneur de bonté, auquel conviennent la gloire et l'adoration, maintenant et toujours et dans les siècles sans fin de l'éternité. Amen.

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