dimanche 2 janvier 2011

La Lumière du Thabor n°7. Editorial.

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Editorial

L’ENCYCLIQUE DU PAPE JEAN PAUL II
SUR LES SAINTS CYRILLE ET METHODE

Le grand et saint théologien de l’Eglise Orthodoxe, Nectaire d’Egine, a dénoncé, au début de notre siècle, le dogme de l’infaillibilité pontificale (papiste) comme une véritable perte de la liberté spirituelle : ''Avec le dogme de l’infaillibilité, l’Eglise occidentale a perdu sa liberté spirituelle, elle a perdu sa beauté, elle a été ébranlée dans ses fondements, elle a été privée de la richesse de la grâce du Saint Esprit, de la présence du Christ, de tout esprit et de toute âme, elle est devenue un corps muet".

Saint Nectaire voulait ainsi montrer qu’une doctrine selon laquelle une seule voix peut faire taire tous les évêques, tous les théologiens, tous les fidèles, conduit à une aliénation absolue, puisque toute connaissance directe du dépôt de la Foi par les déifiés, Prophètes, Apôtres, Saints, devient soit impossible, soit inutile : ''Rome a parlé, la cause est entendue". Selon le concile de Vatican I, cette voix unique est au ''dessus de l’Eglise''  et les décisions du Pape ne peuvent sous peine d’anathème être remises en question, lorsque cette infaillibilité est engagée. Le triomphe de l’infaillibilité en plein XIXème siècle est, en réalité, la consécration sur le plan spirituel, d’un système féodal réfugié dans les principes religieux et ecclésiastiques, alors qu’il était partout ailleurs vaincu.

Le Pape, dernier monarque féodal, délègue son pouvoir aux évêques comme le roi donnait jadis terres et bénéfices à ses vassaux ; les diocèses ont donc deux autorités, celle de l’évêque ordinaire et celle de son suzerain de Rome.

Jusqu’à nos jours les cérémonies d’intronisation des papes ont témoigné de ce caractère féodal : les cardinaux, tels des vassaux, fléchissent les genoux et prêtent le serment d’allégeance à leur suzerain spirituel.

Ce pouvoir a été pourtant plus étendu que celui des rois puisqu’il régnait sur tout l’espace des âmes et à tous les temps, vers l’avenir, par le pouvoir des clefs, vers le passé, par une identification avec la Tradition tout entière.

Les excès en ont été multiples ; relevons-en seulement deux. Le premier : Dans les formules d’abjuration du protestantisme, en Bohême et en Moravie, il est dit, à l’article trois, que le pape a le droit de corriger l’Ecriture : ''Nous croyons et nous professons que le pape a le droit de corriger les Ecritures, d’en retrancher et d’y ajouter ce qu’il veut et même de les brûler tout entières. (cf. Rodolphe Reuss : la destruction du protestantisme en Bohême. Strasbourg 1868.)

Le second : Se fondant sur l’idée augustinienne que la terre appartient légitimement à l’évêque chrétien et injustement à l’hérétique ou au païen, les jésuites espagnols ont pillé et volé les terres des habitants de l’Amérique du Sud, sous prétexte de les restituer au représentant et Vicaire de Dieu sur la terre.

Certes, depuis 1870, ''Rome a changé'' et le dogme de l’Infaillibilité s’est usé sur les exigences démocratiques du monde moderne ; il a été confirmé mais limité au point que les derniers papes n’osent plus guère en user. Karl Rahner affirmait peu avant sa mort, que l’Infaillibilité demeurait un dogme mais qu’on ne s’en servirait plus.

Pourtant, le rôle démesuré que l’Eglise de Rome accorde quotidiennement à son premier représentant, montre que l’Infaillibilité du pape a pris une forme nouvelle : ce que l’on ne peut plus dire tout haut du fait du discrédit de tout ce qui est ''dogmatique", on le met en scène, on le joue ; ainsi la mentalité, l’esprit des hommes de l’Occident s’habitue, doucement, à voir dans le pape le véritable représentant de Dieu sur la terre, ou au moins le chef religieux de l’Europe par opposition à ceux des autres civilisations, Islam, Bouddhisme...

Ainsi, même rejetant tout dogme, même athée, l’Occident demeure ''papiste".

A l’époque du ''dialogue œcuménique", on attendrait que la papauté s’interroge sur l’origine de la démesure de son pouvoir. L’occasion lui en était donnée avec le onzième centenaire de la mort de saint Méthode, l’Apôtre orthodoxe des Slaves.

Mais l’Encyclique de Jean Paul II, datée du 2 Juin 1985 et consacrée aux saints Cyrille et Méthode est bien décevante : Jean Paul II présuppose partout l’unité de dogme et d’action de la papauté au point de déformer gravement l’histoire de la seconde moitié du IXème siècle. L’Infaillibilité devient une grille de lecture de l’histoire, une méthode, un mode de penser.

En outre, la passion et l’hostilité de Jean Paul II à l’égard de l’Eglise et du peuple russe qui ont longtemps gardé l’héritage théologique et dogmatique des saints Cyrille et Méthode, n’est pas sans limiter le sérieux et la portée de cette encyclique.

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L’Encyclique de Jean Paul II semble admettre qu’à l’époque de la prédication des saints Cyrille et Méthode, qui se situe entre les pontificats de Nicolas 1er (858) et Etienne (883), l’action de la papauté fut sans contradiction fondamentale quant aux dogmes. Or, c’est précisément au IXème siècle que le siège orthodoxe de l’ancienne Rome devint l’enjeu d’une lutte qui devait conduire les franks, deux siècles plus tard, à la domination politique et religieuse de tout l’Occident.

Déjà au VIIIème siècle la papauté orthodoxe avait vécu des moments critiques, prise en tenaille entre l’empereur iconoclaste à Constantinople et les rois franks et lombards, eux aussi ennemis de la vénération des saintes Icônes. Après la restauration des saintes Images et après le VIIème Concile Œcuménique de Nicée, seuls les pays sous dominations francques étaient restés hostiles aux Icônes. Charlemagne fit même dogmatiser dans les  ''Livres Carolins'' son opposition au VIIème Concile Œcuménique.

Ces  ''Livres Carolins'' contenaient les germes de tous les conflits postérieurs : Charlemagne y condamne une expression de saint Taraise, patriarche de Constantinople, citée par le VIIème Concile où il était dit que le Saint Esprit procède du Père par le Fils (per Filium) et non du Père et du Fils (filioque).
Ces  ''reprehensiones'', ces critiques carolingiennes affirmaient encore que le Filioque était, à l’origine, dans le Symbole de Nicée-Constantinople et que les ''grecs'' l’avaient ôté.

Charlemagne et les théologiens franks n’eurent de cesse d’imposer à la papauté cette contre-vérité historique et l’augustinisme simplifié qui tenait lieu de principe théologique au Filioque.

La résistance du pape Léon III aux pressions de Charlemagne est connue : il fit graver sur deux plaques d’argent, en grec et en latin, le Credo, mais sans l’addition qu’il jugeait hérétique (voir la LUMIERE DU THABOR N°5).

Cette condamnation du filioque était d’autant plus courageuse que, sur le plan politique, Léon III avait été vaincu par les franks en 800 : il avait dû couronner Charlemagne empereur. Eginhard, le biographe et l’ami de l’empereur frank, a présenté très adroitement comme une initiative de Léon ce couronnement, alors qu’il s’agissait en réalité d’un coup d’état bien préparé. Léon III, malgré lui, avait alors trahi l’empire orthodoxe de Constantinople en couronnant un usurpateur qui se disait  ''Empereur des romains'' alors qu’il n’en était que le tyran illégitime. Cette faiblesse de Léon III eut des conséquences ecclésiastiques graves : à Rome même, les franks eurent un parti actif qui pouvait contrôler l’élection des papes.

L’un des successeurs de Léon, Benoît III sut pourtant maintenir la position de son prédécesseur sur la question du Filioque : dans des lettres adressées aux patriarches de l’Orient, il leur recommande, chaleureusement, de ne jamais recevoir dans leur communion, de pape qui, dans ses lettres d’avènement, professerait le Credo altéré.

Le premier pape du parti frank à être élu fut Nicolas 1er qui fut une pierre de scandale pour tous les orthodoxes. Nicolas 1er était en effet favorable à l’addition du Filioque bien qu’il n’ait jamais pu l’imposer à Rome même ; il souhaitait aussi détacher le patriarcat orthodoxe de Rome de l’empire romain de Constantinople, la Nouvelle Rome.

Les idées nouvelles du pape Nicolas ne furent pas approuvées par tous ses successeurs et, en particulier par le pape Jean VIII qui engagea une lutte à la fois tragique et victorieuse pour les faire condamner par toute l’Eglise.

De Jean VIII, saint Nectaire d’Egine a écrit qu’ ''il était un défenseur du Credo sacré de Nicée, c’est-à-dire du dépôt de la foi commune de tous les chrétiens...'' et qu’ "il a été haï pour son orthodoxie par les latins qui le traitèrent d’efféminé, qualification qui fut à l’origine de la légende de la papesse Jeanne". La papauté du IXème siècle est donc une papauté divisée, et l’analyse de cette guerre à l’intérieur même de Rome est nécessaire pour comprendre la vie des saints Cyrille et Méthode, pris au milieu de ce conflit.

Aussi, lorsque Jean Paul II parle du respect des saints apôtres des Slaves à l’égard de la papauté, encore faut-il savoir de quelle papauté il s’agit.
Celle, orthodoxe, du pape Jean VIII, ou celle des papes Nicolas 1er, Marin, Etienne VI, Formose, papes franks favorables au Filioque ? Cyrille et Méthode ont été en communion avec la première et en conflit avec la seconde.


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L’oubli le plus remarquable de l’Encyclique de Jean Paul II concerne l’origine de la mission des saints Cyrille et Méthode chez les Slaves. C’est en effet en Bulgarie, que leur mission a commencé lorsque le roi Boris eut demandé le baptême pour lui et pour son peuple à l’empereur Michel et au saint patriarche Photios. Cyrille et Méthode firent partie de la mission orthodoxe en Bulgarie où ils eurent la joie d’assister au baptême du roi Boris -devenu Michel- et de son peuple.

Jean Paul II laisse de côté tous ces événements : il cite le nom de Photios pour dire seulement qu’il était en communion avec Rome, celui de Nicolas 1er est à peine évoqué, et la Bulgarie totalement ignorée. La raison en est qu’il ne veut pas faire gloire à saint Photios d’être le co-évangélisateur des Slaves ; quant à la Bulgarie elle fut le champ d’un conflit que le pape actuel préfère ne pas évoquer.

En effet, en 866, au moment même où saint Photios écrivait à Michel de Bulgarie, son enfant spirituel, pour l’engager à recevoir le VIIème Concile et à ne rien retrancher à la Foi transmise, le pape Nicolas 1er se préparait à faire de la Bulgarie le laboratoire des innovations francques.

La mission envoyée par Nicolas en Bulgarie était dirigée par l’évêque de Porto, Formose, qui avait adopté la théologie francque et qui venait revendiquer la Bulgarie pour la nouvelle papauté. Formose mettait en doute la validité de la Chrismation administrée par les prêtres ''grecs'' - sous le prétexte que seuls les évêques devaient chrismer, mais il autorisait le clergé de sa mission à porter l’épée et à faire la guerre.

Toutes les innovations de la mission francque en Bulgarie sont rapportées dans la Lettre Encyclique de saint Photios aux Patriarches d’Orient que nous publions dans ce numéro 7 de LA LUMIERE DU THABOR. Cette lettre du saint patriarche de Constantinople est la réaction orthodoxe à l’action des missionnaires francks en Bulgarie et une invitation à un concile où les représentants de tous les patriarcats orthodoxes condamneraient ensemble le filioque et les autres innovations qui semaient l’ivraie dans le champ nouvellement ensemencé par Cyrille et Méthode.

Le concile eut lieu en 867 à Constantinople et les sièges orthodoxes d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem y furent représentés. Le patriarche Photios le présida et les actes comportèrent plus de mille signatures d’évêques et de prêtres. Ce fut unanimement que le Pape Nicolas 1er fut excommunié et anathématisé, ainsi que les missionnaires franks de Bulgarie. Rien, absolument rien ne peut laisser croire que saint Cyrille et saint Méthode aient pu être en désaccord avec leur Eglise et avec les décisions de ce concile puisque c’était leur œuvre qu’on y avait défendu.



"L’Orthodoxie'' de saint Cyrille et de saint Méthode que Jean Paul II se plaît à noter, était celle de saint Photios et non celle de Nicolas 1er, lorsque les deux apôtres furent appelés à évangéliser les slaves du royaume de Moravie à la demande des princes de ce pays et du saint patriarche de Constantinople.

Les princes slaves de ce royaume avaient demandé à recevoir l’Evangile dans leur langue, pour ne pas dépendre de leurs voisins, les évêques germaniques, dont les visées étaient plus politiques que religieuses. Cyrille et Méthode allaient rencontrer une opposition bien préparée dans ces évêques germaniques partisans du filioque. La biographie de saint Cyrille s’exprime ainsi à ce sujet :

''Lorsque le nom de Dieu fut mieux connu, les méchants, jaloux et poussés par le diable ne purent supporter qu’il en fut ainsi et prétendirent que Dieu ne pouvait être loué dans la langue nouvelle. Ils disaient que, dès le commencement, et depuis que les lettres étaient connus, on n’avait glorifié Dieu qu’en ces trois langues, et que c’étaient en ces trois langues, hébreu, grec et latin que les livres saints avaient été écrits ; qu’on ne pouvait, par conséquent, glorifier Dieu que dans une de ces langues. En effet, ces évêques, ces prêtres et leurs clercs ne parlaient que le latin. Cyrille confondit (amena la confusion) leurs raisonnements dans des discussions savantes, et ses adversaires furent appelés trilingues". Les franks espéraient, en effet, faire condamner plus facilement à Rome Cyrille et Méthode sur l’usage d’une liturgie non-latine que sur le Filioque.

Le nouveau pape Adrien II (867-872) poursuivait la politique de Nicolas 1er dont la fin de la vie avait été marquée par un conflit d’autorité avec certains évêques de la Franquie. Ainsi Adrien put se montrer à la fois ennemi de saint Photios et des évêques germaniques ; il envoyait, en 869, le Légat Marin présider le faux-concile de dix-huit évêques qui condamnait saint Photios ; il reconnut même les décisions de ce concile comme œcuménique bien qu’il ne se soit pas occupé de dogme ; mais, en même temps, il prenait position pour l’usage de la langue slave dans la liturgie en Moravie, faisait moine Cyrille sur son lit de mort et Méthode évêque.

A la mort d’Adrien II le parti frank à Rome subit un autre échec important lorsque le peuple préféra Jean VIII à Formose l’évêque de Porto. Le pontificat de Jean VIII fut la destruction systématique de l’oeuvre de ses prédécesseurs et un retour à la papauté orthodoxe.

Le couronnement de l’œuvre du pape Jean fut la réunion à Constantinople en 879-880 d’un grand concile qui reconnut l’œcuménicité du VIIème Concile, réhabilita Photios, condamna le Filioque et son addition au Credo. La présence des légats de Jean VIII et des représentants des autres sièges patriarcaux donne à ce concile la note de véritable VIIIème Œcuménique et il est reconnu comme tel par la Conscience Orthodoxe.

Jean VIII, que saint Photios appelle dans une lettre son ami, fut aussi le défenseur et le protecteur de saint Méthode, cet autre ami du grand patriarche de Constantinople. Au début de son pontificat, les évêques de Salzbourg et de Passau refusèrent de reconnaître l’épiscopat de Méthode, et, après l’avoir cité devant un de leurs conciles, le condamnèrent et le firent enfermer dans un monastère où il resta emprisonné deux ans et demi.
Lorsque Jean VIII l’apprit, il menaça d’anathème ces évêques germaniques s’ils ne libéraient pas Méthode. Le saint Apôtre put alors retourner en Moravie et continuer sa prédication, mais les franks l’accusaient toujours d’hérésie parce qu’il n’acceptait pas le Filioque et parce qu’il se servait du slavon pour la liturgie et les offices.

L’affaire de l’évêque Wiching fut sans doute le plus grave conflit entre Méthode et les franks. Le roi de Moravie avait envoyé à Rome Wiching pour être ordonné évêque dans l’idée qu’il pourrait ainsi seconder Méthode. Mais Wiching, qui était partisan des innovations francques rapporta aussi de Rome une fausse lettre dans laquelle le pape Jean aurait loué l’addition du Filioque et interdit la célébration des offices en slavon.

Méthode l’apprit et écrivit à Jean VIII pour lui faire connaître les intrigues de Wiching et des franks contre sa mission. Jean VIII lui répondit une lettre admirable : ''J’approuve ta sollicitude pastorale et le soin que tu mets à gagner des âmes au Seigneur notre Dieu. Je vois, par ta lettre, que tu es très zélé pour la Foi Orthodoxe, ce qui nous cause une grande joie ; je ne cesse de prier le Seigneur pour qu’il t’inspire de plus en plus d’ardeur dans l’accomplissement de ta mission pour le bien de l’Eglise, et que, dans sa bonté, il te délivre de toutes tes adversités. Ayant appris par tes lettres que tu as eu à souffrir, j’en ai éprouvé une grande tristesse... Je t’ai reconnu comme orthodoxe dans une lettre adressée au prince Swiatopolk de Moravie, lettre qui a été remise au prince comme tu nous l’écris. Je n’ai envoyé aucune autre lettre au prince. Je n’ai fait à l’évêque Wiching aucune recommandation, ni en public ni en particulier ; je n’ai rien décidé qui ne soit conforme à ce que j’avais décidé précédemment. Le serment que j’aurais exigé de Wiching est une invention. Cesse donc de t’affliger et de prendre à coeur les tribulations que tu as souffertes. Si Dieu est avec toi qui sera contre toi... ''

Les amis de Wiching ignoraient cette lettre de Jean VIII envoyée secrètement à Méthode ; ils pensaient que le pape avait désavoué le saint Apôtre des Slaves. Aussi réunirent-ils une assemblée où ils dirent, sur la foi de la fausse lettre de Wiching, que le pape les avait confirmés et qu’il fallait chasser Méthode à cause de sa doctrine. Mais, devant une grande foule de Moraves, les partisans de Méthode lurent la lettre secrète de Jean VIII et le parti germanique fut couvert de confusion.

Par la suite, Wiching ne voulut jamais agir, conformément aux canons apostoliques, en accord avec son métropolite, et Méthode l’anathématisa. A Rome Jean VIII avait engagé une lutte difficile contre le parti frank qui voulait sa perte à tout prix. En 876 on découvrit un complot qui devait aboutir à l’assassinat de Charles le Chauve -roi frank très modéré- et du pape. Cette conjuration était dirigée par Formose et composée de nobles de Rome partisans du parti germano-frank.

Jean VIII convoqua un concile à Rome pour juger les coupables ; ils y furent condamnées et Formose fut déposé et remplacé par Walbert sur le siège de Porto. Un second concile tenu à Pontion confirma et aggrava la peine de Formose, excommunié et anathématisé. A Troyes, en 878, Jean VIII présida un troisième concile qui renouvela les condamnations antérieures.

Pourtant, cette lutte ne fut pas victorieuse : Charles le Chauve fut assassiné et Charles le Gros, roi germanique s’empara de Rome en 880.
Trois ans plus tard, Jean VIII, qui avait déjà perdu toute liberté, était empoisonné et achevé à coup de hache. Sa mort fut suivie de l’élection de Marin, l’ancien légat d’Adrien au concile des Dix-huit de 869. Formose, réhabilité par Marin, reprit sa dignité épiscopale contre les canons et contre les décisions des trois conciles : Rome, Pontion et Troyes.

La mort de Jean VIII eut pour conséquence d’isoler saint Méthode et favorisa la destruction de son œuvre en Moravie.

Le second successeur de Marin fut, en effet, Etienne VI, un partisan acharné des trilingues et du Filioque. Wiching put obtenir d’Etienne le désaveu de Méthode et la condamnation de sa mission en Moravie. Le pape Etienne remit une lettre à Wiching où il le reconnaissait comme évêque malgré l’anathème prononcé par Méthode :

''Nous avons trouvé Wiching vénérable évêque et ferme dans la foi que professe l’église romaine, et instruit de la doctrine ecclésiastique ; c’est pourquoi nous vous l’avons envoyé pour régir l’Eglise qui lui a été confiée par Dieu... Nous avons été très étonné d’apprendre que Méthode tient à la superstition et non à l’édification, aux discussions et non à la paix. Si ce qu’on nous a raconté est vrai, nous condamnons absolument sa superstition. Quant à l’anathème qu’il a prononcé sous prétexte de mépris de la foi catholique, il retombera sur sa tête. Quant aux divins offices, aux mystères sacrés, et à la liturgie que le même Méthode a osé célébrer en langue slave, malgré le serment qu’il avait fait sur le très sacré corps du bienheureux Pierre, de n’en pas agir ainsi, nous avons horreur de son parjure, et nous voulons qu’à l’avenir personne n’agisse comme lui. Au nom de Dieu et en vertu de notre autorité apostolique, nous interdisons, sous peine d’anathème, de se servir comme Méthode de la langue slave."

Cette lettre du pape Etienne - très précisément l’opposée de celle de Jean VIII - contribua à donner, en Moravie, la victoire à Wiching et au parti frank. Elle était confirmée par l’Instruction donnée par ce pape à ses légats en Moravie : ''Pour les questions de foi, les légats s’inspireront en toutes circonstances des doctrines de l’Eglise romaine ; sur la question du Saint Esprit, ils enseigneront qu’il procède et du Père et du Fils. Il faut considérer cette doctrine comme étant au dessus de toute atteinte et de toute discussion ; on ne doit admettre aucune discussion, aucune divergence à ce sujet. Pour la Liturgie, on doit se servir exclusivement de la langue latine, et rejeter la langue slave dont Méthode se servait...'' L’ivraie semée par le pape Etienne eut de lourdes conséquences : après la mort de Méthode, les évêques germaniques et Wiching réussirent à chasser les disciples des saints apôtres des slaves.

Mais le Seigneur qui voit tout utilisa cette persécution pour que l’oeuvre d’évangélisation des saints Cyrille et Méthode se répandît hors de la Moravie chez tous les peuples slaves. Il n’en demeure pas moins que la victoire des franks sur les disciples de saint Méthode n’aurait pas été possible sans l’oeuvre néfaste du pape Etienne VI.

Après la mort d’Etienne VI, Formose s’empara du pontificat par la force et confirma l’œuvre d’Etienne.
Mais le peuple était Orthodoxe et le Xème siècle vit encore un certain nombre de papes orthodoxes sur le trône de l’ancienne Rome jusqu’au début du XIème siècle où le parti frank, aidé par les soldats de l’empereur germanique, usurpa la Papauté et ajouta le Filioque au Credo.

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L’Encyclique de Jean Paul II ne dit rien de ces événements tragiques. Se référant à Jean VIII, Jean Paul II laisse même croire que la papauté a été favorable à la langue slave et fait de la lutte de Méthode et de Jean VIII contre les franks, défenseurs du filioque, une simple anecdote, un accident dû aux passions humaines, et c’est à cette condition seulement que les Apôtres des Slaves peuvent lui apparaître comme les  ''précurseurs de l’œcuménisme".

A moins, bien sûr, que l’œcuménisme ne soit qu’une nouvelle forme de lutte religieuse et de combat de la papauté contre la confession qui était celle de saint Méthode...

L’idéalisation œcuménique des faits conduit Jean Paul II à un autre contresens historique ; il fait de Cyrille et Méthode les pères de  ''l’Europe chrétienne". Or il n’existait pas, à l’époque des saints apôtres des slaves, d’entité politique et religieuse qui puisse s’appeler  ''Europe". Trois siècles plus tard une  ''Europe'' chrétienne se constituera sous le nom de  ''saint empire romain germanique", mais elle n’aura plus grand chose de romain et d’orthodoxe.

L’Europe chrétienne que cherche vainement Jean Paul II est en réalité la confiscation de la partie occidentale de l’Empire par les franks. Cette Europe, parodie de la romanité, eut deux formules, l’une où la papauté dominait l’empire germanique, l’autre où cette puissance était maîtresse de Rome. Et ces deux pouvoirs d’origine francque se déchirèrent à leur tour durant tout le Moyen-âge.

Si l’œuvre de saint Cyrille et de saint Méthode en Moravie n’avait pas été détruite par les efforts conjugués des franks et de la papauté, si les disciples des Apôtres des slaves n’avaient pas été chassés de Moravie, il n’y aurait jamais eu d’"Europe chrétienne", mais un accroissement de cet Empire Romain orthodoxe dont même Jean Paul II vante les hautes qualités de civilisation et de culture chrétienne.

L’"Europe chrétienne", en réalité l’Europe  ''francque", dominatrice et sûre d’elle, n’a pu exister que sur les ruines de la civilisation romaine, orthodoxe, apostolique et patristique. Enfin, le '' pape slave '' cherche à donner la gloire de la conversion des slaves à la papauté autant qu’aux saints Cyrille et Méthode pour justifier la foi de la Pologne, pays slave et papiste en même temps. Une appréciation plus exacte des faits l’aurait obligé à reconnaître que la Pologne s’est séparée du monde slave et de l’héritage spirituel des saints Cyrille et Méthode en acceptant la théologie et l’ecclésiologie des évêques franks et germaniques.

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Réjouissons-nous pourtant de voir Jean Paul II faire l’éloge du pape orthodoxe Jean VIII, martyr et victime des franks, confesseur et champion de la Foi des Pères.

Les orthodoxes seront alors en droit de demander au pape filioquiste Jean Paul II une position cohérente et conséquente.

Si le pape Jean VIII a été un grand pape, s’il a eu raison sur la question de la langue slave, il faut reconnaître qu’il a eu raison aussi de condamner le filioque.

Que Jean Paul II condamne avec Jean VIII la doctrine du filioque, qu’il reconnaisse le concile de 879-880 comme VIIIème concile œcuménique ; qu’il retranche celui de 869 qui fut un brigandage.

Et s’il veut être parfaitement conséquent, qu’il retire le pape Nicolas 1er de son calendrier et qu’il y inscrive les confesseurs orthodoxes qui ont défendu la même Foi que le bienheureux pape Jean VIII, saint Photios, ou encore, plus tard, saint Grégoire Palamas et saint Marc d’Ephèse.

Sinon, qui croira que Rome a changé, qui croira à un éventuel concile d’union préparé sur de tels principes ?

Contre une telle fausse-union, Dieu suscitera un Confesseur de la Foi Orthodoxe qui dira avec saint Marc d’Ephèse : ''Celui qui commémore le Pape comme évêque, celui là est coupable... et celui qui accepte les dogmes des latins, sera jugé avec les latins et considéré comme transgresseur de la Foi".

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