mercredi 12 janvier 2011

La Lumière du Thabor n°13. Vie de Petit Pierre, Saint du Seigneur.

4

HISTOIRE DE PETIT PIERRE

Le Vertueux Paysan du Seigneur

Ici commence l’histoire authentique de Petit Pierre, le paysan qui, pour l’amour de son Sei­gneur, préféra dans son champ labourer les vertus.

Comme il travaillait dur, Petit Pierre ! Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au matin, il était ä la peine ! Et parce qu’il était pur, voici qu’il lui était venu peu à peu, au cœur de cette vie si laborieuse, le désir d’une autre vie plus douce : une vie tout entière consacrée à Dieu, dans l’ombre d’un monastère. Mais le Seigneur en avait disposé autrement. Son lot à lui, Pierre, était de vivre dans le monde...

Cela ne l’avait pas empêché pourtant de mener une vie droite, tout entière passée dans l’observance des divins commandements. Au milieu même du monde, le Seigneur n‘avait pas refusé à Pierre son secours, mais au contraire, II avait bien voulu sauver son âme. Et sans doute Petit Pierre n’était pas le seul à vivre de la sorte. Des êtres semblables à lui, grâce à Dieu ! il en existait beaucoup sur la terre de Russie ! Ah, de ces vies exemplaires, combien la souvenance était douce…

Les années 185 touchaient à leur fin… A cette époque, dans le diocèse d’Olonets, un ancien faisait sortir de terre un ermitage dédié à saint Nicéphore. C’était le Père Isaïe -le même reçut, avec le Grand Schème, le nom d’Ignace. Un grand ascète que ce Père Isaïe ! Et quel beau courage il avait, secondé dans sa tâche de bâtisseur, du seul moine Gérasim - Gérasim venu de la lointaine Novgorod... II était né au village de Blitova, non loin de ce Nouveau Ladoga, qui se situe dans la province de Prusin.

Dans la maison de son père, le Père Gérasim avait laissé ses deux frères. A eux seuls, ils formaient une de ces familles de paysans comme il en existait autrefois, où tous étaient très pieux, du plus petit jusqu’au plus grand. Ils étaient très liés aussi avec les ermites de la forêt, comme avec les moines de l’ermitage Saint Nicéphore. Or Serge, L’un de ces frères du Père Gérasim, venait souvent en pèlerinage a l’ermitage ; et comme à chaque fois, il y demeurait assez longtemps, toujours il menait avec lui ses fils. C’est ainsi qu’à la fin, Pierre, l’aîné de ses garçons, s’éprit d’amour pour la vie monastique. Et, prenant son oncle en modèle, il désirait, lui aussi se faire moine. II offrit donc, pour commencer, de s’employer avec les "ouvriers pour l’amour de Dieu". C’était le nom que l’on donnait aux pèlerins qui, désirant servir Dieu, demeuraient longtemps au monastère -sans qu’ils sussent d’ailleurs bien eux-mêmes ce que recouvrait ce "longtemps", ni combien de temps ils resteraient. Simplement ils étaient là, mettant gratuitement leurs bras au service de "l’amour de Dieu". Petit Pierre travaillait donc beaucoup, sans jamais pour autant manquer l’église ; et, quelque longs que fussent les offices, on l’y voyait, d’un bout à l’autre, se tenir immobile sans jamais s’asseoir, et dévoré d’un zèle si divin qu’il passait de loin, en ferveur, tous les autres novices. Mais tandis qu’il était là, se tenant ainsi, insensiblement, l’exaltation le gagnait, et déjà en lui, apparaissaient les germes de ce qui plus tard risquait aisément de tourner à l’orgueil, -l’orgueil, le plus fatal ennemi de notre salut.
Aussi, Père Ignace, le géronda de Pierre, et Père Gérasim, son oncle, ne tardèrent-ils pas à s’alarmer de l’état du petit. Alors, ayant pris mutuellement conseil l’un de l’autre, ils décidèrent, qu’il vaudrait bien mieux pour le salut de son âme, qu’il restât dans le monde, humble laïc toujours prêt à se blâmer soi-même, plutôt que de se faire moine pour tomber dans l’orgueil. Ils firent donc venir Pierre :

"Petrushka, dit alors le Père Ignace, écoute-moi : si tu restes avec nous ici au monastère, tu ne feras qu’un moine orgueilleux et tu périras de cette bonne opinion que tu auras de toi-même. Je t’en prie donc, écoute-moi qui, devant Dieu, ne veux que t’aider, tout humble et indigne que je suis. Retourne chez les tiens, et vous parviendrez au salut, toi et tous ceux de ta maison. Oui, mieux vaut rentrer chez toi, mon aimé. Choisis-toi une fiancée. Prends-la très humble, la plus humble que tu puisses trouver -qu’elle ait la crainte de Dieu. Marie-toi, continue de faire le dur travail du fermier, élève tes enfants dans cette crainte de Dieu. Et si, après ma mort j’obtiens quelque assurance devant Dieu, alors je te prendrai avec moi et c’est ensemble que nous paraitrons devant Lui".

Tout en larmes Pierre, alors, tomba aux pieds de l’Ancien ; et il le suppliait d’obtenir de Dieu cette grâce que, par ses prières, lui, Pierre mourût avant son géronda, car rien, il en avait l’intime conviction, non, rien ne pouvait tant, que ces mêmes prières aider son âme à passer sans péril les péages redoutables qui sont après la mort. Sur quoi l’Ancien répondit à Pierre que le Seigneur de miséricorde lui ferait selon sa foi.

Avec humilité, Pierre fit tout comme son géronda le lui avait dit, allant même, par obéissance, jusqu’ä se défaire pour lui de son amour du monachisme, renonçant pour jamais au rêve qu’il avait tant chéri. II retourna dans le monde y épouser une humble fille ; et, au lieu de lui-même, ce fut son plus jeune fils qu’il éleva dans l’esprit monastique, avec l’espoir secret que plus tard, a sa place, il entrerait au monastère. Et il en fut bien ainsi. Plus tard, en effet, ce fils fut tonsuré moine ä Saint Nicéphore même.

Pierre, lui, qui au monastère avait pris l’habitude de travailler dur, tout en menant une vie d’exacte abstinence, persista dans le monde à servir Dieu de semblable manière. Lorsque, l’été achevé, il en avait fini avec tous les travaux des champs, il s’en allait pour l’hiver à Saint Petersbourg, et là, s’employait au travail pénible de voiturier. Mais durant tout ce temps, toujours, en son cœur demeuré pur, c’était Dieu qu’il continuait d’aimer, et avec Lui, ses saintes églises. Et bien qu’il n’y eût pas pour l’envelopper ici, le silence du désert, mais bien plutôt le tumulte de la vie qui tout autour de lui poussait en trombe son tourbillon, sans cesse il se remémorait le rêve de sa jeunesse, par quoi il trouvait encore la force de lutter avec tout son cœur pour une vie meilleure, et meilleure jusqu’à la perfection. Mais ce supplice et cette croix de l’obéissance à laquelle il s’était de plein gré suspendu, n’étaient pas faits pour durer toujours.

Un jour qu’il était ä Saint Petersbourg, -c’était durant l’un de ces printemps froids et humides qui règnent là-bas- il prit froid au point de tomber gravement malade. Plus mort que vif, il retourna chez les siens. C’était à l’approche de la Pâque. Pendant prés de deux semaines, vaille que vaille, il s’agrippa ä la vie. A la fin pourtant, ses forces l’abandonnèrent tout-à-fait. Une fièvre si forte le tenait que ses jambes se dérobaient.
Aussi fut-ce cloué dans son lit qu’il reçut la Sainte Onction avec la Sainte Communion. Apres quoi il donna à ses enfants son ultime bénédiction. Enfin, il appela son frère Léonce. II le priait de lui faire une dernière faveur : qu’il tentât au moins de passer au plus vite les marécages et toutes ces sources qui, au printemps, jaillissent sur le chemin de l’ermitage saint Nicéphore ; c’était afin de rappeler au Père Ignace que le temps était venu de s’acquitter de sa promesse et de prier pour l’âme de Pierre, maintenant que s’en allait son petit moinillon d’antan, maintenant que se mourait son petit ouvrier "pour l’amour de Dieu".

C’était l’époque de la fonte des neiges, au moment où la terre est la plus détrempée, formant partout des bourbiers impraticables Enfin, au prix des plus laborieux efforts, Léonce parvint ä l’ermitage. Hélas, ce fut pour s’entendre dire que le Père Ignace était dans un état de si grande faiblesse que les frères auraient bien du mal ä le mener de l’église au réfectoire. Léonce alors se précipita au-devant du Père Ignace. II eut à peine le temps de redire à l’Ancien la requête de son frère en Christ. Le géronda lui aussi se mourait. Se signant, il demanda que l’on fit sonner la grosse cloche. Les moines aussitôt s’assemblèrent à l’église ; ils chantèrent la pannykhide pour l’âme du serviteur de Dieu Pierre, nouvellement défunt.

Maintenant, le Père Isaïe rassemblait ses ultimes forces. II demanda à être porté jusque dans l’église. II y demeura longtemps, priant pour le repos de l’âme de celui qui autrefois avait été son petit novice. Quelques heures se passèrent de la sorte. Puis l’Ancien, ä son tour, passa dans l’éternité.

Pierre durant ce temps, après que son frère l’eut quitté, s’était apaisé. S’abstrayant de toute parole, il s’était abîmé en une silencieuse prière. Sa dernière heure sur la terre arrivait. II appela sa femme auprès de lui. "Maria, murmura-t-il, Maria, entends-tu ?... Entends-tu quel concert de cloches nous entoure ? Comme cela est grandiose... " Mais Maria n’entendait rien. Et qu’eût-elle pu entendre, d’ailleurs, par un jour qui n’était pas celui d’une grande fête, quand l’église, en outre, était si loin ?... "Ah, reprit le mourant, c’est le concert des cloches qui sonnent dans Jérusalem... " et il devint pour jamais silencieux.

Petit Pierre s’en allait à Dieu, il s’en allait rejoindre son bien-aimé Seigneur qui de longtemps déjà connaissait tout son amour, toute sa lutte pour lui vouer sa vie entière. Et Dieu était venu bien vite, rappelant à lui sans retard son fidèle serviteur, l’enlevant à ce monde de peines et de larmes pour le mener au Royaume de la joie éternelle. Non, le Seigneur n’avait pas tardé. II n’avait pas attendu que son fils très aimé passât sa trente septième année. II était venu et il avait pris son Petit Pierre.

Evêque Nikon de Vologda.
Lavra de la Trinité-Saint-Serge, 1901

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire